ANTICIPATIONS


La science économique est fort logique à la condition d’admettre que cette logique est toute humaine. L’école néoclassique de l’économie libérale, qui succède à la fin du XIXe siècle à l’école classique et constitue aujourd’hui le standard mondial quasi-officiel, est fondée sur le postulat que les agents économiques – producteurs, entrepreneurs, consommateurs, salariés, rentiers…etc. -, s’ils sont correctement et pleinement informés, agissent de manière parfaitement logique. C’est à cette fière certitude que l’économiste libéral Keynes a rétorqué que ces agents économiques, il convenait de ne pas l’oublier,  réagissent aussi avec leurs « d’esprits animaux ».

Le postulat de base des libéraux néoclassiques pèche par conséquent sous deux aspects : Les agents ne sont jamais totalement et parfaitement informés. D’autre part, ils réagissent non comme un système expert d’intelligence artificiel mais comme un esprit humain, avec ses passions tristes et gaies, ses répulsions et ses enthousiasmes. Cependant, ils réagissent, bien entendu, et anticipent.

La notion d’anticipation est essentielle en économie. Elle explique sans peine les conséquences épouvantables d’une baisse généralisée et prolongée des prix, ce pourquoi elle précipite le pays dans la baisse de la production, dans la déflation, la maladie mortelle d’une économie de marché. Les consommateurs anticipant ce reflux des prix diffèrent leurs achats. À tous les niveaux. Et ils les diffèrent encore puisque cela coutera moins cher demain. Puisqu’on ne vend plus, on ne produit plus, l’activité s’effondre. À l’inverse, l’inflation pousse à la consommation non différée puisque l’on anticipe que demain, tout sera plus onéreux. L’inflation a bien entendu d’autres effets négatifs mais favorise plutôt l’activité.

On est là dans la logique, cependant les passions humaines se mêlent à ces anticipations, l’évolution de l’économie française en est une belle illustration. La crise de 2008 a abouti dans le monde à une tendance déflationniste redoutable, les prix ont cessé d’augmenter, la croissance s’est arrêtée. La relance a utilisé des recettes classiques, à peu de chose près celles de Keynes, la création de monnaie et des taux d’intérêt quasi nuls sur les emprunts. Les États-Unis, le Japon puis la Grande-Bretagne ont été les premiers à faire tourner la planche à billet. En Europe, il a fallu attendre l’arrivée de Mario Draghi à la présidence de la BCE pour embrayer, franchement, massivement. Auparavant, la hantise allemande de l’inflation et la fidélité dogmatique aux règles du monétarisme de Friedman avait maintenu l’Europe dans le flux déflationniste décrit. Draghi n’y est pas allé avec le dos de la cuillère : taux nuls, création de plusieurs milliers de milliards d’euros. Les résultats mécaniques se sont manifestés, la valeur de l’euro a baissé. La faible activité mondiale a abouti à un effondrement temporaire du prix du pétrole. L’économie européenne a enfin redémarré. Sauf en France. Notre pays n’a pas durant deux ans profité du regain européen.

Pourtant, la politique économique de François Hollande – en fait celle d’Emmanuel Macron depuis le début du quinquennat – était franchement « business friendly » avec la CICE, le CIR, le Pacte de Responsabilité, la loi Macron, la loi El Khomry. Mais rien n’y faisait, cela aurait du redémarrer, cela ne redémarrait pas. Un élément essentiel en sont ces fameuses anticipations mâtinées de passions humaines. François Hollande a connu dans l’opinion publique une impopularité incroyable, injuste mais palpable et historique, portant sur l’homme lui-même. À droite, et par conséquent dans le monde de l’entreprise – cela restent les entreprises qui embauchent – on pouvait même parler de haine. L’agitation sociale associée à la loi El Khomry en a rajouté une couche. Malgré des incitations objectives poussant à une relance de l’économie, les donneurs d’ordre en matière d’emploi sont demeurés incroyablement timides. À gauche, on avance souvent qu’un patron n’embauche pas pour faire plaisir au gouvernement mais parce que ses carnets de commande sont pleins. C’était là, cela doit le rester, un leitmotiv de mon ami Martine Aubry. Ce n’est qu’en partie vrai, cependant, l’humeur des esprits animaux colore bien les anticipations des agents économiques.

Nouvelle donne, Hollande, Jean-Marc Ayrault et Manuel Valls sont partis, Macron est resté. Il s’est lancé dans une série de réformes économiques explicitement libérales de l’économie, elles plaisent énormément au monde de l’entreprise, énormément. La réforme du droit du travail ne peut avoir des effets globaux avant 2019 ou 2020. La réforme essentielle de l’apprentissage, de la formation professionnelle, de l’école n’agiront même qu’encore plus tard. Pourtant, l’embellie économique est incontestable : croissance qui décolle et qui pousse à embaucher. Cela ne peut être le résultat objectif de la politique menée. Subjectif, oui, évidemment. Le phénomène actuel à deux explications : le rattrapage normal de la France pour profiter enfin du surcroît de dynamisme de l’Europe. Et l’humeur qui colore d’un optimisme manifeste les décideurs et donneurs d’ordre.

Une conséquence de l’accroissement de l’activité économique doit cependant être relevée car elle  témoigne avec éclat d’une faiblesse structurelle de la France qui fait peser de lourdes menaces pour le futur : les demandes en fournitures des industriels et en produits divers des consommateurs sont supérieures à ce que peut fournir l’appareil productif, on importe donc plus qu’on exporte, le déficit du commerce extérieur de notre pays s’accroit, la balance commerciale se dégrade. La cause en est l’important et continu repli de l’industrie française qui a perdu un quart de sa part de PIB en vingt ans, surtout dans le secteur des PME. Cette part n’était plus en 2015 que de 11,2 % en France contre 22,8% en Allemagne, 15,8% en Italie et 14,2% en Espagne. Une croissance vertueuse durablement créatrice d’emplois en France exige par conséquent une profonde rénovation de notre outil industriel, basée en particulier sur l’innovation et l’incitation économique. Un défi majeur pour nos gouvernements, actuels et à venir.

Axel Kahn, le samedi dix-sept février 2018

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