Il était préférable qu’elle ne s’éternisât point car les éléments étaient déchaînés au delà du raisonnable, de quoi étonner même un marcheur pourtant blasé par les conditions rencontrées sans discontinuer depuis son départ de Givet. Profitant sans doute d’une température à 3 degrés Celsius au départ, les précipitations fortes et incessantes se firent essentiellement sous forme de robustes averses de grêle. Au point que je n’ai pas aujourd’hui la ressource de vous montrer les paysages traversés, au reste des plus jolis. Il eut été nécessaire pour cela que je prisse mon appareil au risque de sa noyade rapide, ce qui fut la circonstance de la fin funeste de nombre de mes smart-phones dans le passé. De plus, avec un peu de malchance difficile à conjurer, l’objectif était même sous la menace d’un bris brutal sous l’effet d’un coup au but déplorable d’un grêlon bien ajusté. Il ne me reste par conséquent que la ressource d’une peinture manuelle à l’aide du seul coloris des mots.
Le spectacle et l’impression étaient étranges, ceux d’une authentique forêt au printemps…mais en hiver. Du printemps les marques étaient tangibles et indiscutables : le muguet partout encore présent, les coucous et les boutons d’or, des sortes de myosotis, de grandes et élégantes clochettes bleues et violettes, des primevères, des pensées sauvages, quelques lys d’un jaune éclatant sur le bord de ruisseaux se prenant pour des torrents et, dans les clairières, la diversité des fleurs de champs. Et puis la symphonie printanière des verts, les jeunes pousses des résineux, pins, sapins et épicéas, en contraste étonnant avec les épines plus anciennes foncées, presque brunes. La variété de nuances des feuilles nouvelles des charmes, hêtres, frênes, chênes, peupliers, bouleaux, acacias et pseudo-acacias, arbustes divers, ronces en croissance accélérée. La subtile odeur de foin coupé humide lorsque le bois faisait place à une prairie, les herbes hautes masquant par endroit l’humus des sols et leur tapis de feuilles en décomposition achevaient de ne laisser place à aucun doute: l’on était bien en mai.
Pourtant, tout était différent de ces décennies de printemps que je gardais en mémoire. Le chemin habituellement sec et rocailleux, vite craquelé, était devenu rivière au bon débit. Les rivières avaient pris goût, à ce qu’il semble, aux infidélités saisonnières à leur lit conjugal et se vautraient avec indécence dans la couche des autres, celle des animaux d’élevage (dont, hélas de mes ravissantes amies Dame et Hélène) et des cultures céréalières. A ce propos, je fus très étonné, arrivant dans la vallée de la Laignes en Côte d’Or, de déboucher sur de vastes rizières que j’ai appris à bien connaître au cours de mes voyages et, récemment en Camargue. Le réchauffement climatique, notion d’ailleurs surréaliste en cette journée glacée, avait-il permis d’implanter cette culture en ces latitudes septentrionale s? Il me fallait y voir de plus près au prix d’un bon bain de pieds. Hélas, l’hypothèse était erronée, j’avais sous les yeux des champs de blé et d’orge totalement inondés. Pas sûr que l’adaptation rapide supposée des plantes à de nouveaux climats, proposée par Mitchourine et Lyssenko avec le succès que l’on sait dans la Russie stalinienne, garantisse une belle récolte d’une céréale nouvelle ! Oui, cette année est vraiment bizarre, elle reste belle, pourtant.
Axel Kahn, le vingt-cinq mai.