CETTE RELIGION, PUISQU’ON EN PARLE


Cette religion apparue au septième siècle joua rapidement un rôle culturel éblouissant. La Renaissance islamo-andalouse à Damas, Bagdad, puis en Andalousie permit au monde, approximativement du neuvième au douzième siècle, c’est-à-dire plus de trois siècles avant la Renaissance européenne, de redécouvrir la sagesse et la science grecques qu’elle transmit à un monde chrétien encore mal dégagé de la langueur basse moyen-âgeuse. L’art, la poésie, les sciences perses, berbères et arabes avaient des siècles d’avance sur celles de la chrétienté.

Cependant, deux lignes s’opposèrent très tôt au sein de cette religion. Celle symbolisée dans la deuxième moitié du douzième siècle par les thèses d’Averroes selon lesquelles deux voies existent pour parvenir à la vérité, la foi et la raison. Les “intégristes” avant l’heure de Cordoue qui dénonçaient l’hérésie sacrilège consistant à mettre la raison sur un plan d’égalité avec la foi, donc avec Dieu, l’emportèrent cependant et Averroes dut s’exiler au Maroc où il mourut. Toutes l’histoire de cette religion est marquée, comme celle des religions chrétiennes, d’ailleurs, par la coexistence de ces deux tendances, vers les lumières ou plutôt vers un littéralisme austère. L’empire Ottoman, le Soufisme procèdent de la première ligne alors que le Wahaalabisme né au dix-huitième siècle en Arabie saoudite est le modèle de la doctrine puritaine se prétendant fondée sur une lecture littérale des textes. Les différents mouvements salafistes modernes en dérivent.

Les personnes qui n’appartiennent pas à cette grande et brillante religion sont aujourd’hui perplexes. Nombres d’intellectuels et de croyants qui en suivent les préceptes, y compris des responsables religieux, rappellent ce que je viens d’évoquer, combien leur religion est éprise de culture et de paix; ils dénoncent les manifestations violentes de co-religionnaires influencés par la doctrine wahaalabite et les pratiques salafistes. Quiconque connait un peu l’histoire ne peut que leur donner raison. Cependant, l’actualité illustre une insupportable contradiction. Alors même que dans le monde entier un dessin bienveillant de leur prophète déclenche des émeutes sanglantes, des incendies de lieux de cultes différents du leur, les exactions qui souillent leur religion, celles des assassins salafistes dont ils sont pourtant les premières victimes, font au mieux l’objet de condamnations verbales. On décapite des chrétiens et certains des leurs, rien. On kidnappe, on viole, on réduit en esclavage, rien. Personne d’autre que les fidèles de cette religion ne peut modifier cette extravagante situation, c’est à ces fidèles que cela revient.
Mes frères, je vous en prie, faites quelque chose, vous ne pouvez laisser en l’état ce paradoxe, il en va de la possibilité de réussir notre projet commun de vivre ensemble.

Axel Kahn, Sète, le dix-sept janvier 2015

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4 thoughts on “CETTE RELIGION, PUISQU’ON EN PARLE

  1. Votre interpellation est forte car si juste… Mais comment éviter cher Axel Kahn qu’elle ne vienne nourrir le réflexe hostile et raciste des réactionnaires qui manient l’injonction méchante a l’égard de ceux de nos concitoyens d’origine musulmane qui sont loin de ces réflexions intellectuelles ?

  2. Ce sont des détails, mais je ne sais pas si l'on peut simplifier à ce point (ou de cette façon) l'Histoire de l'Islam… ni si l'on peut affirmer que la Renaissance islamo-andalouse est directement liée à cette religion. 

    Le pensée d'Averroès et d'autres érudits musulmans me semblent plus proche de celle de Platon ou d'autres penseurs (héritiers) de la pensée "occidendale" (je veux dire d'origine gréco-romaine), et il me semble qu'en cela ce sont eux qui ont été influencé par une pensée qui vient d'Europe, et non l'inverse. Les Mu'tazili me semblent avoir été plus influencés par le néo-platonisme que l'inverse, et les Ottomans par l'universalisme "à l'européenne" que par les cultures du monde musulman ou du monde altaïque.

    Je pense aussi qu'il est un peu excessif de parler de "langueur basse-médiévale". Les érudits du début du Moyen-Âge travaillaient également sur la base gréco-romaine… ils s'intéressaient davantage à des écrits qui ont moins bonne presse aujourd'hui, mais ce sont bien eux qui sont à l'origine de l'encyclopédisme et de l'éducation des Lumières.
    Enfin, cela n'enlève rien au propos et l'on a toujours quelque chose à apprendre des autres. 

     

    Cela dit, je pense que les musulmans doivent aussi (probablement plus que nous) accepter d'apprendre des autres, y compris si cela doit changer la manière dont ils vivent leur religion. Je vois des étudiants européens sans religion, ou un peu chrétiens, s'intéresser de près à l'histoire de l'islam et du monde musulman (surtout la Perse il est vrai), et plus généralement à l'histoire du monde, mais très très peu d'étudiants européens (?) musulmans faire la démarche inverse. De même pour les langues. Les musulmans apprennent l'arabe, jamais le latin, le grec, ou des langues plus exotiques. Ils ne participent pas non plus aux rencontres d'étudiants internationales (pourtant purement orientées vers le savoir, elles n'ont rien d'idéologique ou de religieux). 

    Cela était compréhensible au temps de la colonisation, pas aujourd'hui. Il y a de gros efforts à fournir de leur côté. Il y a un besoin urgent d'autorités intellectuelles musulmanes, ce ne devrait pas être aux imams de faire le travail des intellectuels, de même que ce ne sont pas les évèques qui rédigent des articles tels que les vôtres, et ce ne sont pas des chantres qui rédigent des commentaires tels que le mien…

  3. En fait, AM, vous confirmez ce que je rappelle dans les quelques lignes consacrées à l'Islam des premiers siècles : sa redécouverte intellectuelle des Grecs, Platon, Aristote….Averroes peut être vu comme néoplatonicien alors qu'une semblable référence serait encore anachronique en Europe chrétienne. Thomas d'Aquin, plus tard, devra un tribut à l'Islam d'être néoaristotélicien…..Il est vrai que les chrètiens des territoires conquis joueront un rôle notable dans la traduction en arabe des textes antiques. Quand à ma référence à la langueur moyen-âgeuse, le mot en est "pesé". J'avais à l'esprit les contraintes de la scolastique chrétienne. Merci pour votre commentaire.  Thierry, je comprends votre souci mais à force d'agir dans le seul but de "ne pas désespérer Billancourt", on ne facilite guère son évolution….

  4. Paraphrase (Coran s 24 v 35)
    __________

    Dieu, lumière du Ciel, lumière de la Terre !
    Illuminant les cieux comme un astre brillant,
    Huile d’un olivier qui n’est pas d’Orient
    Ni d’Occident non plus, huile tellement claire

    Que sans recours au feu elle peut éclairer.
    Clarté dans la clarté, brillance sur brillance.
    Dieu choisit qui guider selon sa convenance,
    Dans une parabole il peut nous déclarer

    De chaque chose au monde un aspect véridique.
    Homme, sois attentif et soumis à l’Unique.

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