BAVANTES ET RÈGLES DU JEU


L’objectif n’est jamais celui de la minimisation des difficultés, excepté en haute montagne où les passages exigeant des connaissances d’escalade sont en général évités. Sinon, les responsables des tracés ont surtout une hantise marquée du macadam. Ils n’hésitent par conséquent pas à imposer aux randonneurs de grimper de plusieurs centaines de mètres, de les redescendre, de parcourir vingt km pour éviter un tronçon de route de huit km.Tel était le cas de l’étape du jour. Lorsque la voie bitumée monte ou descend avec des pentes de 8 à 10 %, le GR coupera chaque fois que possible les lacets par des sentes atteignant 30 à 35% d’inclinaison. Alors que la ligne droite de macadam est honnie, celle dans la ligne de plus grande pente d’un chemin pierreux ou boueux, au milieu duquel dévale un torrent par temps de pluie, est à l’inverse fort prisée. Quiconque s’engage dans un jeu, et randonner en est un par certains aspects, est tenu d’en respecter les règles, sinon il est un tricheur. Ainsi, éviter les difficultés notables d’un tracé de GR en choisissant le chemin le plus direct et confortable serait une tricherie amenant à l’exclusion du contrevenant de la belle famille des randonneurs épris d’absolu. De ce fait, tout GR qui se respecte comporte des “bavantes”, terme consacré par tous les adeptes de ce type de chemin. Une bavante n’est rien d’autre qu’une portion de sentier où on en bave.

Dans ces portions, la pente est très forte sur une grande distance, égale voire supérieure à 30%, le terrain peut-être malaisé si bien qu’il est impossible de les affronter sans effort conséquent, parfois sans souffrance, surtout avec un sac de plus de dix kilos sur le dos. J’ai dit que marcher en terrain plat n’est pas vraiment un sport exigeant sur les plans cardio-respiratoire et musculaire. Seules la fatigue générale et les douleurs intercurrentes doivent le cas échéant être surmontés. S’élever en terrain à la pente forte exige en revanche un effort violent qui doit être soutenu et dont les limites dépendent de trois éléments, le souffle, le pouls et les muscles. Chez quelqu’un d’entrainé, les crampes musculaires deviennent rares mais sont toujours possibles, le rythme cardiaque n’est qu’un des paramètres de la capacité cardio-respiratoire et n’est pas perçu comme limitant. C’est donc le souffle qui commande. Il existe toute une graduation des difficultés que l’on peut apprécier selon le rapport entre les pas et le rythme respiratoire. En ascension faible, par exemple, je fais approximativement trois pas par phase, inspiration ou expiration. Ce nombre descend ensuite à deux, puis, lorsque la difficulté ou la vitesse augmente, fait place à un rythme ternaire de trois pas pour un cycle respiratoire complet. Au delà, cela devient un pas par inspiration ou expiration, impossible d’aller au delà, la vitesse d’ascension doit être réglée pour maintenir ce rapport de façon stable. On est alors vraiment confronté à une bavante. La vitesse ascensionnelle qu’il est possible de maintenir dépend bien entendu des personnes et de leur niveau d’entrainement. Elle est aujourd’hui indiquée sur les montres-altimètres que tous les randonneurs montagnards portent au poignet. Jeune, j’étais un grimpeur très performant et en ai conservé “de beaux restes”. Avec un rapport ternaire de trois pas par cycle respiratoire, je m’élève en moyenne de 8 à 9 mètres par minute et, avec deux pas par cycle, maintiens 10 à 11 mètres, jusqu’à 12 quand je force pour de brèves périodes. Cela signifie que, lorsque la pente est régulière et soutenue, je monte sans difficulté de 500 mètres par heure et jusqu’à 600 quand je force. Il n’empêche, c’est alors une une bavante sérieuse qu’il est bien plus facile d’avaler en début de journée qu’en fin. La déperdition en sueur est toujours considérable, il vaut mieux avoir une gourde pleine.

De Retournac à Ceneuil, les responsables de GR ont manifestement décidé de faire de leur mieux pour être à la hauteur de leur réputation. D’abord, ascension d’environ deux cents mètres sur les flancs droits de la vallée, par des chemins étroits dont certains ont été annexés par les amateurs de moto trial si bien que la marcheur en est réduit à poser ses pieds sur les deux bourrelets entourant la profonde rigole boueuse taillée par les engins. Puis, retour sur le fleuve à Chamalière-sur-Loire, traversée et sans tarder ascension du mont Miaune sur le flanc gauche, soit une grimpette au départ fort raide d’environ quatre-cent-cinquante mètres pour déboucher sur le plateau du Velay près du village de Roche-Régnier et de sa tour. Redescente presque immédiate sur la Loire à Vorey, remontée vers Ceneuil. Une bien belle étape, en somme, qui m’a amené en un point stratégique pour explorer les volcans du Velay, à mon programme en boucle de ce dimanche. Je n’ai pas triché, je vous le promets.

 

Axel Kahn, le vingt-trois juin 2013

 

 

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