La DURANCE, un cheval jadis fou au pays du soleil


La revue “Le Dauphiné” m’a demandé il y a six mois de cela d’écrire la préface d’un numéro spécial qu’elle vient de publier sr la Durance. J’aime tant cette rivière tout au long de son cours, de sa source à Avignon et à sa confluence avec le Rhône, j’ai tant arpenté les montagnes qui la borde, cheminé dans les gorges de ses affluents, je l’ai franchie si souvent, je l’aime tant que j’ai accepté avec enthousiasme.

durance D 3

Le bel animal, tantôt impétueux, tantôt alangui par l’implacable soleil de l’été, prenait jadis son élan de l’Alpe puis dévalait les pentes pour terminer sa course fière dans la Méditerranée après s’être prélassé en un large delta sur ce qui deviendra, la Crau, brulant désert de pierres, et l’étang de Berre. Bien plus tard, alors que nos ancêtres étaient déjà établis dans la région, les vallées creusées par l’érosion glaciaire et de nouveaux obstacles alluvionnaires devaient aboutir au grand rapt du quaternaire en Provence, celui de La Durance, dégradée de la sorte de fleuve en rivière, par le Rhône majestueux, imposant sa puissance valaisane et lémanique. Quoique la course de l’étalon eût été  dès lors entravée avant la mer, il restait pourtant fougueux, ses ruades folles et ses emballements était redoutés de tous, rien ni personne ne l’arrêtait. Lorsque la neige accumulée sur les hauts sommets et dans les vallées d’altitude gonflait les torrents furieux dévalant de la montagne pour se déverser tous ensemble dans la désormais rivière, elle prenait des proportions inouïes, ses crues était spectaculaires et dévastatrices. En août, en revanche, elle pouvait se réduire à un filet d’eau impuissant à contrer de dévastatrices sécheresses. L’intense activité pastorale sur l’Alpe a entraîné progressivement, depuis le Moyen-âge, une déforestation des pentes si bien que les brutales précipitations méditerranéennes du printemps et de l’automne aboutissent souvent à un ruissellement massif de la pluie que rien n’entrave sur les prairies d’alpage, réveillant alors parfois en quelques heures la rivière jadis sauvage qu’on croyait encore somnolente après les ardeurs de l’été et dont les colères étaient de ce fait d’autant plus redoutables qu’on n’avait pu s’y préparer. Au fil des siècles, des cultures furent ruinées, des vendanges compromises, des ponts et des maisons emportés par les flots. Au XIIème siècle une petite cité fut même rayée de la carte au confluent avec la Byaisse, au débouché de la vallée de Dormillouse – Freissinères en aval de l’Argentière-la-Bessée. Tout au long du XIXème siècle, la Durance se déchaina, en trois occasions le débit des crues dépassa de plus de cent fois celui de l’étiage. Cela ne peut durer, décida-t-on à l’orée du XXème siècle, il faut éviter les inondations, les sécheresses, il faut abreuver la grande ville de Marseille en belle eau claire, alimenter des centrales hydrauliques pour produire la fée électricité. Après-guerre, la Durance fougueuse fut alors enrênée, des barrages construits et des lacs artificiels créés sur tout son cours et sur celui de ses affluents, un canal détourna jusqu’à l’étang de Berre – retour aux sources – l’essentiel de son flux pour les besoins de l’irrigation, de l’alimentation de Marseille en eau et du fonctionnement des centrales. Aujourd’hui, en aval du lac de Serre-Ponçon, la rivière dans la vallée de la moyenne Durance ne laisse plus s’écouler en été qu’un mince filet d’eau dans un lit envahi par la végétation.

Portant, tout le pays traversé a été façonné, modelé, ciselé par la Durance, des Hautes Alpes jusqu’au Vaucluse, c’est elle dont l’énergie bouillonnante a été assagie en de grands lacs sur lesquels glissent les petits bateaux, l’été, elle encore qui a permis de transformer des terres desséchées par le soleil de juillet et août en vergers luxuriants. Comme pour se venger de son kidnapping  ancien, elle réussit elle aussi un « beau coup » après moins de dix kilomètres de dévalement torrentiel depuis les  hauteurs de Montgenèvre : profitant d’un moment de faiblesse de la belle, elle fait en effet main basse sur la Clarée, plus ancienne et plus imposante qu’elle.

La Clarée et sa vallée

La Clarée et sa vallée

Cependant, la lumineuse vallée de la Clarée où se prélasse un peu la rivière est barrée vers l’est par les montagnes de la frontière italienne et la pimpante rivière en est réduite à se frayer un chemin en défilé vers le Sud, elle en est toute tourneboulée et se laisse prendre sans résister, à la hussarde, par la Durance, forban de torrent sans complexe.

