CONQUES, LA SENSATION DU SUBLIME


Je viens de passer trois jours à Conques, dans l’Aveyron, pour y donner une conférence sur le thème : “Sur les chemins de France, dans l’histoire et la beauté“. Mes sensations, deux ans après ma première visite, sont inchangées, l’émotion est au rendez-vous, intacte. J’ai déjà évoqué dans “Pensées en chemin...” le choc que fut ma découverte de la petite cité.

J’y fais étape le quatre juillet 2013 au cours de ma première traversée diagonale du pays. Ce soir-là à vingt et une heure la clarté d’une journée sans nuage n’est plus que résiduelle mais semble progressivement compensée par celle d’une pleine lune qui se lève si bien que les halos jaunes des lampadaires, encore inutiles, apparaissent dilués dans la luminosité ambiante. Je suis adossé dans l’abbatiale Sainte Foy à l’une des colonnes de la nef latérale nord que surmonte à hauteur des tribunes un chapiteau sculpté qui illustre l’arrestation de jeune sainte patronne par les soldats romains. La lumière atténuée du soleil déclinant se combine à celles de la lune encore basse à l’est sur l’horizon et de l’éclairage électrique de la cité, elle pénètre avec parcimonie dans l’abbatiale, sinon sombre, à travers les vitraux translucides par endroit spumeux de Soulages pour balayer comme au pinceau les sculptures des chapiteaux par de faibles faisceaux irisés qui soulignent certains motifs et accroissent les reliefs. C’est alors que s’élève sous les hautes voutes du sanctuaire le son de l’orgue auquel joue comme tous les soirs le frère prémontré Jean-Daniel, accompagné cette fois par un trompettiste virtuose de passage. Les lieux, la magie de l’obscure clarté composite transformée par son passage à travers le verre élaboré des vitraux voulu par l’artiste et créé pour lui, les sculptures de pierre caressées par cette lumière étrange, le dialogue entre les deux instruments dont le son se répand comme un voile léger en glissant sur les murs, entoure les colonnades puis est renvoyé vers le bas après avoir parcouru le berceau de la voute, tout cela me sidère, ma gorge se serre, mes yeux s’embuent, je tremble légèrement. La conscience du caractère éphémère de cette épiphanie constitue la seule limite à l’impression de bonheur qui m’envahit. De nombreux pèlerins sont présents aussi dans la basilique, ils subissent sans doute le même orage émotionnel puissant et calme que moi, comme lorsque après une chaude journée d’été le ciel de la nuit s’embrase d’éclairs dans un air immobile. Cette pensée que communient ce soir dans la même extase ceux qui croient au ciel et ceux qui n’y croient pas contribue à accentuer encore l’empreinte définitive laissée en moi par ces trop brefs instants privilégiés. Dans ces moments où je fais l’expérience du sublime, dans la richesse des sensations et émotions dont je garderai  la trace, je me sens pleinement heureux et humain.

Pour permettre à ceux qui ne connaissent pas Conques, pour raviver les souvenirs des uns et des autres, pour les ravir tous, voici quelques images prises à l’occasion de mon récent séjour.

Vue de Conques depuis le site du Bancarel

Vue de Conques depuis le site du Bancarel

 

Depuis le site de Bancarel, l'abbatiale Sainte-Foy, vitraux de Soulages bleus de l'extérieur

Depuis le site de Bancarel, l’abbatiale Sainte-Foy, vitraux de Soulages bleus de l’extérieur

 

Depuis le site de Bancarel, le château Humières et le quartier environnant.

Depuis le site de Bancarel, le château Humières et le quartier environnant.

 

Le tympan de l'abbatiale, le Christ en majesté le jour du jugement dernier

Le tympan de l’abbatiale, le Christ en majesté le jour du jugement dernier

 

Le tympan de l'abbatiale. Du coté des bienheureux, Dadon (fondateur du site au VIIIème siècle, Pierre et Marie

Le tympan de l’abbatiale. Du coté des bienheureux, Dadon (fondateur du site au VIIIème siècle), Pierre et Marie

 

Les portes de l'enfer, la gueule du Léviathan

Les portes de l’enfer, la gueule du Léviathan

 

Gardés par des anges armés, les enfers et les tourments des damnés

Gardés par des anges armés, les enfers et les tourments des damnés

 

Les enfers. Pendu par les pieds, le gourmand rend gorge de ce par quoi il a péché

Les enfers. Pendu par les pieds, le gourmand rend gorge de ce par quoi il a péché

 

Les enfers. Orgueil, le fier chevalier jeté bas de son destroyer. La luxure. La paresse, le paresseux couché sous les pieds de Satan. L'avarice, l'avare pendu par le cordon de sa bourse. La médisance, les diables arrachent la langue du médisant

Les enfers. Orgueil, le fier chevalier jeté bas de son destroyer. La luxure. La paresse, le paresseux couché sous les pieds de Satan. L’avarice, l’avare pendu par le cordon de sa bourse. La médisance, les diables arrachent la langue du médisant

 

Les enfers. Le lapin braconné prend sa revanche en faisant rôtir le braconnier à la broche

Les enfers. Le lapin braconné prend sa revanche en faisant rôtir le braconnier à la broche

 

Dans l'abbatiale, un atlante tient l'édifice

Dans l’abbatiale, un atlante tient l’édifice

 

Voute, chapiteaux et rosace en œilleton avec vitrail de Soulages

Voute, chapiteaux et rosace en œilleton avec vitrail de Soulages

 

Les chapiteaux des tribunes, chevaliers combattants

Les chapiteaux des tribunes, chevaliers combattants

 

