DES ARDENNES À LA MARNE, LA MEILLEURE FAÇON DE MARCHER….6ème étape, de Grandpré à Vienne-le-Chateau.


La ferme-chambres et table d’hôtes où j’ai été accueilli à Grandpré est tenue par une femme dynamique, psychologue de formation, agricultrice, Conseillère Générale, active dans la promotion du tourisme ardennais. Elle avait convié pour la soirée plusieurs personnes qui désiraient s’entretenir avec moi, satisfaisant de la sorte l’un des objectifs de mon cheminement. Ce sera le cas aussi à beaucoup de mes prochaines étapes. L’exploitation de cinquante hectares est reprise par deux de ses trois enfants, le garçon et l’une des filles. L’élevage des bovidés de race limousine destinés à la viande est l’activité principale de la ferme mais le garçon y a ajouté celui de chevaux de concours de race selle français. Trois petit poulains sont nés ces derniers jours, j’ai été en saluer un avant de prendre la route. Ses cabrioles joyeuses et insouciantes à venir ont, s’il en était besoin, dynamisé mon début de parcours.

Je suis maintenant rallié à l’opinion que j’ai prêtée au curé Meslier concernant les superstitions du rite des saints. Les pouvoirs revendiqués par ces maudits saints de glace  sont usurpés, au mieux le fruit du hasard: Saint Servais devait marquer ce treize mai la fin de la période de temps tourmenté. Or si la journée l’a été, en effet, les prévisions pour les journées qui viennent sont…pires. J’avais avant de partir répondu à une journaliste que la programmation de toutes les étapes de mon itinéraire impliquait qu’en cas de pluie perdurant 40 jours, je l’affrontasse sans mollir jour après jour. C’était pour moi manière de dire! Or, on y est presque, sinon 40 au moins déjà 6 sans perspective d’interruption.

Comment le marcheur solitaire Axel Kahn affronte-t-il l’épreuve? En fait pas si mal que ça. Je me rappelle le plus célèbre des chants de marche entonné lorsque j’étais boyscout: “La meilleure façon d’marcher, c’est encore la nôtre, c’est de mettre un pied devant l’autre, et de r’commencer. Gauche, gauche….” Il y a du vrai dans ce refrain….C’est bien ainsi que l’on progresse, des heures et des heures. Parfois le spectacle alentour est une féérie, et il prend totalement le marcheur. D’autres fois, on avance sur le plateau, les lignes d’horizon s’estompent, tout se répète comme les pas eux-mêmes, les champs succèdent aux champs, ces jours la pluie succède à la pluie. Quelle monotonie, penseront certains, comment tenir?

Et pourtant émerge de cette monotonie même une hypersensibilité qui la combat. L’étirement des nuages emprunte des formes toujours changeantes, les colzas éclairent soudain le ciel afin de lui faire honte de masquer le soleil, ils exhalent une odeur douce et entêtante, d’imposants escargots de bourgogne croisent le chemin, le chant de l’alouette se fait soudain entendre, celui du coucou lui donne la réplique, les idées longtemps refoulées par l’intensité des tâches surgissent impétueusement, elles assaillent soudain le voyageur par leur évidence….

Avant de mourir, mon père m’a enjoint d’être “raisonnable et humain”. Ne me soupçonnant pas d’être inhumain, il a sans doute désiré signifier au jeune homme militant volontiers manichéen que j’étais à 26 ans qu’être humain revenait à aimer les gens tels qu’ils sont et non pas tels qu’on aimerait qu’ils fussent, c’est à dire  avec leur générosité et leurs fulgurances possibles  mais aussi leur médiocrité et leur cupidité. C’est le sentiment que j’ai envers le monde paysan, que je connais bien et apprécie mais dont je sais aussi certaines des manières d’être, méfiantes et individualistes. Vers une heure, sous une pluie battante je suis arrivé dans le premier village traversé du département de la Marne, Binarville. Passablement affamé, j’ai jeté mon dévolu sur le seul endroit couvert de l’endroit, l’abri-bus. J’y ai d’ailleurs pris une solide et réconfortante collation. Plusieurs des habitants du village sont passés pendant que je me restaurais en ce lieu, d’autres m’ont observé par leur fenêtre. Bien sûr, cet original drapé dans sa grande cape rouge, assez zinzin pour ne pas utiliser une voiture et pour se promener quand il pleut n’a dû leur inspirer aucune confiance. Aucun, ni aujourd’hui ni auparavant, ne m’a proposé de venir me réchauffer chez lui, exceptée mon atypique professeure de philosophie d’Étrépigny. Je comprends, ils n’avaient pas à le faire et je les aime bien tels qu’ils sont…

Axel Kahn, lundi treize mai 2013

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3 thoughts on “DES ARDENNES À LA MARNE, LA MEILLEURE FAÇON DE MARCHER….6ème étape, de Grandpré à Vienne-le-Chateau.

  1. Je vous ai rencontré,écouté et entendu à la foire aux livres à St Louis lorsque vous évoquiez ce projet de randonnée à travers la France. Aujourd’hui il est devenu réalité, et vous avez commencé vaillement à vous confronté à l’inconfort des intempéries, de la solitude, des étonnements des habitants des villages traversés..J’imagine les regards en voyant une silhouette avec une cape rouge, seule sous la pluie dans des contrées où ne vient aucun étranger ou touriste …Vous ressentez quoi à ces moments?…..bonne route, en attendant

  2. “Ce n’est pas parce que les choses sont difficiles que nous n’osons pas, c’est parce que nous n’osons pas qu’elles sont difficiles” Sénèque
    Vous osez, Monsieur Kahn, et vous démontrez ainsi que la motivation, la volonté, la persévérance sont des clés indispensables à l’épanouissement et au bonheur de vivre.
    En ce sens, votre notoriété est au service d’une très bonne cause.
    De tout coeur avec vous,

    Alain TARATE

  3. Bien évidemment, je suis ton périple avec la plus grande attention .Normal pour une vieille géographe!! qui il y a de nombreuses années a aussi sillonné les routes. Tu fais renaître de nombreux souvenirs .
    Je t’embrasse et nous parlons de toi tous les jours avec ma complice !!

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