Deux mots seulement car ces résultats sont une illustration parfaite de mon billet récent sur les “sondages de mi-mandat”. Puisqu’on ne peut raisonnablement commenter que des faits, il me faut de la sorte les rappeler.
Les résultats en pourcentage (le seul chiffre vraiment significatif car on sait maintenant que le taux de participation ne bouleverse pas les tendances) des dernières législatives (premiers tours) comparés à l’élection du 1er février 2015 :
2002 : PS : 34,6 – FN :19,6 – UMP : 32,5
2007 : PS : 35,1 – FN : 8,4 – UMP : 41,5 (45 avec cent)
2012 : PS : 40,8 – FN : 23,9 – UMP : 23,21 (24,3 avec cent)
2015 : PS : 28,8 – FN : 32,6 – UMP: 26,5 avec cent
Les résultats du premier tour de cette législative partielle suscitaient les commentaires suivants :
Concernant le PS, poursuite de la chute observée depuis 2012, mais moins importante que pour les récentes partielles. Un double effet, 11 janvier et Manuel Valls, est possible.
Concernant le FN, poursuite de la forte progression, freinée juste en 2007 par la vidange partielle de ses voix dans l’escarcelle de l’UMP , dans la foulée de la forte droitisation des thèmes de campagne impulsée par Nicolas Sarkozy qui venait d’être élu Président de la République.
Concernant l’UMP, poursuite de la stagnation depuis 2012. Le FN profite seul du déclin du PS, aucun “effet Sarkozy n’est perceptible.
J’écrivais le 2 février que deuxième tour opposant le FN au PS serait d’une importance considérable car on saurait alors vraiment qui les électeurs de droite préfèrent (ou haïssent) le plus de l’un ou de l’autre, et si la notion de “front républicain” a encore un sens, s’il en a jamais eu, dans une telle configuration. j’annonçais aussi qu’il était bien difficile de faire une prévision pour le résultat final sinon que ce serait serré.
Les résultats du second tour confirment en tout point ces observations. Entre les deux tours, les écologistes, le FDG et les petites formations d’extrême gauche demandaient instamment de faire barrage au FN, et de reporter les suffrages sur le PS. À l’UMP, trois positions s’exprimaient : ni PS, ni FN ; faire barrage au FN ; reporter les suffrages sur le PS pour faire barrage au FN. Les forces respectives dans la 4e circo du Doubs étaient par conséquent les suivantes, en raisonnant cette fois en suffrages :
Inscrits : 68.825
Votants : 26.460 (39,56%) au premier tour
FN : 8.362 (32,60%)
PS + EELV + EG
: 10.837 (41 %)
UMP : 6.824 (26,5%)
Autres : 437 (1,65%
RÉSULTATS DÉFINITIFS le 8-2-15
Votants : 32.839 (49,07%)
Blancs et nuls : 2694
Exprimés : 30.145
PS : 15.504 (51,43%)
FN : 14.641 (48,57%)
Au total, entre deux tours, le nombre de suffrages exprimés à augmenté d’un peu plus de 4000 voix, le total de la gauche et de l’extrême gauche a gagné 4667 voix.
Le FN a, lui gagné 6.279 voix, soit plus de 50% de l’ensemble des nouveaux électeurs et de ceux qui avaient voté UMP au premier tour.
Les conclusions de ce deuxième tour, conformes aux prévisions, sont par conséquent les suivantes :
1. La victoire de justesse du PS dans une circonscription qu’il détenait depuis 1997, contre le FN représenté par une militante raciste, est sans doute lié à un “effet Charlie” et ne masque pas l’énorme difficulté politique dans laquelle il se trouve face aux Français.
2. Bien entendu, les électeurs de la “droite républicaine” ne préfèrent pas (plus) le PS au FN lorsqu’ils sont opposés au second tour. Sans doute la moitié vote FN, d’autres s’abstiennent ou votent blancs, un petit nombre, sans doute surtout issu des centristes, reporte ses voix sur le PS. Dans cette configuration,le concept de “front républicain” a perdu toute pertinence. Il ne joue plus que lorsque les électeurs de gauche se mobilisent pour assurer l’élection d’un adversaire de droite afin d’éviter celle d’un frontiste
3. Les consignes des dirigeants de l’UMP au second tour ont été largement inefficientes, cas particulier de la déconnexion généralisée des électeurs par rapport aux consignes partisanes. L’UMP ne s’est en rien re-crédibilisée et mobilisée dans l’unité depuis qu’elle s’est donné un président qui n’apparaît pas à sa tête plus inspiré qu’il ne l’a été à celle de l’État.
