DÉBAT PUBLIC ET « GRAND DÉBAT NATIONAL »


Le débat public est l’un des éléments essentiels du fonctionnement d’une démocratie vivace et réactive. La demande en est aujourd’hui pressante, en France et dans le monde. La crise des gilets jaunes a débuté comme une révolte à caractère sociale de populations qui se sentent oubliées, marginalisées, hors des tous les circuits décisionnels. Il s’est transformé en une contestation politique radicale. Le Président a proposé, parmi ses réponses au défi de cette crise aujourd’hui d’État, de lancer un “Grand débat national” de trois mois, dont les principales leçons seront alors traduites en décisions de différents ordres. Au-delà des péripéties de la préparation de ce Grand débat, je désire témoigner de mon expérience du débat public en France.

Cette expérience est en effet grande. Mes différentes fonctions de président de commissions expertes et d’instances éthiques m’a en effet amené à participer activement à de larges débats citoyens dans différents domaines : tous ceux de la bioéthique, des biotechnologies, des OGM et des nanotechnologies. L’exercice est toujours terriblement délicat. Non seulement du fait de la multiplicité des positions de départ, des intérêts en jeux, de la diversité des références économiques, politiques, religieuses, philosophiques culturelles, etc. Mais aussi, dans cet écheveau touffu de points de vue, du poids que prennent immédiatement toutes les minorités organisées. En effet, modélisons l’affaire. Imaginons sur un sujet donné, quatre-vingt-onze avis initiaux différents. Quatre-vingt-dix ne sont énoncés que par des individus isolés, un par une “organisation non-gouvernementale” de dix membres. Cette dernière opinion dominera alors toujours les débats. Le résultat de cette dynamique imparable est bien illustré dans le domaine de l’écologie et de la défense de l’environnement. Ces questions dominent les débats politiques depuis des lustres, on ne peut que s’en réjouir. Cependant, les résultats électoraux des partis verts ne sont jamais à la hauteur de cette influence et le mouvement des gilets jaunes contre la fiscalité écologique, pour la voiture à essence et au diesel, est aussi une réaction exaspérée contre les « bobos verts ». L’excellent Nicolas Hulot est sans doute l’un des fossoyeurs du quinquennat Macron.

Quoiqu’il en soit, dans tous les grands débats de sociétés auxquels j’ai participé, que j’ai plusieurs fois animés, le scénario a toujours été le même. Devant des assistances de plusieurs centaines de personnes, la dizaine de militants de l’association ADMD sur la fin de vie, La Manif pour tous, Laissez-les vivre et assimilés plus souvent que les groupes féministes dans le domaine de la procréation et de l’IVG, Greenpeace et autres groupes opposés aux biotechnologies dans celui des pratiques agricoles, les Vegans et autres engagés de la cause animale lorsque l’élevage était en question, s’imposaient dans ces débats publics qu’ils avaient tendance à monopoliser puisqu’ils constituaient la seul force organisée. En définitive, malgré beaucoup de bonne volonté, de compréhension, d’ouverture d’esprit, je suis obligé d’avouer que, de toute ma vie, je n’ai jamais connu de processus de large consultation participative des citoyens aboutir à une situation apaisée. La fureur reste intacte sur la fin de vie, le mariage entre personnes de même sexe, les OGM, les nanotechnologies, la vaccination, la consommation de viande, les pratiques agricoles en générale, les éoliennes, le nucléaire, les transports….etc.

Oh, je ne dis pas que cette constatation lucide doit aboutir à s’exonérer du débat public : cela ne serait ni désirable ni possible. Pour autant, cela incite à ne pas témoigner d’un optimisme exagéré quant à l’issue du “Grand débat national” qui s’engage. Entre ceux qui veulent boycotter l’exercice, ses difficultés intrinsèques et les frustrations de tous ceux qui considéreront n’avoir pas été entendus, ça ne sera pas coton !

Axel Kahn, le huit janvier 2019

5 thoughts on “DÉBAT PUBLIC ET « GRAND DÉBAT NATIONAL »

  1. Merci Monsieur Kahn.
    A part pour votre accusation que le mouvement des gilets jaunes soit une réaction exaspérée contre les “bobos verts” et une action en faveur des carburations polluantes (pourquoi accentuer ainsi leur décrédibilisation déjà en cours alors que vous avez commencé votre article en évoquant une révolte sociale de populations qui se sentent oubliées, etc … ? Je ne prétends pas tant vous contredire qu’essayer de vous faire préciser votre intention), merci pour votre démarche éclairante qui attire notre attention sur des mécanismes pervers qui peuvent fausser nos impressions. Je crois que nous en avons bien besoin. A l’intérêt de vous lire.

    • C’est que cette exaspération est l’un des constituants des différentes sécessions que j’ai décrites, celle des déshéritées, des nantis et des ruraux. Je l’ai vu confirmée encore durant les quinze jours que je viens de passer dans “mes terres familiales” des confins Champagne – Bourgogne. Bonne année, amitiés.

  2. Bonjour Monsieur Kahn
    Habitant à Nice, j’ai également réalisé cette expérience de traverser la France en une longue marche du 24 avril au 5 juillet 2017 à pied par les sentiers de Nice au Mont-Saint-Michel, en bivouacs et en gîtes, en passant par mon village natal, Le Grand-Pressigny, que vous devez bien connaitre car il est situé à seulement quelques kilomètres du vôtre, Le Petit-Pressigny, que vous affectionnez tout particulièrement. C’était quelques semaines après mon départ en retraite et j’ai vécu comme vous une fantastique expérience. Mais le constat de la déshérence dans laquelle est laissé tout le monde rural a constitué un crève-cœur et explique à mon sens en très grande partie le mouvement actuel des gilets jaunes qui s’est étendu dans toutes ces zones oubliées. Je souhaite qu’ils puissent être entendus et qu’un peu plus de vie et de moyens percolent dans l’avenir depuis les villes asphyxiées vers ces villages désertés.
    J’ai décrit ma traversée dans un livre : « L’ « autre » pèlerinage », disponible sur Amazon et vous invite à le feuilleter sur ma page auteur :
    https://www.amazon.fr/Pierre-HERANT/e/B07L2BMGYM/ref=dp_byline_cont_book_1
    Je vous invite également à lire un court article sur cette belle aventure, publié dans Chilowé :
    https://outlook.live.com/mail/inbox/id/AQMkADAwATY3ZmYAZS1hMTdkLTE1Y2ItMDACLTAwCgBGAAADGF3pl%2B5e7U6zr7q0GiS9MwcAlm2%2FNmWsZk%2Blhvy3fjvInQAAAgEMAAAAlm2%2FNmWsZk%2Blhvy3fjvInQACUZi3NQAAAA%3D%3D
    Très cordialement,
    Pierre Hérant

    • Merci de ce lien, cher Monsieur, cher Grand-Pressinois. Oui, j’ai décrit en détail les “sécessions” des populations concernées. J’étais allé voie le président de la République en avril 2014 pour l’en avertir. Y compris de leur bascule accélérée au vote d’extrême droite. En toute cordialité, belle année.
      Un Petit-Pressinois

      • Je vous souhaite également une très belle année Monsieur Kahn, ainsi qu’à tous les lecteurs de vos très intéressants articles. Le lien donnant accès à l’article paru dans la revue Chilowé et décrivant mon itinéraire est : https://www.chilowe.com/articles/une-jolie-petite-trotte?
        Le lien que j’avais donné précédemment ne fonctionne malheureusement pas. Bien à vous.
        Pierre Hérant

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