LA CROISÉE DES CHEMINS 23.06


À Allegre où je me trouvais sur le plateau du Velay le jour du solstice d’été, nul flonflon mais c’est encore à Cèneuil que j’ai posé mon sac pour cette même journée du vingt-deux juin, juste à la croisée de mes chemins de 2013 et de mon itinéraire entre deux mers de cette année 2014.

Certes, la Haute-Loire est un endroit logique pour que se croisent mes routes mais Cèneuil est un choix délibéré et pas seulement la conséquence de cette logique nécessaire. Je considère cet endroit magique car il combine l’essentiel des paysages de la Haute-Loire. Du sommet du suc, la vue est remarquable. Au nord, on voit la Loire s’engager dans ses gorges escarpées. Plus à l’Ouest, au-delà de la plaine de la vallée parsemée elle aussi de sucs comme autant de demi-oranges posées là par une paysagiste inspiré utilisant les feux de la terre pour parfaire son oeuvre, le terrain s’élève vers les grands massifs-frontières entre l’Auvergne et le Vivarais, le Meygal et le Meyzenc principalement dont les fières silhouettes se découpent à la perfection, prolongées sur leurs côtés par un chapelet de demi-lunes disposées par deux en belles poitrines de femme, en demi-anneaux entrelacés ou en ponctuation d’une phrase qui dit la beauté du monde. Le regard devine au sud la cuvette du Puy et, à l’est au-delà de l’or des foins et des blés coupés, le rebord du plateau du Velay qui s’élève sur sa partie ouest jusqu’aux monts du Devès.

Cependant, Céneuil n’a bien sûr pas le privilège des paysages somptueux, j’en ai décrit ailleurs dans tout le pays. Il convient par conséquent d’ajouter à l’attrait qu’a pour moi ce hameau le charme incroyable de la maison d’hôte qui m’accueille, les “Pierres bleues”, installée dans une bâtisse vellave typique aux murs en pierres volcaniques – en particulier en basaltes bleutés qui ont donné son nom au logis – sertis dans un mortier grège. Annie et Jean-Pierre, lui du pays et elle d’origine allemande parlant notre langue sans aucune pointe d’accent, l’ont aménagée avec un sens exquis du confort, de l’élégance et de l’authenticité. Leur installation en ces lieux il y a un peu moins de dix ans correspond, comme je l’ai observé déjà plusieurs fois depuis que je sillonne la France en faisant étape chaque fois que possible dans des chambres d’hôtes, à un choix de vie du couple privilégiant le travail en commun, la beauté et la sérénité de l’endroit et la richesse des rencontres et échanges humains. Annie et Jean-Pierre sont attachés à perpétuer les traditions locales, ils herborisent pour confectionner leurs tisanes, fabriquent des confitures variées et inventives, préparent de la liqueur à la verveine, du vin de sureau et divers autres breuvages aussi succulents les uns que les autres. Il y a une vraie générosité dans la manière dont tous deux “traitent” leurs hôtes, dans leur compétence pour parler de la région, les conseiller sur les itinéraires et sur les monuments et points de vue remarquables à ne pas manquer.

Cette année, un Ponot (habitant du Puy) que j’avais rencontré dans cette ville l’an dernier désirait convier des habitants intéressés à m’entendre et à échanger avec moi à l’occasion de mon nouveau passage en Haute-Loire. Je lui proposai d’organiser l’évènement aux “Pierres bleues”, assuré de la qualité de la réception par Annie et Jean-Pierre. Hier, par conséquent, l’étape achevée et la douche prise, je rencontrai durant plus de deux heures une quarantaine de personnes venues du Puy pour un apéritif-conférence-débat des plus bucoliques et chaleureux. Étaient présents des notabilités aussi bien que des professionnels divers pour l’une de ces rencontres dont j’ai fait l’un des piliers de mon cheminement amoureux au sein de notre pays et qui l’enrichissent tant.

Bon, tout cela est bon et bien mais il n’est pas question que je m’endorme dans les délices des pierres bleues à Cèneuil. Demain, je repasse aux choses physiquement sérieuses en me dirigeant vers le Mézenc par une très longue et ascendante approche, muni de chausses neuves qui, je l’avoue, sont du type des souliers complaisants dont j’ai dit tant de mal en 2013 mais qui s’avèrent si confortables aux pieds du marcheur. Ce dernier est en effet peu enclin à reprendre son combat avec les “fières allemandes” que je m’étais pourtant mis à aimer malgré les dures souffrances qu’elles m’avaient imposées. Après 1.340 kilomètres et 19.747 mètres de dénivelé ascensionnel cumulé, j’entamerai alors le dernier tiers de mon parcours entre la Pointe-du-Raz et Menton, pas le plus facile car il me faudra affronter la fournaise de la descente de l’Ardèche dans la vallée du Rhône, la traversée de la Drôme, puis les très sèches Alpes de Haute-Provence et Alpes maritimes et leurs rudes escarpements. Cependant, revigoré par ma halte de Cèneuil à la croisée des chemins, nul doute (ou plutôt peu de doute) que le bonhomme se jouera, au moins se tirera de ces périls. Voyez, ni la détermination ni l’optimisme ne me manquent.

Axel Kahn, le vingt-trois juin 2013.

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4 thoughts on “LA CROISÉE DES CHEMINS 23.06

  1. Profitez bien du bon air du Mezenc car effectivement la vallée du Rhône est une fournaise
    Avez vous prévu une conférence a Privas ou Montelimar ? Je pense que votre passage dans la région va être signalé ? Bonne marche avec vos nouvelles chaussures A.L

  2. Merci de nous faire partager une fois encore vos chemins et vos rencontres. Ces paysages et lieux de France sont un régal sous votre plume.
    Et courage pour vos prochaines chaudes étapes !

  3. Merveille de vous lire. Juste une question: quels animaux avez vous croisé jusque là?

  4. Merci cher monsieur pour cet apéritif discussion qui a enchanté tous nos invites . Bon vent pour la suite de votre périple entre deux mers. Martine et Fabrice

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