BOUSSOLE VERS L’ORIENT


Sarah a offert à Franz une boussole dont l’aiguille rouge pointe vers l’est. Il s’agit d’un stratagème, bien entendu, Mathias Enard a décidé d’en faire le symbole de son roman couronné par le prix Goncourt 2015, Boussole. Cet ouvrage est l’un des nombreux titres de cette rentrée littéraire consacrés à l’Orient : 2084, de Boualem Sansal ; Les prépondérants, de Hédir Kaddour ; Ce pays qui me ressemble, de Tobie Nathan, etc. On le voit, il n’y a pas que l’actualité à regarder à l’est, ce bouquet littéraire témoigne d’une réalité de plus en plus tangible, le déplacement vers le Levant du centre de gravité géopolitique de notre monde. Disons-le d’entrée de jeu : Boussole est un grand, un très grand prix Goncourt, incontestable, il devrait dans l’avenir bien figurer dans la création littéraire de ce début de siècle. Certains se sont étonnés de ce que 2084, considéré comme favori, n’ait pas été retenu parmi les quatre finalistes, il s’est dit que cette éviction injuste témoignait d’une timidité du jury devant ce brulot anti-islamiste écrit par un auteur algérien. Ce n’est sans doute pas exact, je vois 2084 comme un assez bon ouvrage, Boussole est peut-être un chef d’œuvre.

Un chef d’œuvre d’une certaine difficulté d’accès, il faut le reconnaitre, un foisonnement d’érudition qui peut dérouter. Pourtant, Mathias Enard réussit le prodige de rendre envoutante cette nuit d’insomnie à Vienne durant laquelle Franz, musicologue spécialisé dans les créations d’Orient et leurs influences sur la musique européenne, est habité par ses souvenirs de Sarah, femme idéale, irréelle dans sa perfection – c’est Franz qui l’évoque -, brillante orientaliste à la notoriété internationale, son unique et, le craint-il, presqu’inaccessible amour. Ces évocations brossent en effet plus de mille ans de vie artistique, poétique, littéraire de l’Europe à la Turquie, en passant par Vienne, ville « frontière », la Syrie, l’Iran, l’Inde, le Tibet jusqu’à Bornéo. Le fil directeur du récit est, outre la passion, l’altérité essentielle et radicale de l’orient pour l’occident, et l’inverse, leur co-édification, leur ensemencement réciproque. On est bercé par la poésie et la musique persanes, saisit par la nostalgie d’Alep, ville aujourd’hui martyr, on suit dans leurs voyages et leur quêtes tous les fous du Levant, les passeurs entre deux univers si lointains et si proches. La langue est somptueuse, parfois inouïe, certains passages – la nuit amoureuse à Téhéran, les dernières pages, pourraient figurer demain dans une anthologie du style littéraire, au même titre que Sous le volcan de Lowry ou bien la malédiction finale de Meursault dans L’étranger de Camus. Je ne saurais trop vous inciter à entrer dans ce livre, vous ressentirez un vertige étrange en le quittant.

Axel Kahn, le vingt novembre 2015

Partager sur :

One thought on “BOUSSOLE VERS L’ORIENT

  1. merci de nous donner envie de beauté, de poésie, de découverte à travers la littérature…. tellement besoin en cette période de se nourrir d’autres pensées….

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.