Le défilé de la Durance à Briançon, le pont vers la citadelle Vauban

Le défilé de la Durance à Briançon, le pont vers la citadelle Vauban

Après Briançon, ainsi légitimée, celle appelée à devenir la belle rivière de Provence reçoit du renfort des torrents qui cascadent des pentes de l’Oisans, à l’ouest, et du Queyras, à l’est, elle est le juge de paix pacificateur entre ces deux massifs à l’atmosphère également limpide, au soleil presque constant, les Écrins et  le Pelvoux cristallins,  le Queyras prolongé plus au sud par l’Ubaye, calcaires et schisteux. Tout ne fut pourtant  pas toujours aussi serein, et il ne s’agit pas ici de rappeler seulement les crues d’antan. Pourchassés par les soldats du roi et les inquisiteurs, les Vaudois se réfugièrent en masse dans cette vallée comme, comme, plus au sud, dans le Lubéron. A l’exception du village de Dormillouse dominant un verrou glaciaire de la vallée de Freissinières, ils ne purent hélas échapper aux massacres qui ensanglantèrent ici les XIV et XVèmes siècles.  Après avoir parcouru vers le midi cet entre-deux montagneux, la Durance butte sur le massif de l’Ubaye et  ne peut se résoudre à abandonner l’Oisans, elle bifurque vers l’Ouest à Embrun où elle reçoit le renfort substantiel de la rivière Ubaye dans ce qui est aujourd’hui le lac de Serre-Ponçon.

Le lac de Serre-Ponçon depuis les aiguilles de Chabrière

Le lac de Serre-Ponçon depuis les aiguilles de Chabrière

 

Vallée de la Durance et de l'Ubayes, lac de Serre Ponçon

Vallée de la Durance et de l’Ubayes, lac de Serre Ponçon

 

Après avoir enserré comme amoureusement en une dernière étreinte, le Champsaur, à distance de la vallée du Drac et de la ville de Gap, la Durance, rassasiée de haute montagne, reprend son voyage vers la Méditerranée après avoir définitivement revêtue  ses habits provençaux.

Le Champsaur depuis le col de Manse

Le Champsaur depuis le col de Manse

La vallée s’est élargie encore entre les Préalpes calcaires et marneuses, les vergers couvrent la plaine et montent à l’assaut  des premières pentes,  les oliviers et la lavande ne vont pas tarder à faire leur apparition.

La grande Céüse depuis au dessus du col des Guerins

La grande Céüse depuis au dessus du col des Guerins

 

Entre Gap et Siteron, presque la Provence

Entre Gap et Sisteron, presque la Provence

 

Avant même Sisteron, dans laquelle la rivière se faufile par une clue au pied de l’impressionnant rocher de la Baume, ils sont là.

Le rocher de la Baume, Sisteron

Le rocher de la Baume, Sisteron

Pourtant, la Durance ne peut, semble-t-il, faire son deuil du souvenir de ses origines escarpées. Le Buëch, sur sa rive droite, puis la Bléone et le Verdon,  sur sa rive gauche, lui rappellent les gorges profondes et les eaux bouillonnantes de ses origines.  Notre animal dompté mais au passé si fier n’est cependant pas au bout de ses peines.

La Durance maintenant paresseuse

La Durance maintenant paresseuse

Avant Mirabeau, il fait face à un obstacle d’apparence modeste, des collines calcaires entaillées par le défilé de Canteperdrix, clue de Mirabeau aujourd’hui, qu’il doit emprunter en longeant plein ouest le massif du Lubéron pour rejoindre une plaine alluvionnaire entre Bouches-du-Rhône et Vaucluse, puis enfin le grand fleuve, le Rhône, auquel il s’abandonne jusqu’à la Camargue et la mer. Là, enfin fusionnés au « Grand tout », les flots de la Durance auront presque l’éternité pour se rappeler une histoire et un voyage, ceux d’un fleuve, puis d’une rivière qui, de sa source à son embouchure puis confluence glisse dans l’éclatante luminosité du Sud, dont les vallées ont permis depuis des millénaires à l’homme de cheminer en plein soleil de la côte jusqu’aux sommets de l’Alpe. Malgré son parcours de longueur modeste, un peu plus de trois cents kilomètres avec la Clarée, la Durance a bâti  une région de clarté et de beauté, l’a façonnée et lui a donné une âme, celles des « pays de la Durance ». Elle l’a fait avec tant de générosité et de splendeur que quiconque l’a connue ne peut que la garder au cœur.

Axel Kahn, le vingt-six mai 2016

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One thought on “La DURANCE, un cheval jadis fou au pays du soleil

  1. Un éternel retour
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    Fleuve parfois tari qui dans l’Histoire plonge,
    Ayant la majesté, le calme d’un gisant,
    Comme un miroir obscur pour les jours du présent ;
    Et du sable au milieu, où l’avenir s’éponge.

    Au long de ton pays ton rivage s’allonge,
    Où viennent méditer les humbles paysans
    Et l’âme des seigneurs devenus vers luisants,
    Qu’un tourment d’autrefois toujours harcèle et ronge.

    Je vois l’eau qui avance en descendant des monts
    Et ne remonte point comme font les saumons,
    Mais quand elle est en mer, cette eau qui s’évapore

    Revient vers les sommets, à la force du vent
    Et se fait source pure, et ruisseau, comme avant,
    Et le fleuve en lui­-même à nouveau s’incorpore.

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