Qu’annonçait-il ? Rien de bien réjouissant sur le plan du temps de la journée, cela devait se confirmer. Marchant à très grands pas car j’avais décidé de tenter d’atteindre Le Puy pour déjeuner et que c’était là aussi moyen de me réchauffer, je rêvais, une fois de plus car cette question m’obsède, à l’heureux présage qu’aurait pu être l’arc que, dans la Bible, Yahvé présente à Noé rescapé du déluge en guise de signe d’une nouvelle alliance entre lui et toutes ses créatures. Si le Dieu des Hébreux désirait satisfaire aujourd’hui l’homme à son image et l’un d’entre eux en particulier, le penseur soucieux, c’est de perspectives de relance pour toutes ces régions ravagées par les crises industrielles et financières successives que j’ai croisées qu’il ferait l’annonce. Il y a là en effet tant d’humains qui ont vu disparaitre leur univers, celui dans lequel ils avaient conquis le droit de travailler et de vivre dignement, à l’horizon duquel aucun lendemain ne chante plus, que montrer sa puissance en leur redonnant un avenir eut été sans aucun doute une manifestation de la miséricorde du Très Haut.
Le grand économiste libéral autricho-américain Joseph Schumpeter pensait peut-être que les desseins bienfaisants de Yahvé empruntaient les rouages du capitalisme pour se manifester, les fermetures d’usines et destructions d’emplois des inévitables et nécessaires restructurations industrielles étant le prix à payer pour voir se créer de nouvelles entreprises intégrant les acquis des innovations les plus récentes et promises de ce fait à un important développement, promesse de travail pour un grand nombre de citoyens. Ce concept s’appuie aussi sur l’analogie faite par les libéraux de la fin du XIXème siècle et du XXéme siècle entre la marche de l’économie et la sélection naturelle décrite par Darwin dans le monde de nature. L’apparition et le succès de nouvelles espèces s’appuient sur la disparition de leurs formes ancestrales, cette dernière engendre le “progrès” biologique. Depuis son énonciation, la notion de “destruction créatrice” constitue l’un des concepts de base de la pensée libérale dans le champ de l’économie. De fait, l’histoire des deux siècles passés a permis d’illustrer le concept par maints exemples, du passage de la locomotive à vapeur au TGV, des photographies argentiques aux images numériques, etc. Alors, selon cette analyse pleine d’optimisme, un futur le cas échéant plein de promesses attend-il les populations privées de leurs gagnes-pain dans les Ardennes, en Moselle où dans la Loire ? Hélas, le concept de destruction créatrice, même si on l’accepte, s’est mondialisé lui aussi, comme les flux commerciaux et financiers, et la création post-destructive se fait de plus en plus souvent à des milliers de km du lieu de la destruction si bien que pour une région ou un pays la destruction est en réalité destructrice : disparition des entreprises, saccage du tissu social et effondrement des perspectives de rebond. La solution offerte par la mobilité des personnes, outre qu’elle précipite la désertification de zones entières du territoire, est déjà difficile au niveau national, très limitée au niveau européen et impensable s’il s’agit de proposer aux Stéphanois d’apporter de la main d’oeuvre aux développements de nouveaux sites de production en Asie.
Si ni Yahvé ni Saint Jacques au Puy et à Compostelle ne sont en mesure d’imposer une solution humaniste à ce drame terrible, c’est bien aux humains que cela revient. J’en ai examiné déjà les difficultés redoutables. À tout le moins, il conviendrait que dans les écoles de management et d’économie et parmi les décideurs, on soumette aussi le concept de Schumpeter à une “destruction créatrice” qui ne doit pas épargner le monde des idées et des théories. Compte tenu du tour pris par l’économie mondiale depuis la première moitié du XXième siècle lorsque Schumpeter énonça sa formule, la destruction est toujours locale, la création est au mieux mondiale. Or, si les ordres de vente et d’achat transitent à la vitesse de la lumière sur toute la surface de la planète, il n’en va pas de même des travailleurs. Bien entendu, dissipant les illusions aux relents raciste d’un temps, l’innovation aussi s’est mondialisée et n’est plus l’apanage des nations anciennement industrialisées si bien que le partage des tâches un temps proposé (la matière grise au nord, l’exécution au sud) a fait long feu. De ce fait, dans la réalité des situations aujourd’hui, la destruction n’est presque plus jamais créatrice pour une région ou un pays ; à moins d’être envisagée comme l’adaptation ou la transition d’une production obsolète vers un nouveau type ou mode d’activité offert aux employés de l’ancien, nonobstant la formation nécessaire, elle n’est plus que destruction. Si le rôle du politique est de s’efforcer de garantir au mieux l’avenir des citoyens et de leurs enfants, il n’est plus acceptable qu’il se réclame de notions qui ont cessé d’être valides et qu’il délègue sa responsabilité aux grands-prêtres intéressés d’une religion économique encore plus évidemment construction humaine que les autres religions.
J’étais tellement perdu dans ces considérations que, comme à mon habitude, j’ai cessé un temps d’accorder attention aux marques du chemin et ne suis arrivé au Puy qu’après un large détour m’amenant à grimper sur les hauteurs de la forteresse de Polignac. Bah, si cet effort supplémentaire et mon déjeuner de ce fait tardif avaient été des prix à payer pour appeler l’attention du Très-Haut sur ces questions, ce prix eut été bien léger. Pas sûr, cependant. Hélas.
Axel Kahn, le vingt-cinq juin 2013
Envoyé de mon iPad