Chapiteaux des tribunes, le tailleur de pierres signe : Bernard m'a fait

Chapiteaux des tribunes, le tailleur de pierres signe : Bernard m’a fait

 

Abbatiale Sainte-Foy, chevet illuminé

Abbatiale Sainte-Foy, chevet illuminé

 

La nuit et de l'intérieur, un vitrail de Soulages

La nuit et de l’intérieur, un vitrail de Soulages

 

La nuit dans l'abbatiale, l'annonciation du transept nord

La nuit dans l’abbatiale, l’Annonciation du transept nord

 

La chapelle Saint-Léonard de Monédiès, style rouergat préroman, IXème siècle

La chapelle Saint-Léonard de Monédiès, style rouergat préroman, IXème siècle

Voila, ma visite de Conques de 2015 s’est déroulée dans des conditions bien différentes de celle de 2013 mais que chacun se fasse une idée, qu’il s’interroge le cas échéant sur ce que représente pour lui l’expérience de la beauté, le paroxysme qu’en constitue celle, rare, du sublime.

Axel Kahn, le quatorze septembre 2015

 

 

 

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9 thoughts on “CONQUES, LA SENSATION DU SUBLIME

  1. SUBLIME JE VIENS D ACQUERIR EN POCHE VOTRE OUVRAGE” PENSEES EN CHEMIN”
    J AI VOTRE AGE UN PARCOURS CERTES PLUS MODESTE EN FIN DE VIE ET AI BEAUCOUP APPRECIE LA QUALITE DE VOTRE LIVRE SOUS TENDU PAR UNE GRANDE CULTURE ET PARTAGE LES EMOTIONS ESTHETIQUES A CONQUES QUE CEUX QUI CROIENT AU CIEL OU NY CROIENT PAS S’EN EN EMPARE AVEC BONHEUR MERCI DE TOUT COEUR

  2. Etrange, n’est-ce pas, ce lieu de paix où vous attendent les représentations, certes faites par des artistes, mais destinées à vous effrayer, de l’enfer qui attend le pêcheur, c’est à dire chacun d’entre nous. Tortures dignes de celles que peut inventer l’homme. Et puis si j’entre là, croyant ou non, je suis appelée à méditer ou tenter de le faire. Hauteur de la voûte, incitation au silence, lumière choisie des vitraux dans cet espace de pierre et de bois, quel que soit le sujet de l’oeuvre d’art, il arrive qu’on voie un saint tenant sa tête décapitée dans ses mains, je sens dans ce lieu la sérénité. Pourquoi?
    Est-ce la beauté? Tout a été construit là pour offrir à un interprète une acoustique souvent exceptionnelle. Et quand surgissent les notes, tout est là pour qu’on touche au sublime. Qui ne l’a pas expérimenté? Vous réveillez chez vos lecteurs des souvenirs qu’on espère vivre encore.
    Vos photos, de l’enfer, j’entends, sont très parlantes.

  3. Le chemin de pélerinage et celui de la connaissance doivent se conforter l’un l’autre, ; je pense que depuis un certain nombre d’années, le chemin a pris une place croissante dans les argumentaires touristiques sans que les organismes concernés aient toujours les références historiques indispensables..

  4. Merci pour cet article accompagné de ce choix de photos extrèmement bien décrites.
    Et je partage pleinement l´émotion que ce lieu cet abatiale, ce village, ces pré-montés font vivre, transendant sur la vie non parfaites, un voile de sa beauté, de la convivialité, de la paix dans sa pleinitude, au delá du temps et de l´espace…

  5. qu’ajouter de plus? nouvelle venue à votre rencontre et dans ce même âge de vie, à l’écoute de tout ce qui peut m’apporter un peu de paix et de sérénité, à lire vos mots et regarder vos photos à mon tour mes yeux s’embuent et si ce n’est pas le sublime que seule la présence dans ce lieu peut procurer, c’est
    un flot d’émotions chargé de beauté et d’humanité.
    ces instants de partagege enrichissent ma propre recherche, mon propre chemin.
    du fond du coeur , merci;

  6. Merci pour ces photos de cette magnifique REGION. Sur votre Twitter c’est un plaisir de lire des nouvelles de Hélène et des relations de l’Homme avec les CHEVAUX en général . Vous évoquez aussi CHARLIE, qui n’est pas mort dans le coeur de beaucoup de Français me semble-t’il.

  7. cher Axel
    pourquoi ne vous porteriez pas candidat en 2017 ?
    Malgré mon grand âge et mes rhumatismes, je me mettrais séance tenante à tout faire pour recueillir les signatures nécessaires.
    vous lire est le vrai bonheur de mes vieux jours.
    Permettez que je vous embrasse.

  8. J’ai envie de répondre : “Oui, monsieur le curé” et de ricaner, puis je lis les commentaires postés par vos sympathiques “followers” et je comprends que “notre besoin de consolation étant impossible à rassasier”, vous en comblez une part. Cela dit, si j’étais vous, et pour vous donner à mon tour un conseil, je m’interrogerais le cas échéant sur le fait que certaines expériences (en particulier les expériences océaniques) et, surtout, le récit exalté et d’intention exaltante (le film…) que l’on s’en fait et que l’on en fait aux autres ne sont peut-être, hélas, que le fruit d’un narcissisme exacerbé dopé aux endorphines -fin de journée, longue marche-. Autrement dit, une gourmandise spirituelle, une illusion sur le chemin de l’illumination des marcheurs de l’an 2000.

  9. Ce n’est pas exactement un avare pendu par sa bourse qui est montré sur le tympan mais Judas Iscariot. A lire Christophe Stener, Judas Iscariot, antisémitisme de son iconographie

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