COMMUNES DE FRANCE, COMMUNS ET RURALITÉ


La ruralité est un monde un peu mythique, ignoré ou très méconnu des citadins qui y voient selon les cas un désert, une réserve de peaux-(bonnets)-rouges, ou un témoignage muséographique des temps passés. Il n’en est rien, cependant, mille initiatives fleurissent dans le monde rural, mille solutions alternatives sont proposées dont rend compte cet ouvrage dont j’ai écrit la préface.

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Né dans un très petit village des confins de la Touraine et du Berry, j’y ai passé les cinq premières années de ma vie, élevé par une paysanne très pauvre, aimante et presque illettrée. Il s’ensuit que le monde « normal », est pour moi celui où le coq décrète le lever du jour, celui des chemins creux parsemés de déjections animales où l’on chemine entre des haies vers le plateau calcaire, des travaux des champs à l’aide de la traction animale (en ces lieux et à cette époque, paires d’ânes ou mules), des chèvres, des poules et des canards. Avec le temps et compte tenu de ma trajectoire professionnelle, je me suis éloigné de cette normalité et ai assisté à sa disparition progressive. Pourtant, il m’a fallu, ma vie durant, puiser hors de la ville les ressources nécessaires pour y travailler malgré tout. Petit garçon, je trottinais dans mon village natal et ses environs, je n’ai par la suite jamais cessé de marcher. La partie la plus riche de mes vacances s’est toujours déroulée dans une nature aussi peu bâtie que possible, vite sac au dos sur les chemins de France et des pays limitrophes.  Aussi, ma traversée du pays en deux diagonales opposées en 2013 et 2014, de la frontière belge au bord  de la Meuse à la frontière espagnole dans les Pyrénées et au Pays basque,  puis de la pointe du Raz à Menton, n’a en rien été pour moi une conversion tardive à la marche mais, à l’inverse, la volonté, libéré de mes responsabilités professionnelles, de renouer avec ce qui persistait de la « normalité » de mon enfance. Les observations, impressions et analyses accumulées plus de quatre mille kilomètres durant sont en résonance évidente avec les contributions de cet ouvrage engagé et militant, elles les confirment souvent, s’en écartent quelque peu sur certains points.

Plusieurs des auteurs de cette « Campagne, l’alternative », pas tous, participent à la déploration d’une ruralité vidée de ses agriculteurs, dégradée, désertifiée et paupérisée. Le chemineau vagabond attentif qui la parcourt retrouve là certaines de ses propres observations mais diffère pourtant de ses conclusions les plus pessimistes. En fait, surtout durant les près de mille cinq-cents kilomètres de la « diagonale du vide » bien connue des géographes et des économistes, du Nord-est au Centre-ouest, le contraste est frappant entre une activité manufacturière totalement ravagée dont il ne persiste presque rien et une agriculture qui continue à produire des richesses. Certes, la dépopulation frappe les deux secteurs, avec ses conséquences sur la vie sociale et le bien-être individuel. Cependant, là où le tissu industriel des petites cités traversées a disparu, où en moyenne le nombre des habitants est réduit au tiers de ce qu’il était il y a quelques décennies, où l’essentiel de l’économie persistante dépend des mesures de traitement social des crises, les surfaces cultivées restent elles, à quelques exceptions près (la Brenne, la Creuse et des territoires de moyenne montagne, par exemple),  ce qu’elles étaient au début du vingtième siècle. Certes, la surface moyenne des exploitations est passée de moins de dix hectares dans mon enfance à près de cent hectares de nos jours, des centaines en ce qui concerne les grandes cultures céréalières et d’oléo-protéagineux, conséquence de l’industrialisation presque générale des pratiques agricoles, comme l’analysent avec justesse et le déplorent plusieurs des contributeurs de ce volume ; le nombre des paysans a décliné de façon parallèle. Pourtant, là continue de résider dans des régions sinon profondément sinistrées les signes d’une activité dynamique et les germes d’un renouveau possible, au moins ce qui évite un naufrage définitif. Je garde en fait l’impression d’une paysannerie qui du nord au sud, d’ouest en est  du pays, résiste vaille que vaille et sait tirer profit de la diversité des situations et des sols. Grandes cultures productives ici, focalisation sur la typicité et la qualité là, maraichage et agriculture biologique ailleurs, utilisation de niches lorsqu’elles apparaissent seules disponibles. J’avoue avoir été un peu consolé de la succession ininterrompue de désastres observés dans les bassins jadis industriels des Ardennes, de Lorraine, de Champagne, de Bourgogne, de la Loire, de l’Aveyron…. lorsque j’ai cheminé entre les prairies et sur des alpages où paissaient des bovins de races diverses, des agneaux du Quercy ou de Sisteron, où doraient les blés du Tonnerrois et fleurissaient les crocus à safran, murissaient le raisin des vignes et les fruits divers, etc.

