Ce sont, en Grande Bretagne, les classes populaires les plus pauvres et les citoyens les plus âgés qui ont voté pour le brexit. La dimension de l’âge est aisée à comprendre. Les moins de quarante ans sont nés citoyens européens et sont moins enclins que leurs ainés à avoir la nostalgie du Royaume-Uni d’antan, ils ont bénéficié des déplacements sans frontière, les étudiants des programmes Erasmus, etc.
En ce qui concerne les plus déshérités, ceux qui voyagent bien peu, la situation renvoie à une réalité européenne et mondiale qui pourrait connaitre un autre développement en Espagne ce dimanche 26 juin : le Parti Populaire de Mariano Rajoy est annoncé en recul, ainsi que le Parti Socialiste Ouvrier Espagnol de Pedro Sanchez. Podemos allié aux communistes, sous la conduite de Pablo Iglésias, est lui annoncé en net progrès, talonnant le parti de droite. La réalité ici illustrée est celle des ravages d’une croissance inégalitaire¹.
Le gouvernement et la droite républicaine sont prompts à évoquer à l’appui des réformes qu’ils jugent indispensables – celui de la réforme du droit du travail en est une illustration d’actualité – l’exemple des pays qui se sont engagés avant nous dans cette voie et connaissent de ce fait une reprise et une croissance bien plus forte qu’en France, au premier chef l’Espagne et la Grande Bretagne. On oublie cependant de préciser qu’ils étaient aussi tombés bien plus bas que nous et que, pour nos voisins ibériques, il est plus aisé de passer de 26 à 20 pour cent de chômeurs que de 10 à 8 pour cent en France. On oublie aussi que les recettes utilisées sont profondément inégalitaires et reposent sur un accroissement d’une précarité que les plus démunis voient parfois comme une double peine, celle de la pauvreté et de la dissipation d’un espoir d’amélioration durable et stable de leur sort.
Le Royaume-Unis a toujours été un pays de séparation prononcée des classes sociales et de profondes inégalités. Les politiques conservatrices de Thatcher, de Cameron aujourd’hui, ont aggravé cette situation. Comme beaucoup d’entre nous je pense, j’ai une vraie passion pour nos amis d’outre-manche, je vais souvent les visiter. Les étrangers qui marchent longuement dans les rues des villes et ne se contentent pas d’aller en taxi de leur hôtel à la salle de réunion de leur société, puis au spectacle, ne peuvent qu’être frappés par le contraste entre le dynamisme indéniable du pays et l’étalage tout aussi incontestable des signes apparents d’une très grande pauvreté de trop de Britanniques. Le sentiment de déclassement accéléré ressenti en Espagne par un large pan des populations de travailleurs manuels et de petits employés est lui aussi relevé par les analystes, il explique le contraste entre le “miracle espagnol” vanté par certains et le ressenti sur place.
Alors, les peuples qui ne ressentent pas vraiment en ce qui les concerne les bienfaits d’une croissance louée ailleurs mais dont les recettes les affectent, qui souffrent de l’observation d’un accroissement objectif des inégalités, s’expriment, de différentes manières selon l’histoire, les circonstances et la situation des pays, de l’extrême droite à l’extrême gauche mais toujours contre une même logique à l’œuvre dans le monde entier. Cameron et Rajoy étaient hier les idoles des establishments européens, elle sont et seront des victimes expiatoires vilipendées par tous aujourd’hui et demain. Mais au delà ? Se contentera-t-on pendant des décennies encore de dénoncer le “populisme” médiocre et borné des pauvres ou bien adoptera-t-on une nouvelle logique dont le but serait d’en faire des acteurs et des bénéficiaires des changements opérés, des réformes que l’on se serait décidé à ne plus assimiler à des régression sociales ? Le tournant dont l’Europe a besoin, c’est cela.
Axel Kahn, le vingt-cinq juin 2016
1 : En fait, les sondages précédant les élections espagnoles étaient erronés et c’est le statu quo qui domine entre les différents blocs, PP + Ciudadados, PSOE et Podemos.
Bonjour, Merci pour vos analyses. Où peut-on trouver la source de ces sondages sur le profil des voteurs? Je n’ai pu consulté que des sondages qui ont eu lieu AVANT le vote…or quand on connait la fiabilité de ces études pour ce référendum..!?…Des résultats post-vote ont-ils été publiés? Merci
Suite à la sortie de Royaume Uni de l’Union Européenne, il conviendrait d’abord de penser que l’Angleterre fut toujours libérale. Ainsi, la question des inégalités se pose quelque peu différemment en terre protestante (Cf. Max Weber – la prédestination). Ainsi, en 1975, je débarquais à Charing Cross à la nuit tombée, quelle ne fut pas la surprise, l’effarement, pour l’adolescent que j’étais, de découvrir des centaines de clochards allongés là, sur le trottoir, pour y passer la nuit.
