Je ne connaissais pas Lectoure mais en avais entendu parler comme d’une petite cité attachante à visiter absolument. J’avais donc décidé d’y faire une halte d’une journée pour rattraper mon ignorance. Heureuse décision qui , avant les sept étapes qui me séparent encore de St-Jean-Pied-de-Port et les treize avant mon arrivée finale m’a en effet permis de prendre contact avec cette ancienne ville épiscopale, fief des comtes d’Armagnac mais, peut-être surtout, a été l’occasion pour moi de n’être plus un bleu (!!) en ce qui concerne l’histoire du pastel au pays de cocagne et de son renouveau à Lectoure. C’est ce que j’ai envie de partager avec vous, ce soir.
Le bleu pastel est connu depuis la plus ancienne antiquité. Les Égyptiens l’utilisaient sur leurs momies, les Grecs à des fins cosmétiques et de teinture et les Gaulois, en particulier, pour effrayer les Romains. Le bleu aurait été pour ces derniers une couleur plutôt maléfique si bien que des guerriers gaulois s’en teignaient de la tête au pied pour accroitre l’effet de frayeur sur leurs adversaires auxquels ils tendaient des embuscades. Là résiderait l’origine de l’expression “une peur bleue”. Par la suite, Isatis Tinctoria, puisque tel est le nom de la crucifère biennale en question, fut cultivée sous différents noms dans le Nord de la France (son revenu expliquerait la magnificence de la Cathédrale d’Amiens), et en Allemagne. Cependant, la qualité du bleu obtenu dépend de l’ensoleillement, elle exige en particulier une période d’au moins quinze jours continus de soleil non voilé. C’est pourquoi la culture fut délocalisée au quinzième siècle sous le nom de pastel dans le Sud-Ouest de la France, principalement dans le triangle Toulouse-Albi-Carcassonne où les surfaces emblavées dépassaient même celles des céréales; la région s’enrichit de la production de l’or bleu au point que l’appellation de pays de cocagne, pays des conques, devint synonyme d’opulence. Je l’ai moi-même utilisé il y a peu dans mes billets. Les plus beaux hôtels particuliers de Toulouse sont notamment des conséquences directes de cette activité et du commerce dérivé. Il périclita rapidement après 1562 lorsque la découverte de l’Amérique le siècle précédent déboucha sur la mise sur le marché du bleu indigo, plus facile à obtenir et par conséquent moins cher, de plus d’utilisation plus aisée.
C’est que la technique traditionnelle de préparation de l’or bleu était longue et complexe. Elle mobilisait toute la famille. La plante qui ne paye pas de mine (voir photo ; elle ressemble à une grande salade ou à de l’oseille) produit les feuilles une année, elle fleurit et monte en graine l’année suivante. Le pigment est extrait des feuilles récoltées à l’époque en quatre fois, de juin à octobre, pour ne prélever que celles dont la maturité est optimale. Après séchage soigneux, les feuilles étaient broyées dans un moulin spécial. Il en résultait une pâte avec laquelle les femmes et les enfants confectionnaient des conques, boules de la grosseur d’un petit melon qui, après séchage, étaient réduites à une taille intermédiaire entre celles de la balle de tennis et de ping-pong. Ce séchage des conques se faisaient dans des locaux spéciaux des grandes propriétés ou bien, chez les petit paysans, dans des paniers montés au sommet d’un mat élevé. Le produit fort précieux attisait les convoitises si bien que l’on enduisait les mats de graisse de porc pour se préserver des vols. Telle est l’origine des “mats de cocagne”. L’année suivant la récolte des feuilles, les conques séchées étaient écrasées pour former un produit noir-verdâtre granuleux, l’agranat. La teinture se faisait dans de grandes cuves dans lesquelles l’agranat était mélangé à de l’eau additionnée d’urine masculine. Les “pisseurs” étaient des professionnels que l’on faisait boire abondamment des boissons alcoolisées pour qu’ils vident leur vessie bien remplie d’une urine forte dans les cuves des teinturiers. Le tout macérait encore quelques jours dans la chaleur de l’été et dans une puanteur que l’on peut imaginer pour que se développe la coloration bleue sous l’effet, on le sait aujourd’hui, d’une oxydation en milieu légèrement alcalin, ce à quoi pourvoyait l’urine fermentée.