Par ailleurs, la dynamique de nombre de zones post-industrielles et des territoires ruraux, touchés les uns et les autres par le déclin démographique, est opposée. La situation continue de s’aggraver dans la plupart des premiers, elle tend à se stabiliser, voire à s’améliorer dans la plupart des seconds. En fait, il convient de distinguer les petites cités et gros bourgs des petits villages. Jadis, les communes, petites et grandes, se définissaient et se distinguaient par leurs « communs », les pâtures, les systèmes d’irrigation, etc. Cette pratique a hélas progressivement décliné dès le début du XIXème siècle. Que restait-il, dès lors, pour justifier le nom de communes, qu’est ce que leurs habitants conservaient en commun ? L’église, la mairie, l’école, divers services publiques, le cabinet médical, les commerces et autres lieux d’usage collectif, conditions de la vivacité de la fonction d’agora du centre-bourg. Or, l’évolution démographique, le désengagement de l’État, la baisse des pratiques religieuses et la calamité que constitue l’implantation distante des grandes surfaces a pan par pan balayé ce schéma. Une localité sans plus de centre où se rendent et interagissent les habitants a perdu ce qui constitue et justifie la commune. Dès lors, les petites villes à l’habitat concentré et resserré qui ont perdu leurs magasins et où les quelques activités artisanales et manufacturières d’antan ont périclité, laissant parfois place à des friches industrielles, continuent d’autant plus dans l’ensemble à se dépeupler qu’elles ne sont guère attractives pour les personnes qui désirent en nombre croissant fuir les métropoles, et même les villes moyennes. En revanche, partout en France, les signes d’un renouveau rural sont sinon patents et d’ailleurs confirmés par nombres de données démographiques. Il n’en reste pas moins que la notion de bourg doté de lieux où se croisent les habitants reste fondamentale pour instituer une commune. Il y a bien longtemps que les plus petites d’entre elles ont perdu leurs commerces, plus récemment leurs cafés où l’on se rencontrait pour d’animées parties de belote. Quand j’étais enfant déjà, les commerçants ambulants permettaient par leur tournées d’approvisionner les villageois qui ont  par la suite de plus en plus souvent disposé de voitures personnelles pour se rendre en ville, aujourd’hui plutôt à leur périphérie où sont implantées les grandes et moyennes surfaces commerciales. Restait alors au centre-bourg, outre la mairie, l’église et l’école autour desquelles se blottissaient plus ou moins quelques dizaines de maisons. La majorité des habitants résidaient en maintes régions dans des fermes isolées et des « écarts » ou hameaux, les huis morvandiaux. Ici, sans agora centrale, il n’y a plus qu’un habitat dispersé sans commune réelle. C’est dire le caractère essentiel du maintien de ce autour de quoi les familles peuvent se rassembler, ce à quoi ils peuvent participer. Pour ce faire, l’école a une fonction aujourd’hui plus universelle que l’église. J’ai, chemin faisant, eu à connaitre de plusieurs exemples où la sauvegarde de l’école, la mobilisation nécessaire pour la garantir, puis pour offrir le meilleur aux écoliers, avaient constitué l’élément déterminant du renouveau d’un village ; ce livre en apporte d’autres témoignages.

Enfin, il m’est apparu au cours de mon cheminement attentif sur les chemins de France que l’un des paramètres expliquant, malgré la dureté des temps, le dynamisme des régions, des cités et des villages était de l’ordre de la fierté : fierté d’être ce que l’on est, inséré dans un territoire où une commune dont on connait et aime l’histoire, les traditions et des atouts que l’on se fixe comme ambition d’accroitre. Un tel sentiment se rencontre aussi bien chez les habitants à l’enracinement familial ancien que chez ceux qui ont fait le choix de  s’implanter en de nouveaux lieux. En ce sens, tout ce qui y concourt contribue au renouveau, en particulier des territoires ruraux, et au bien-être de ceux qui y vivent. De ce point de vue, le marcheur est impressionné par la diversité des initiatives locales qui témoignent de ce que les élus et leurs administrés ont pris conscience de l’importance de ce ressort, les événements culturels, mémoriels, folkloriques fleurissent. L’écueil est ici une dévolution surtout touristique de ces initiatives que des habitants peuvent ne pas s’approprier, ne s’en jugeant pas destinataire. Leur mobilisation large permet alors de les faire communier à la fierté du succès partagé, de susciter leur curiosité et leur intérêt pour les domaines concernés dont ils pouvaient au départ se sentir éloignés. Là encore, ce livre appuie sur de nombreux exemples l’efficience de telles démarches. Le cas de la création des parcs naturels, régionaux ou nationaux, est ici très démonstratif. Leurs projets mobilisent toujours de nombreux opposants, chasseurs, agriculteurs, utilisateurs privatifs de cours d’eau, etc. Pourtant, après des années de fonctionnement, la majorité des habitants convient des retombées positives, parfois salvatrices, du parc. La fierté de ce que leur territoire familier devienne à ce point prisé par tant de gens venus d’ailleurs contribue sans aucun doute à ce regain constaté de dynamisme.

