Auparavant, j’avais cheminé hors tout tracé balisé des Ardennes à Vézelay, puis suivi pour l’essentiel les GR 13 (jusqu’à Bourbon Lançy) et ensuite le GR 3. Lors de ces deux phases de mon périple, je n’ai rencontré aucun randonneur, ni chemin faisant, ni aux étapes. Le GR 13 était jusqu’à Anost, dans le sud du Morvan, dans un état lamentable, inondé, défoncé par les engins mécaniques, interrompu, voire emporté par les travaux d’exploitation forestière. Le GR 3, sans tomber dans une telle extrémité, gardait le caractère sauvage de ces chemins en général et était lui aussi dégradé par les motos trials et les quads. Je marchais parfois cinquante kilomètres sans voir sur mon passage un seul commerce, une seule auberge. Le Camino-GR 65 ne ressemble à rien de tout cela. Très parcouru par les pèlerins, il est en revanche relativement épargné par les sports mécaniques. Son état est donc pour l’essentiel excellent, d’autant qu’il suit le plus souvent de larges pistes. La signalisation est à ce point développée qu’il faut s’appeler Axel Kahn pour être capable de faire fausse route. les randonneurs ne rencontrent d’ailleurs pas seulement force marques, bornes, panneaux indicateurs, informations touristiques et historiques mais aussi une quantité incroyable de panneaux publicitaires destinés aux pèlerins. Dans le moindre hameau, le plus infime lieu-dit, on annonce la présence de buvettes, de coins picnic, d’auberges rurales, d’hébergement à la ferme, de gîtes d’étape, de chambres d’hôtes, de vente de produits locaux avec possibilité d’utiliser les toilettes, etc. La densité en est de l’ordre de celle au bord des grandes routes à l’entrée des villes. Pour l’essentiel les enseignes de ces établissements portent des noms évocateurs qui sont des variations sur un thème. J’ai relevé : le Refuge, le Délice et le Repos du Pèlerin, le Capucin, le Saint-Jacques, la Coquille, le Compostelle, le Kompost’s, le Chemin, le Camino, ainsi que diverses combinaisons de ces références. Les arguments promotionnels sont pour certains sans surprise (du genre “mets régionaux à prix modérés pour les pèlerins, authenticité du terroir), d’autres fois plus singuliers. Lorsque cela est possible, les gîtes et lieux pour la restauration sont annoncés “sur le chemin”; le pèlerin est en effet souvent fatigué et affamé et peu enclin à se détourner de plusieurs km de sa route. Plus osé, j’ai noté un panneau vantant la position d’un gîte “en face de la station d’essence à l’entrée de Saugues”. Pour les hameaux, villages et petites villes, l’activité liée au Camino et à sa fréquentation est bien sûr une aubaine bienvenue, elle occupe d’ailleurs une place aujourd’hui conséquente dans leur économie.
Le type de chemin parcouru n’a pas sensiblement perturbé la réalisation d’un des éléments de mon projet initial, voyager seul mais faire des rencontres aux étapes. Ces dernières ont pris parfois la forme de conférences annoncées à l’avance, encore il y a peu au Puy-en-Velay. Souvent aussi de réunions informelles et spontanées dans des chambres d’hôtes, à l’initiative d’habitants suivant mon périple et qui se sont débrouillés pour savoir où j’étais hébergé. Ils ont alors sollicité des responsables de l’établissement d’hébergement l’organisation de ces rencontres, souvent sous forme d’apéritifs comme encore il y a peu à Monistrol-sur-Allier. D’autre fois mes hôtes ont pris l’initiative d’inviter à dîner certains de leurs amis désirant me rencontrer. Dans tous les cas s’est engagée une discussion sans plan prédéfini, selon les centres d’intérêts des participants, toujours gaie, vive et chaleureuse. Les sujets abordés ont été divers mais, on pouvait s’y attendre, les questions liées à la crise et au modèle de société qui vaudrait la peine pour l’édifier qu’on consentent des efforts sont revenues presque chaque fois. De mon côté, j’ai recueilli de ces moments et des discussions avec mes hôtes une masse de souvenirs, de témoignages et d’informations sur les régions traversées, qui ont alimenté mes billets quotidiens. Aujourd’hui, mon hôte à St-Alban avait pris l’initiative d’organiser pour moi visites et entretiens consacrés à la ville et à son histoire.
