Un document rend compte des états d’âmes des charpentiers d’époque. Ils avaient le choix entre l’utilisation de fûts de chênes immergés dans la saumure depuis 150 ans et d’autres qui s’y trouvaient depuis plus de quatre siècles, qui avaient donc été abattus à peu près à l’époque de Charlemagne. Le coût n’était, on peut l’imaginer, pas le même. Pourtant, les artisans n’hésitèrent pas longtemps ; leur choix s’arrêta sur les fûts les plus vieux. Ces hommes dont l’espérance de vie moyenne ne dépassait pas beaucoup quarante ans considéraient en effet que l’on doit bâtir comme si c’était pour l’éternité, que les bâtisseurs doivent considérer “toute la suite des hommes durant le cours de tant de siècles comme si c’était un même homme qui vit toujours”, pour paraphraser Blaise Pascal au prix d’un scandaleux anachronisme. A ce titre, il n’y avait pas à hésiter, il convenait de retenir le matériel donnant le plus de garanties de longévité au profit du plus grand nombre de générations futures. Quel contraste avec les habitudes de nos concitoyens modernes qui mettent tout en œuvre pour vivre le plus vieux possible et ont un sentiment si fragile de leurs devoirs envers ceux qui vivront après-demain que tout bâtiment commence à se dégrader quelques décennies seulement après sa construction et que nous ne sommes pas vraiment mobilisés pour léguer aux générations futures une terre compatible avec l’épanouissement d’une vie authentiquement humaine, paraphrasant cette fois Hans Jonas.
Hasard du parcours, mon périple dans l’Yonne m’a amené ce matin à traverser la ligne du Train à Grande Vitesse de la ligne sud-est. Avant même que je ne m’arrête pour déjeuner, ses voyageurs seraient à Marseille ; ils en seront revenus avant que ne s’achève mon étape. J’ai moi-même emprunté cette ligne plusieurs fois par semaine durant une période, me félicitant de la rapidité du moyen de transport et du faible temps ainsi perdu. Il n’est pas dans mon intention de me lancer dans une dénonciation esthétisante et un peu facile de la vitesse, de déplorer le temps de la malle-poste. En revanche, comment ne pas établir une certaine relation, qui ne devrait pas être systématique, entre vitesse et superficialité, rapidité et fragilité, quasi-immédiateté et inconsistance. Pour penser, élaborer, parfois finaliser, il faut du temps qui peut en une certaine mesure être partiellement rattrapé grâce aux techniques nouvelles de réalisation, de communication et d’échanges mais ne devrait jamais être contesté. Ma grande angoisse ne touche pas tant à la vitesse qu’à l’utilisation qui en est faite pour soumettre les esprits à un flux continu de sollicitations, d’informations, d’alertes auxquelles réagir dans l’instant de telle sorte que le temps nécessaire au déploiement de la pensée n’est plus disponible.
Je suis tout prêt à communiquer mes idées à la vitesse de la lumière, à aller en entretenir les Marseillais et les Australiens en utilisant les moyens de communication les plus véloces à la condition que, parfois, à la vitesse de mon pas, j’ai pu voir passer dix trains alors que je n’avais parcouru qu’un seul kilomètre, d’en parcourir un grand nombre à cette vitesse et de pouvoir penser tout du long.
Axe Kahn, le vingt-sept mai 2013
Nous sommes bien loin de “bâtir pour l’éternité”…Que d’épaves nous laisserons à nos descendants !
Merci pour votre chemin et vos reflexions que je partage quotidiennement. Bon cheminement
Bonjour,
j’habite dans les parages et je reste en souffrance d’un espoir déposé ici hier., et quelques années auparavant à Gif sur Yvette.
Sincèrement.
Amar
Minuscule et discret
https://paysdepoesie.wordpress.com/2013/07/13/minuscule-et-discret/
J’ai rêvé que j’étais, voyageant dans l’espace,
Une étrange entité aux saveurs de néant.
Mille franchissements d’interstices géants
Me faisaient dériver, allant de place en place.
Et je rêvais ainsi, immortel ou fugace,
Ne sachant si j’étais assemblage pesant
Ou simple vibration, murmure évanescent
N’exerçant nulle force et ne laissant de trace.
La chaleur des soleils me tenait en alerte ;
Je traversais aussi des matières inertes,
Et je voyais parfois miroiter des anneaux.
Pourquoi allais-je ainsi de façon subreptice,
Comme sous une porte un insecte se glisse ?
Vous l’aviez deviné, j’étais un neutrino.