4. L’idée selon laquelle les réserves de voix entre deux tours sont plus importantes pour le PS dont les électeurs s’abstiendraient électivement que pour le FN dont les électeurs voteraient presque tous dès le premier tour est – je je l’ai déjà noté à plusieurs reprises – une illusion “de l’ancien temps”.
5. Certains électeurs socialistes se consolaient comme ils le pouvaient des piètres résultats de leurs couleurs depuis 2012. Selon eux, ce n’étais là qu’un trompe l’œil lié à ce que leurs électeurs grognons restaient chez eux les jours d’élections secondaires. Cependant, affirmaient-ils, ils ne sont pas “passés à l’ennemi”, ils sauraient bien retrouver le bon chemin des urnes pour peu que la situation économique s’améliore un peu, que la stature présidentielle de François Hollande se confirme et, surtout, que les enjeux deviennent nationaux. Ce sera en réalité bien plus difficile d’éviter la défaite car certains de leurs partisans ont en réalité déjà sauté le pas et soit se trouvent dans un autre camp, soit sont en passe de le rejoindre. Des socialistes trouvaient dans leur analyse matière à une consolation rassurante, ils ont sérieusement intérêt à sortir de leur torpeur pour autre chose que les luttes internes de courants et d’ego. S’il veulent éviter une une cuisante déroute, ils ont intérêt à faire de la politique autrement, tournée vers les gens quelque soit leur actuel état d’esprit, y compris, surtout ceux aujourd’hui tentés par un vote à droite ou à l’extrême droite. La seule remobilisation des électeurs de gauche en réserve momentanée de vote ne suffira pas, ils ne sont plus assez nombreux.
Décidément, la “sécession” de pans entiers de la société française vis à vis de leurs forces politiques traditionnelles, sécession que j’ai décrite dans le premier livre inspiré par mes traversées pédestres de la France (Pensées en chemin) et que je continue à approfondir dans le prochain (Entre deux mers, voyage au bout de soi) à paraître bientôt, continue de progresser. J’analyse plus particulièrement dans mon prochain ouvrage les ressorts du vote FN dans le monde rural, illustré de manière éclatante dans le Doubs hier 8 février.
Il est sans doute possible d’établir un parallèle entre la montée du FN en France, de l’extrême droite ailleurs, et celle de Syriza en Grèce et de Podémos en Espagne.Dans tous les cas, on retrouve une dénonciation (même si on peut penser que celle du FN n’est que tactique) de la mondialisation, de l’Europe telle qu’elle fonctionne, de l’atlantisme, de la logique du libéralisme financier, de l’austérité et de la casse sociale. La position très différente vis-à-vis des immigrés n’est, contrairement à une idée générale mais en grande partie fausse, pas essentielle (le FN fait certains de ses meilleurs scores là où il n’y a pas d’immigré, dans les ruralités d’Alsace, de Champagne, du Doubs, etc.). De plus, la proximité historique de régimes fascistes en Espagne et en Grèce privilégie là-bas des coalitions de gauche radicale par rapport à l’opposition d’extrême droite, bien présente aussi. Enfin, Syriza et Podémos sont des coalitions qui, pour l’instant, ont bien su éviter le sectarisme qui empoisonne tant l’action de l’extrême gauche, notamment française.
Ne nous y trompons pas, si l’analyse objective et lucide de la situation continue d’être boudée par nos dirigeants et nos partis trop occupés à se livrer au jeu délectable des manœuvres d’appareils et à la conduite des ambitions personnelles, si un vaste chantier de débats politiques sans exclusive ne peut être lancé, si nos concitoyens continuent à ne percevoir aucune société vraiment désirable dans ce que leur proposent les “partis de gouvernement”, alors ce sont bien des lendemains qui déchantent qui se préparent.
Axel Kahn, le neuf février 2015