Aujourd’hui, cinquième puissance économique, l’Angleterre traine cette question sociale qui reste c’est vrai patente. L’Europe n’est pas responsable de cette situation. Avoir pour seul objectif la richesse des uns et des autres ne donnera jamais le sentiment, d’appartenance voir de maitrise sur notre vie comme le pensait déjà Tocqueville lors de son voyage aux Amériques.
La souveraineté est l’argument majeur des tenants de la sortie comme en déjà 1975 (Ils étaient alors dans une situation économique tout à fait pitoyable). Le sentiment que trop de chose se décident à Bruxelles est un des thèmes récurrents dans les sondages d’opinion. Aussi, et malheureusement, la question identitaire. Curieusement, c’est l’immigration européenne (polonaise) qui suscite vraisemblablement le plus de réprobation de la part des électeurs.
Les peuples (sauf à croire qu’il s’agit d’un concept n’ayant plus aucune réalité, ou d’une réalité n’ayant pas de conséquence) ressentent un dessaisissement de leur Etat et de leur souveraineté (80% du travail de notre Assemblée consiste à retranscrire les directives européennes). L’Europe ne pourra jamais être démocratique, sauf à vouloir détruire les Etats-Nations. Bon courage alors, au regard des conséquences qui en découleront. Ainsi, les institutions ne pourront jamais œuvrer en représentant un peuple européen qui, de fait, n’existe pas.
Ainsi, que peut représenter ce qui est la pierre d’angle du fonctionnement des institutions françaises, que l’on appelle « intérêt général ». Rien ! Personne ne connait l’intérêt général européen.
Alors, plus ou moins confusément, les électeurs se demandent au nom de quoi on décide à leur place de la disparition de certaines semences de légumes, du calibre du concombre. Pourquoi TAFTA, pourquoi TIPP ? Mais pour l’intérêt bien compris et le bonheur du peuple européen, nous répondent des personnes que nous n’avons pas élues !
Et sauf à considérer que les peuples ne comprennent rien, jugent mal et par conséquent votent mal, dans ce cas, rejoignons vite une Europe fédérale, totalement intégrée. Certains le souhaitent ! Il s’agira bien là, d’une drôle de patrie ; des citoyens hors sol qui ne comprenant rien aux affaires du temps, se doivent ainsi d’être gouvernés par un Conseil sur proposition d’une commission dont les membres n’ont aucun quitus de la part des représentants d’un peuple qui n’existe pas.
L’Europe a une histoire, des peuples, des nations qui continuent d’avoir envie d’une histoire commune, n’en doutons pas. Mais de grâce, laissons-leur décider de ce qu’ils veulent faire ensemble (des coopérations renforcées, des convergences sociales, fiscales, juridiques, policières, une exception culturelle européenne, des grands projets économiques comme la transition énergétique, entre des pays économiquement comparables, avec une monnaie commune et des monnaies nationales).
Jade Flore, ces données ont été publiée un peu partout, par exemple http://www.lepoint.fr/monde/brexit-qui-a-vote-leave-qui-a-vote-remain-24-06-2016-2049461_24.php
Merci, Maque Nico, pour cette analyse subtile.
Bonjour. Merci pour votre réponse. Oui, il y a bien dans l’article que vous mettez en lien des données sur la localisation de la répartition des votes –> régions, quartiers mais pas sur l’AGE. C’est cela que je n’ai pas trouvé : des sondages en fonction de l’age réalisés APRES le référendum !??
Ayant leur monnaie, n’ayant pas signé le TSCG, ni Schengen, la situation sociale et économique de la GB n’a pas grand chose à voir avec l’UE, mais tout à voir avec ses dirigeants depuis Thatcher.
Le problème de l’Europe, c’est qu’elle était jadis synonyme de démocratie et de progrès social et que, depuis une quinzaine d’années, elles est devenue antidémocratique (voir par exemple le non-respect du résultat des référendums en France et en Grèce) et antisociale. Ce ne sont pas les peuples européens qui ont changé, c’est l’Union Européenne qui s’est pervertie. En outre, il me semble que le discours antisouverainiste de certains pro-européens est assez malsain : la souveraîné nationale est, rappelons-le, une condition sine qua non de la démocratie et est d’ailleurs un des principes clefs de la déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789. On ne peut donc pas décréter qu’elle est obsolète, à moins bien sûr de considérer que la démocratie est quelque chose de ringard ! C’est peut-être l’opinion cachée de Juncker, Hollande et Merkel…