CHEMIN DE CRÊTE 30.07


Je l’ai jadis emprunté sur toute sa longueur mais n’avais pu grimper sur ces crêtes, aériennes et d’abord assez abruptes, du fait du mauvais temps si bien que ce fut, par une journée d’été idéale qui ne connut aucun nuage (exceptionnel dans la montagne basque où l’orage de fin d’après-midi est si commun pendant la belle saison), une révélation et un enchantement. Du pic d’Iparla, et en fait de presque toute la crête, la vue est exceptionnelle, de la côte basque et de la Rhune aux hauts sommets pyrénéens, de la basse Navarre et du Labour, provinces du Pays basque français, à la Navarre basque espagnole. Ces crêtes se méritent, on y accède de tous côtés par des chemins très raides et quelque peu exposés au dessus de Bidarray. Leur face française est une impressionnante paroi verticale de cinq cents bon mètres de hauteur alors qu’elles s’abaissent à l’ouest, en Espagne, par des pentes d’alpages très inclinées. Elles combinent de façon idéale toutes les caractéristiques des crêtes : y monter est exigeant et n’admet pas la tricherie. Cependant, une fois qu’on les a atteintes, elles permettent d’identifier un chemin jamais aisé, parfois rude, mais toujours distinct. La pureté des lignes est un attribut de la crête. De leur arrête sommitale, on distingue non seulement sans ambiguïté la route qu’il faut suivre mais aussi le reste du paysage, en particulier les lointains, ce qui permet au marcheur des crêtes de contextualiser sa progression. De là haut, on observe aussi avec une certaine pitié moqueuse, avec commisération, les arpenteurs de fond de vallée, de chemins creux. On les voit suivre une direction non pas parce que c’est là qu’ils désirent se rendre mais parce que la vallée y va, parfois à un verrou que seul le chemin de crête eût permis d’éviter. Quand le randonneur montagnard est égaré, il sait que son salut réside dans la prise de hauteur, surtout jamais dans la descente non contrôlée dans l’inconnu qui aboutira neuf fois sur dix à des barres rocheuses infranchissables et toujours périlleuses. L’effort consenti pour s’élever sauvera souvent, la mollesse qui amène au choix mortifère de l’abandon à la pente jamais, ou alors au prix d’une débauche ultérieure d’énergie sans commune mesure avec celle qui eût été nécessaire pour s’élever. En bas, l’ombre et l’obscurité règnent, la crête par beau temps est lumineuse. Aujourd’hui, les seules ombres que j’y ai distinguées sont celles de grands vautours qui poursuivaient inlassablement leur ballet aérien, guettant peut-être une chute. Toujours pas de gypaèdes barbus (et non gypaès comme j’ai écrit hier) mais, s’il en étaient venus, je les aurais repérés de loin.

Et le mauvais temps, objecterez-vous peut-être, n’est-il pas plus redoutable sur les sommets qu’en bas ? Oui, peut-être, mais de là haut je le vois venir de plus loin et ai plus de temps pour mettre à l’abri. J’aime les chemins de crête. Je ne parle ici que de montagne, vous le pensez bien !

Axel Kahn, le trente juillet 2013.

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