À mon avis peu objectif, il n’y a pas de trop de trois départements et de deux régions (Auvergne et Rhône-Alpes) pour supporter le fardeau de ces vastes étendues noires et silencieuses, oppressantes, que sont les plantations de résineux. À cheminer des heures durant sur les chemins forestiers de telles exploitations, je me suis pris à les détester. Ces bois marquent le passage des futaies gaies et claires de feuillus dans lesquels chantent des oiseaux et sur les pelouses desquelles poussent les fleurs, nivéoles, jonquilles, narcisses, violettes, pervenches, muguet selon les saisons à la quasi stérilité obscure des sous-bois de conifères. Je ne conteste pas la logique économique qui sous-tend la plantation d’essences que l’on peut récolter au bout de quarante ans seulement (pins Douglas) et non quatre-vingt comme dans le cas des hêtres, sans parler bien sûr des chênes, mais tends de plus en plus à privilégier d’autres itinéraires lorsque ceux balisés s’attardent dans de tels endroits. Aujourd’hui, tel était le cas sans que je puisse l’éviter puisqu’il me fallait bien franchir la crête du Moutoncel. Profitons par conséquent de ce pensum pour évoquer des questions logistiques et domestiques sur lesquelles des amis pleins de sollicitude m’interrogent.
“Et pour votre linge, comment faites-vous, utilisez vous les laves- et sèche – linge des chambres d’hôtes dans lesquelles vous descendez ? Bon, je n’ai pas de raison de ne pas répondre à la curiosité compassionnelle de tous ces gens qui me veulent du bien. Pour l’essentiel, je suis autonome. Cela signifie que chaque soir, je fais une lessive plus ou moins conséquente, d’un article tous les jours, de deux un jour sur deux, en y associant les chaussettes de marche un jour sur trois et le short, les guêtres, etc une fois par semaine. Les chaussettes posent un problème spécifique, elles ne sèchent jamais seules en une seule nuit et les radiateurs qui pouvaient y aider sont maintenant éteints. Je me suis trouvé confronté ce matin à ce délicat et redoutable problème, mes chaussettes toutes propres et à l’odeur délicate étaient aussi trempées. Que faire ?Disposant dans le gîte d’un four à micro-ondes, l’idée singulière de m’en servir m’est venue. Excellent pour se préparer un bain de pieds chaud, voire brûlant, nul pour avoir le privilège, comme l’archiduchesse, d’enfiler des chaussettes sèches. Le logis possédait cependant bien d’autres ressources et j’y dégottai un sèche-cheveux. Ma garniture capillaire étant ce qu’elle est, je n’accorde en général aucun intérêt à ces engins. Cependant, il m’apparut dans un éclair de lucidité que leur dénomination était uniquement conventionnelle et qu’ils séchaient de notoriété publique bien autre chose que les crinières des femmes et des hommes chevelus. J’enfilai donc chacune des pièces vestimentaires en question sur le tuyau de soufflerie de l’appareil dont j’actionnais l’interrupteur. Miracle, les chaussettes se transformèrent immédiatement en manches à air se redressant fièrement (je n’aurais jamais cru cela d’elles!), émettant un nuage de vapeur par lequel elles se débarrassaient bien vite de toute humidité. Autre avantage, l’odeur de la vapeur témoigne de la qualité du lavage. Je suis sûr que le Vieux Campeur pourrait vendre des sèches-chaussettes trois fois le prix des sèches cheveux.
C’est ainsi avec vaillance et les pieds au sec que je quittai les maudits Bois Noirs et me dirigeai vers Noirétable via Chabreloche, une fort longue étape puisque j’eus bien sûr à cœur d’éviter les axes de circulation importante. À Noirétable, j’eus une nouvelle démonstration des ravages provoqués par l’instabilité des couples dans le monde d’aujourd’hui. Entre le moment où j’avais réservé une chambre d’hôte dans cette ville, la seule d’ailleurs, et le mois de juin, que croyez-vous qu’il arriva ? Enfer et damnation, le couple qui tenait les chambres d’hôtes se sépara, l’homme et la femme quittèrent la cité chacun de leur côté, je ne sais qui garda les arrhes mais personne ne prévint les clients et, bien fatigué, c’est devant un bâtiment fantomatique aux portes et aux persiennes closes que je me cassai le nez. Un samedi du mois de juin, proche du solstice d’été, il n’y avait plus une chambre d’hôtel libre à cinq lieux à la ronde. Ce sont les parents qui fautent et les enfants de Dieu qui trinquent, on me l’avait assez répété ! Heureusement, la providence dans son infini bienveillance n’abandonna pas le mécréant. J’appris que dans le sanctuaire de Notre Dame de l’Ermitage les sœurs de la Salette faisait hostellerie pour les pécheurs repentants. Je n’étais pas trop sûr de ce dont je devais me repentir mais j’y étais