Avec l’accueil des pèlerins, l’activité principale de la ville est liée à la présence depuis 1850 d’un très important hôpital psychiatrique qui a vécu les transformations de la discipline. Au départ, prison-mouroir entourée d’une grande muraille, il est aujourd’hui totalement restructuré selon les concepts d’ouverture vers la cité. Jadis, les malades décédés et sans famille connue était mis en terre à la va-vite dans l’anonymat le plus complet. Jusqu’à la Dernière guerre, les pratiques et coutumes envers les “aliénés” s’étaient peu humanisées. L’âme de la Margeride est, pendant cette guerre, à la résistance, de Saugues à St-Alban. En juin 1944, de très durs combats opposent les troupes allemandes à des regroupements de plusieurs milliers de maquisards au Mont Mouchet et dans le massif de la Truyère ; des blessés seront soignés à l’hôpital de St-Alban. Dès 1943 des hommes recherchés par l’occupant ou par le régime de Pétain sont accueillis au centre hospitalier ; Paul Éluard est l’un d’entre eux, poursuivi pour son poème “Liberté, j’écris ton nom”, écrit en 1942. Il est témoin de cet ensevelissement des malades décédés comme s’ils avaient été des bêtes crevées, il rédige alors un superbe texte reproduit sur une stèle dans l’ancien cimetière.
À St-Alban, les avis sont bien tranchés quant à l’épisode grâce auquel le Gévaudan est connu partout en France, sa “bête”. Celle-ci commença de se manifester en juin 1764 aux confins du Vivarais et fut abattue trois ans plus tard après avoir tué et partiellement dévoré entre quatre-vingt et cent-vingt enfants et jeunes femmes. Des hommes aussi furent attaqués mais, armés au moins dune fourche, purent toujours mettre l’animal en déroute alors que les enfants et les femmes gardant les troupeaux n’étaient pas armés. Chose remarquable, cet animal ne s’en prenait qu’aux humains, très peu aux brebis et vaches. Une vaste battue organisée sur les lieux initiaux de ses méfaits amena la bête à émigrer en Margeride où elle sévit jusqu’à sa mort, entre Saugues, La Clauze, St Alban et le nord du massif. Les meilleurs louvetiers du royaume, dont celui de Louis XV en personne, échouèrent et c’est un vieux paysan qui la tua d’un seul coup de feu. Son autopsie milite en faveur de l’hypothèse selon laquelle il s’agissait du résultat d’un croisement, peut-être volontaire car la pratique était fréquente, entre mâle et femelle chien et loup, donnant un produit hybride de grande taille. Les spécialistes du coin supposent que l’animal, peut-être né en domesticité, aurait pu être abandonné, souffrir de carences affectives et développer les troubles du comportement observés. On assiste en Afrique et en Inde à des comportements déviants fréquents chez de jeunes éléphants dont les mères ont été tuées par des braconniers. Décidément, quelle richesse quand on laisse simplement les gens s’exprimer, quand on va vers eux pour les entendre. Cela est aussi l’un des buts du chemin que je parcoure.
Axel Kahn, le vingt-huit juin 2013.
Envoyé de mon iPad
Quel dommage d’utiliser une écriture blanche sur fond noir, extrêmement difficile à lire! bonne continuation sous une météo peu clémente pour la saison 🙂
Barre des Cévennes est un village de vacances de la région. Très agréable quand il y fait beau, très sinistre quand il pleut. La bête du Gevaudan y aurait peut être sévit … Y ayant déjà séjourné, j’en tremble encore … une nuit, j’y avais entendu des hurlements …. Ouhhhhh Ouhhhhhh 🙂