Je m’étais mis en chemin depuis la frontière nord-est du pays, le huit mai 2013, dans le but principal de m’imprégner de toutes les beautés rencontrées et approchées et de témoigner des joies, voire de l’impression de bonheur qu’elles suscitent. Cependant, la situation sociale et économique des cités traversées m’avait amené à d’emblée me plonger aussi dans les réalités diverse du pays et du ressenti des populations. Cette analyse exploratoire s’est poursuivie lors de ma seconde traversée diagonale du pays en 2014, et s’affine encore aujourd’hui à l’occasion des incessants déplacements suscités par l’intérêt que mes deux ouvrages rapportant mon expérience de chemineau curieux de son pays ont éveillé. L’une des hypothèses majeures avancée est que l’attachement des populations à des territoires auxquels ils s’identifient, dont l’histoire, les traditions et la beauté les rend fiers, constitue un paramètre essentiel de la capacité de ces territoires à faire face à la dureté des temps et aux crises successives qu’ils charrient, à se relever des coups portés.
Cependant, des objections peuvent être soulevées à l’encontre de cette hypothèse. Ne condamne-t-elle pas les régions habitées en grand nombre par des personnes qui n’y ont guère de racines et qui n’ont pas vraiment fait le choix de s’y implanter au-delà de la recherche d’emploi, celles qui ont à affronter durablement les conséquences personnelles et sociales du déracinement ? Ne peut-on déceler dans cette analyse des relents régionalistes propices à des dérives xénophobes, voire, en forçant le trait, lui trouver une flaveur générale pétainiste (« seule la terre ne ment pas ») ! Chaque personne qui se veut libre ne doit-elle pas justement le manifester en sachant se dégager de ses racines ? Elle n’est pas un végétal, après tout ! L’humanité de chacun ne prospère-t-elle pas mieux lorsque qu’elle est irriguée par les talents du monde entier et ne dépend pas seulement de ce que lui offre son terroir ? Par ailleurs, l’accent mis sur l’émotion suscitée par la beauté ne recèle-t-il pas une complaisance esthétisante suspecte, ne procède-t-elle pas d’une référence à un code « de classe » qui discrimine tous ceux qui ne le possèdent pas, dont la situation leur laisse bien peu de latitude pour accéder « à la beauté » et à la plénitude qu’elle confèrerait à ceux qui ont la chance de pouvoir la côtoyer ?
Ces objections sont sérieuses, elles ont été formulées par des amis distingués, je me dois de les prendre en compte et d’y répondre.
1, attachement territorial et universalisme
Certes, je me construis et m’enrichis comme tout autre de la diversité foisonnante de ce que j’ai lu et vu des œuvres d’auteurs du monde entier. Rien n’est plus étranger à mon système de penser et d’agir que le “nationalisme culturel”, autant que toutes les autres formes de nationalisme. De ce que je suis dépend aussi ce que je fais, en particulier au sein des collectivités où il m’est donné d’agir. Cependant, au-delà de la richesse qui peut résider en moi et qui s’ajoute à celle de chacun des membres de la collectivité, il va sans dire que l’énergie d’un projet partagée par l’ensemble de ceux attachés à la collectivité en question, qu’ils y soient enracinés, qu’ils l’aient élue ou adoptée, sera un paramètre essentiel du succès commun. C’est pourquoi j’insiste tant sur la dimension des territoires, de leur aptitude à mobiliser des habitants qui en sont fiers, dans leur résistance globale aux coups de boutoir des crises itératives.
2, la question de la beauté et des codes sociaux
Je me garde bien, en évoquant la question de la sensibilité à la beauté, de tomber dans l’élitisme esthétisant et admets sans difficulté que l’émotion qu’elle provoque peut être suscitée par bien d’autres “spectacles” et œuvres que celles qui me touchent. Je reste néanmoins persuadé que l’épanouissement humain et le ressort qu’il confère exigent de garder à cette émotion une place suffisante dans une vie humaine sinon en péril de relative déshumanisation. Un jour, durant mes traversées pédestres du pays, le participant à une conférence que je donnais en Saône et Loire me demande si mon insistance sur la beauté n’est pas un luxe réservé à un bourgeois esthétisant bien loin des préoccupations de personnes obsédées par le quotidien et incertaines de l’avenir. Je lui réponds que je comprends son interpellation mais pense qu’il a tort. Je lui rappelle que les peuples sur toute la surface de la terre, confrontés aux pires conditions de vie qui soient, Dogons et autres peuples d’Afrique, Inuits, Amérindiens, Aborigènes d’Australie, etc., ont toujours placé la beauté à une place importante de leur vie. J’ai été membre du Parti Communiste Français entre les âges de 17et 34 ans. Au début, mon secrétaire de cellule était OS aux usines Citroën du quai de Javel car j’habitais alors le 15e arrondissement de Paris. Amateur d’opéra, il entonnait parfois, après les réunions, des airs qu’il appréciait. Amoureux de Baudelaire, il en citait aussi souvent des vers. En ces temps-là, l’aspiration à la culture qu’il ne fallait pas laisser à la bourgeoisie était formidable dans les syndicats ouvriers, les œuvres et autres organisations populaires, patronages laïques et autres. Loin d’être une distraction esthétisante, je crois bien qu’il n’a jamais échappé à ces militants qui se vivaient “révolutionnaires” que c’était là une des composantes de la vie donnant aussi le ressort nécessaire pour mener les luttes. Que la tentative de spoliation esthétique des déracinés de l’intérieur et de l’extérieur, travailleurs accablés par la crise et immigrés, participe de leur aliénation, certainement. En revanche, assimiler le combat en faveur de la ré-institution d’une dimension esthétique dans la vie des personnes, mêmes de celles dans la plus grande difficulté, à une complaisance esthétisante m’apparaît erroné.
