DES GAZ DE COMBAT AU “PETIT PEARL HARBOUR DE BARI” ET À LA CHIMIOTHÉRAPIE DES CANCERS


Le liberty Ship américain le SS John Harvey entre dans le port de Bari aux derniers jours de novembre 1943. Il transporte une cargaison de cent tonnes d’obus un tantinet mystérieux. Seul le commandant connait la nature de ces obus, il a hâte de débarquer sa cargaison. Hélas, l’activité portuaire de Bari contrôlé par les troupes britanniques est intense, du matériel de guerre et des munitions y débarquent en permanence pour soutenir la reconquête de la péninsule italienne par les alliés. Ceux-ci sont à peu près maitres de l’espace aérien si bien que la défense anti-aérienne de Bari est négligée, la RAF absente. La Luftwaffe programme depuis plus d’un mois un raid surprise, un « petit Pearl Harbour ». Le deux décembre, 105 bombardiers Junker Ju 88 décollent dans le plus grand secret de cinq aérodromes, quatre dans le nord de l’Italie et un à Athènes, et fondent sur Bari à 19h 30. Deux heures auparavant un Messerschmitt Me 210 a compté 44 navires amarrés. Il a lancé des leurres d’aluminium pour tromper les radars.

L’attaque est succès complet. Les 87 bombardiers qui atteignent le port envoient par le fond 17 unités, en détruisent 8 autres. Le SS John Harvey flambe, bientôt il explose, tuant tout l’équipage. Les sauveteurs se plaignent bientôt de difficultés respiratoires. L’un remarque une odeur d’ail, il observe que les hommes à la mer cessent rapidement de nager, morts. Les blessés souffrent d’un mal étrange, leur peau est couverte de vésicules, leurs globules blancs s’effondrent. Près de 70 de 623 intoxiqués périssent. L’armée envoie le lieutenant­‑colonel Stewart F. Alexander, un spécialiste de la guerre chimique qui identifie la cause des dégâts humains : l’Ypérite, mis au point en 1915 par Fritz Haber et utilisé durant la première guerre mondiale. L’état-major allié reconnait enfin que, craignant un lancement de la guerre chimique par l’armée allemande bousculée, la Grande-Bretagne avait commandé dans le plus grand secret des obus de gaz moutarde, l’Ypérite, aux États-Unis. Cependant cette information sera longtemps couverte par le secret défense.  La substance toxique est un composé chlorée alkylant qui crée des ponts entre les deux brins d’ADN et bloque les divisions cellulaires, tuant les cellules à division rapide, dont celles du sang. Alexander suggère alors que ce produit pourrait être utilisé pour soigner le cancer.

À cette même époque, les pharmacologues américains Louis S. Goodman et Alfred Gilman Sr., auteurs d’un célèbre traité paru dès 1941, effectuent des recherches sur certaines molécules ­servant d’armes chimiques pouvant déboucher sur des applications médicales, de sorte qu’ils s’intéressent rapidement à l’idée d’Alexander. Les premiers essais sur des patients atteints de lymphomes sont spectaculaires : les lymphomes régressent mais les patient meurent ! Débute alors un longue série d’essais de modifications chimiques de l’Ypérité destinées à diminuer sa toxicité. Le premier produit utilisable comporte l’ajout d’un noyau benzénique et de trois radicaux méthyl : c’est le Chlorambucil, encore utilisé de nos jours pour traiter la leucémie lymphoïde chronique. Vient ensuite l’Alkéran, longtemps le seul médicament des myélomes. Fin des années 1940, la chimiothérapie est née. De Fritz Haber, Prix Nobel et criminel de Guerre au petit Pearl Harbour de Bari jusqu’au début d’une révolution dans le traitement des cancers. Quelle histoire !

Axel Kahn, Président de La Ligue Nationale Contre le Cancer

Vingt et un septembre 2019

Partager sur :

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.