Le maréchal Lanne, fidèle de Napoléon Bonaparte, était un Lectourois. Il obtint de l’Empereur que l’on renouât avec la teinture au pastel des uniformes des grognards. Les ingénieurs impériaux mirent alors au point une technique de macération dans l’eau chaude permettant d’obtenir le pastel en huit jours au lieu de quinze mois. Hélas, ce renouveau ne se prolongea pas sous la Restauration. C’est à deux Belges, Henri et Denise Lambert, que l’on doit, la relance depuis une quinzaine d’années de la culture du pastel en France et de la teinture dérivée. Ces professionnels des métiers d’art tombèrent amoureux de Lectoure et décidèrent de s’y établir en 1994, après avoir réalisé tous leurs biens à Bruxelles, dans une ancienne tannerie aux pieds de la cité. Il furent étonnés par le bleu colorant des anciens volets. Dans le temps, les paysans récupéraient la pâte bleue qui restait au fond des cuves de teinture pour enduire leurs bois, charrettes et huisserie. Telle serait l’origine de l’idée un peu folle de ce couple de faire revivre l’âge du bleu pastel. Il eurent bien sûr au départ à faire face à un scepticisme généralisé. Aujourd’hui, quatre-vingt hectares de plantes sont cultivés dans l’Ariège ; la teinture est réalisée à Lectoure selon des méthodes modernisées à partir de la technique napoléonienne. Ici, l’urine des “pisseurs” est opportunément remplacée par un peu d’ammoniaque et du glucose. L’huile des graines est employée pour différents usages cosmétiques et médicinaux avec l’aide de chimistes et dans le cadre d’un dynamique réseau de collaborations. La teinturerie est aujourd’hui débordée par les commandes ; elle s’est diversifié dans les colorants pour artistes et peintures “haut de gamme”.
Une belle histoire en somme. Ceux qui ont suivi mes billets se rappellent qu’à plusieurs reprises j’ai souhaité que çà et là des foyers de renouveau existassent qui s’appuient à la fois sur les possibilités de ce grand pays agricole qu’est notre pays et sur l’innovation, pourquoi pas puisant son inspiration dans la tradition, d’où l’intérêt particulier que j’ai pris à cette épopée.
Axel Kahn, le dix huit juillet 2013.


Le monde des plantes est fascinant –> diversité / beauté, physiologie, … et aussi leur intérêt économique. La France est un pays agricole (le premier poste exportateur est l’agroalimentaire , me semble-t’il ?)
Merci pour cette intéressante histoire du pastel. Pour prolonger sur ce thème, je me permets de signaler le Conservatoire National des Plantes de Milly-la-Forêt dans l’Essonne pour découvrir les plantes tinctoriales, à parfum, médicinales , aromatiques etc . Scientifique et Grand public, c’est à visiter.
Bonne continuation
Merci pour toutes ces informations sur le pastel et le pays de cocagne… Je me permets de rajouter un ouvrage écrit par Bernard Manciet (2001) et publié par une imprimerie du Périgord (La part des Anges) – je viens de ressortir cet ouvrage de ma bibliothèque, la tranche est bleutée, d’une grande poésie… Dans toutes ces nuances de bleu (!), j’y lis “Bordeaux bleu obscur, la pluie pour sûr” ! Portez-vous bien et bonne route
Ravie que la visite à l’atelier du pastel vous ait plu.J’ai été ravie de vous accueillir à l’office de tourisme de Lectoure ,
et vous souhaite un chemin serein et semblable à ce que vous en attendez :
Très cordialement
Michele
Ravie que la visite à l’atelier du pastel vous ait plu.J’ai été ravie de vous accueillir à l’office de tourisme de Lectoure ,
et vous souhaite un chemin serein et semblable à ce que vous en attendez :
Très cordialement
Michele
Bleu d’Occitanie
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La Dame de Jadis règne sur ces collines,
Qu’un barde célébra de ses chants immortels ;
Nul ne la vit jamais s’approcher d’un autel,
Ni boire au cabaret dans le jour qui décline.
Son visage charmant, qu’un sourire illumine,
Fut immortalisé dans un joli pastel ;
Jamais en ce bas monde on ne vit rien de tel,
Rien ne peut égaler sa figure divine.
C’est la soeur, semble-t-il, de la Dame du Ciel,
Dont fut désemparé le pauvre Gabriel ;
Et sur l’Occitanie cette gloire rayonne.
Un sculpteur a moulé la forme de son corps
Qui dans la paix du soir au sommeil s’abandonne,
Et, pour lui faire honneur, la statue est en or.