3, universalité des aspirations à la beauté mais inégalité de la situation des territoires
Les populations les plus déracinées, de l’intérieur ou de l’extérieur ai-je précisé, sont menacées de voir leur aliénation accrue encore par le déracinement culturel et la disette esthétique. Elles réagissent, cependant, et cette réaction a des côtés positifs et d’autres qui le sont moins. Évoquer ces derniers conduit bien entendu à considérer la reconstitution salvatrice d’une identité culturelle au sein de la communauté et à admettre qu’elle peut dériver vers un insularisme communautaire. Pour ce qui est de la reconquête d’un espace propice à la stimulation du sentiment esthétique, elle est d’une étonnante vigueur. Je me rappelle avoir été plusieurs fois convié à des évènements organisés par des communautés africaines subsahariennes, magrébines – et c’est la même chose chez les Roms – et avoir chaque fois été émerveillé par l’ingéniosité dont témoignent des gens souvent en très grande précarité pour “embellir” leur environnement et leur vie. Concernant les territoires, cependant, cette aspiration universelle à la beauté n’empêche pas que se manifestent des situations fort inégales. Dans certains d’entre eux, les populations ont afflué, parfois de très loin, lorsque le développement industriel a créé de l’emploi. La République de Mulhouse est ainsi intégrée à la République française en 1798. Comptant 4000 habitants en 1746, le début de l’expansion du textile en accroit la population mais reste bridée du fait de l’encerclement géographique par la France. De 1798 à 1850, la libération économique qu’entraîne l’intégration fait progresser les habitants de 6000 à 50.000, puis à près de 100.000 au début du XXème siècle. La crise venue, le reflux démographique est puissant mais tous, bien entendu, ne partent pas. La motivation des populations qui ne sont pas enracinées dans le territoire et ne l’ont pas choisi pour une autre raison que trouver de l’emploi ne peut être comparée à celle des Bretons vis-à-vis de la Bretagne, des habitants des Mauges vis à vis de leur terre de l’Ouest, des Basques, des Béarnais, des Gascons, etc. C’est ce que mes pérégrinations au sein de notre pays m’ont permis de constater partout, l’un des paramètres objectifs de l’inégalité des ressorts dont disposent les régions pour faire face à la dureté des temps. Bien entendu, cela ne constitue pas un argument poussant à la résignation et un dessein nouveau de développement économique profitera partout à tous, indépendamment de leurs origines. De plus, nombreux sont les exemples où des résidents dont les familles issues de l’autre bout du monde sont venues pour travailler dans un territoire en deviennent des défenseurs militants acharnés. Dans tous les cas, que l’ensemble de la population communie dans un même attachement à un territoire qu’elle se sent investie de la mission de défendre et de promouvoir, non seulement pour des raisons personnelles mais aussi pour le territoire lui-même qui est partie prenante de leur univers mental, constitue à l’évidence une circonstance favorables. On ne peut rien comprend rien à la différence du dynamisme des territoires dans le pays si on ne fait pas entrer ce paramètre, ce facteur d’inégalité, en ligne de compte.
Axel Kahn, le quinze août 2015
S’il n’y avait ce sentiment de plénitude qui soudain vous submerge à la vue ou à l’écoute de choses qui vous transportent et vous permettent de toucher à ce mystère qui est La Beauté, alors on ne pourrait vivre. En ce moment pensée obsédante.Sur notre Terre, des êtres humains, car ils le sont malgré tout, décapitent d’autres êtres humains comme ils égorgeraient un animal. Ce grand archéologue syrien qui a consacré et donné sa vie à Palmyre vient d’être décapité. Il a refusé de se protéger pour sauver ce qu’il considérait comme un Trésor de l’Humanité. Je ne puis que pleurer.
Je pleure aussi, Michèle…
privilégiée peut être mais tellement touchée par cette beauté que vous m’avez faite patager tout au long des pensées en chemin,( parallèlement à l’analyse sociologique ), comment ne pas entendre que c’est effectivement un essentiel indispensable à l’épanouissement individuel, qui peut s’apprendre, se transmettre, s’offrir à tous niveaux sans distinction de classe .Aujourd’hui je suis révoltée par le démentellement de notre politique culturelle, rare levier pour combler les manques, le vide de notre société, mais sans réponses efficaces à cette perte
si ce n’est d’être à l’écoute de tout ce qui pourrait encore arrêter cette hémorragie….
Revenir au village
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C’est, sur la carte, un point,
Une marque ordinaire :
C’est mon village, au loin,
Mon petit coin de terre.
Il est peuplé de gens
Qui rarement voyagent ;
Leur regard suit souvent
La marche des nuages.
Ils marchent, solitaires,
Au travers des forêts ;
Ils vont au cimetière
Dès lors qu’ils y sont prêts.
Et puis, peu leur importe
Que j’aille, ou non, vers eux :
Car je suis de leur sorte
Et ça se voit un peu.