Au total, comme plusieurs auteurs de ce volume, je conteste la vision d’un pays réduit à des centres urbains implantés dans un désert immobile ; ce désert n’en est pas un, et cela de moins en moins, le monde rural témoigne d’une originalité et de ressorts, fourmille d’initiatives que les citadins stricts ne soupçonnent pas, il offre à la Nation un maillage essentiel qui, après s’être peu à peu distendu de la Première guerre mondiale aux années soixante-dix à quatre-vingt, s’est stabilisé, et se renforce à nouveau depuis le début du vingt-et-unième siècle. À une paysannerie numériquement réduite mais performante, active et réactive, dont les membres témoignent de leur capacité à se remettre en question, à s’adapter aux modifications des goûts des consommateurs et à la diversité des terroirs, se sont ajoutés les néo-ruraux, non pas ceux qui possèdent une résidence secondaire mais ceux qui vivent à plein temps au village et désirent bien souvent s’impliquer dans sa vie. Ce furent d’abord de jeunes retraités français ou issus d’autres pays d’Europe. Aujourd’hui, et c’est là un élément engendrant un optimisme raisonnable, c’est de plus en plus des personnes désireuses de travailler au pays, natifs qui y reviennent avant l’âge de la retraite ou néo-ruraux. Les uns se sont engagés dans les différentes formes d’agriculture biologique, élément essentiel de la résistance rurale de régions dont la poursuite du déclin était sinon, inéluctable, Ardèche, partie est de la Drôme, Hautes-Alpes, Limousin, etc. D’autres se sont lancés dans la brasserie artisanale et d’autres types de transformations agro-alimentaires de qualité, dans des productions diverses AOP et AOC. Enfin, l’outil informatique, à la condition d’une mise en œuvre réelle du plan national « haut débit », rend désormais possible l’implantation rurale de diverses activités de service ou de petites industries innovantes, dans un environnement prisé par un nombre croissant de nos concitoyens. Ce volume regorge d’exemples d’une telle tendance dont le chemineau que j’ai été – et continue d’être – a pris une conscience croissante, il propose des solutions originales pour l’amplifier.

Axel Kahn, le vingt août 2016 

 

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3 thoughts on “COMMUNES DE FRANCE, COMMUNS ET RURALITÉ

  1. Votre description, à la fois optimiste sans excès et réaliste, du monde rural tranche avec la vision misérabiliste qu’en donnent souvent les médias. Comme beaucoup de citadins, je connais mal la campagne, et votre témoignage a le mérite non négligeable de tordre le cou à certaines ‘idées reçues.

  2. Bonjour Monsieur Kahn,

    vous connaissez l’Aubrac et la Margeride pour les avoir traversées. Votre témoignage plein d’espoir sur la ruralité me fait vous adresser un article que notre association vient de faire paraître dans l’hebdomadaire La Lozère Nouvelle. Nous aussi sommes optimistes, nous nous battons pour une société rurale capable d’innover et de séduire sans faire table rase du passé, mais les vents contraires sont puissants.
    Un signe de vous serait un encouragement moral. Sincèrement.

    https://gorgesdubes.org/2016/10/07/nos-maires-nont-pas-ete-elus-pour-vendre-laubrac-et-la-margeride/

    Association pour la Protection des Bassins du Bès et de la Truyère

  3. Bonjour
    Je ne comprenais pas pourquoi a la campagne le vote FN est si populaire….peu d étranger pourtant ! La raison est l abandon ressentis….plus d école .plus de contact avec les facteurs, un internet a débit nul et de fréquentes coupures….etc…..si les élites parisiennes ne se réveillent pas le futur président sera FN un jour ! bien que les promesses ont y croit pas trop ! Histoire de tout chambouler !…….a ce jeu l exemple Trump est une catastrophe …

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