certainement près. Je téléphonai donc en me présentant et m’entendit répondre “Mais êtes vous le vrai ( non, elle n’ajouta pas l’unique….) professeur Axel Kahn?” Je confirmai, et l’affaire fut entendue. Un bref trajet en taxi, et j’étais à l’Ermitage, sur la route à 1110 mètres d’altitude et sur la route du GR. Endroit isolé, serein, vue exceptionnelle. Montant dans ce havre de paix, je révisais rapidement les benedicites usuels ainsi que les actions de grâce les plus populaires. Je me rendis compte rapidement que ma visite était un évènement. Il faut dire que l’âge de la majorité des autres pensionnaires était deux fois canonique, jusqu’à cent ans, et j’étais promesse de distraction. Une dame épilogua d’ailleurs sur mes mollets nus de marcheur et me compara devant les autres personnes hébergées à un coq sur ses ergots. J’hésitais quant à l’interprétation à donner à cette image. L’aumônier de l’Ermitage, un père de la Salette ancien missionnaire durant trente ans à Madagascar et aujourd’hui à la retraite, homme jovial, intéressant et souriant, me réserva la place de choix à table, à sa droite, et le dîner fut fort gai. Je sentis comme un petit regret à l’annonce que je comptais poursuivre ma route dès huit heures le lendemain matin. Quant à moi, je ressentis une vive déception de ce que mes efforts mémoriels eussent été inutiles : benedicite et action de grâce étaient passés de mode en ce lieu. Cependant, le sentiment dominant est bien entendu de grande gratitude envers ces saintes femmes et le père dont l’alliance avec le bon Dieu est peu menacée par les querelles humaines, ce qui rend improbable qu”elles mettent elles aussi la clé sous la porte dans l’indifférence au sort des gens qui avaient demandé à être accueillis. Dans leur immense bonté, ces femmes et l’aumônier ne manifestèrent même aucun dépit apparent lorsque je leur avouai – comment mentir en un tel lieu ?- que je n’avais nulle intention de suivre l’étoile au delà des Pyrénées. De saintes gens, je vous dis.
Axel Kahn, le quinze juin 2013.
Envoyé de mon iPad
Bonjour,
Merci pour ces récits pédestres qui mêlent réflexions, humour et humilité.
Nous allons sortir en Septembre “The Way – La route ensemble” au cinéma avec Martin Sheen en vedette. Le film se déroule le long du chemin de Compostelle et nous organisons des avant-premières cet été le long du chemin. Je pense que l’esprit du film vous plaira.
Nous serions ravi de vous compter parmi nos spectateurs.
La bande-annonce : http://youtu.be/REF9175AWh0
Buen camino
Bonjour Mr Kahn
Pas sympath de la part de vos logeurs de ne pas prévenir leurs clients..La séparation n’excuse pas tout, mais, d’un autre côté, ça vous a permis de faire une fort belle rencontre.
Qui plus est chez des soeurs, ça ne manque pas de piquant comme dirait une copinaute…Vous êtes la preuve vivante que les montagnes peuvent se rencontrer.
Finalement, nous ne sommes pas si sauvages que ça dans nos contrées sauvages…Comme dirait ma mère, on sait vivre à la campagne…
J’ai hâte de vous voir arriver au Puy et y rencontrer des pélerins, il y en a beaucoup qui partent de cette ville pour l’Espagne…Je pourrais vous donner l’adresse d’une femme exceptionnelle qui héberge gratuitement les pélerins et qui a une très jolie voix…
Bonne route pour demain..On annonce 32°….Vous n’aurez pas besoin d’un sèche cheveux, mais d’un ventilateur..
Bonjour M Kahn
j’habite Noirétable et c’est avec plaisir que je lis vos aventures lors de cette étape! Je partage votre avis sur ces “magnifiques” plantations de Douglas qui défigurent notre belle région! Nos forêts sont devenues stériles (en bon ramasseur de champignons, je sais de quoi je parle!) mais ce n’est pas le seul inconvénient! L’appât du gain pousse nos propriétaires à planter encore plus avec un sens de la propriété poussé très loin et qui freine le développement touristique…En tout cas, belles rencontre à l’Ermitage! Merci pour ce beau témoignage
Une pieuse retraite
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Je traîne la savate aux environs d’Albi ;
Au bord de mon chemin je vois un monastère.
Trois moines en latin chantent les vieux mystères,
Besoin d’un quatrième, ils m’offrent un habit.
De nos quatre gosiers, le grégorien vrombit,
Et son enchantement se répand sur la terre ;
Bientôt surviendra l’heure où l’on se désaltère,
Moines toujours pour boire ont de bons alibis.
Quand nous aurons bien bu, au plus chaud du dortoir
Dans quatre lits carrés, dormant comme des loirs,
Tous quatre nous ferons des rêves de chanoines.
Demain, aux premiers feux du grand soleil radieux,
A mes trois compagnons je ferai mes adieux.
Sinon, au bout d’un temps, l’habit ferait le moine.