ENTRE MARGERIDE ET AUBRAC, LIVRES ET JAMBON


 Pour un auteur, être invité à une manifestation littéraire à Saint-Chely d’Apcher apparaît un peu surréaliste. Cette petite ville lozérienne de quatre mille cinq cents habitants, perchée à 1040 mètres d’altitude entre Margeride et Aubrac, ne correspond pas intuitivement à l’image classique des lieux où de tels événements sont promis à un succès notable. Et pourtant, ce fut un séjour mémorable.

Marie-Pierre et Pascal, un ancien footballeur professionnel, se sont pris de passion pour le livre et ont acquis il y a une vingtaine d’année une petite librairie de la ville, baptisée « Le Rouge et le Noir » par le très stendalhien Pascal. La chose est déjà remarquable parce qu’existe une autre librairie à Saint Chely alors que je connais tant de citées de plus de dix mille habitants où elles ont toutes disparu. Au fil des années, l’enthousiasme du couple de libraires au départ néophyte a accompli des prodiges et l’établissement a une clientèle importante, issue du Cantal tout proche, de Lozère, de partout en fait compte tenu de l’attrait touristique de la région. Progressivement, le couple a attiré des auteurs disposant de quelque notoriété et a organisé des rencontres et des cafés littéraires de plus en plus courus.

Le jeudi six août, je me suis trouvé de la sorte avec trois autres auteurs, Karine Giebel, Lionel Duroy et Patrick Mosconi, à signer des ouvrages assis à une petite table installée devant « Le Rouge et le Noir »dans la rue principale de Saint Chely, un jour de grande foire régionale. Les étals en plein air débordaient de jambons de toutes tailles, de saucissons de toutes longueurs et couleurs. On appâtait là le chaland en lui ventant les qualités de la truffade qui attendait en mijotant toute chaude dans de gigantesques bassines, on vendait de l’aligot en barquettes, des saucisses, aux choux et à d’autres ingrédients que je n’ai pas retenus. Les puissantes effluves qui se dégageaient de cette profusion de produits régionaux attisaient l’appétit plus que la passion littéraire. L’atmosphère était à la fête, une fanfare défilait en ville, des accordéonistes faisaient pleurer et miauler leur instrument dans un chapiteau au bas de la rue. On était en première analyse à des années lumières de l’atmosphère habituelle, plus ou moins compassée, des salons du livre où des manifestations de même type.

Et pourtant, entre l’achat de cochonnailles et autres denrées délectables, le livre n’était en rien le parent pauvre de la fête : les lecteurs se pressaient devant les auteurs, les interpellaient, acquéraient parfois plusieurs volumes, de chaque et des différents écrivains présents. Le soir, la foire terminée, un café – casse-croute littéraire animé par Pascal Plat faisait salle comble. Lionel Duroy sut en particulier me passionner pour son dernier livre, « L’échappée », et pour “La Leçon d’Allemand” de Siegfried Lenz qui l’avait inspiré. J’ai acquis l’un et l’autre de ces ouvrages, déjà presque terminé le premier. Je vous en reparlerai. Au total, j’ai signé cent soixante-dix exemplaires de « Pensées en chemin » et de « Entre deux mers », et aurait dépassé ce score si le premier en édition de poche ne s’était trouvé épuisé après moins de deux heures. Ce score – et mes collègues eurent eux aussi un beau succès – dépasse de loin de celui atteint dans de grands salons littéraires !

Mon séjour lozérien fut mémorable pour une autre raison. Les auteurs étaient logés à dix kilomètres de Saint Chély, à Fenestre, un hameau d’à peine une vingtaine d’habitants de la commune de Termes dont l’église bâtie au sommet d’une colline domine fièrement cette région du rebord nord du plateau. Nos hôtes, un couple bibliophile, nous accueillit dans une superbe bâtisse construite de ses mains en granit par Jacques, l’homme, un flamboyant spécimen de ces terres aux confins de la Lozère et du Cantal. Cet ancien agriculteur à la carrure imposante de taureau d’Aubrac fut maire pendant dix-huit ans de sa commune, ancien président du syndicat agricole de Lozère, une personnalité locale au verbe haut et aux opinions progressistes bien affirmées que son bel accent à la fois chantant et rocailleux fait éclater aux oreilles des parisiens. Son épouse Lucienne, une femme mince et sportive, chaleureuse et cultivée elle aussi, a été institutrice sa vie professionnelle durant, toujours dans des villages alentours. Jacques a créé il y a plus de vingt ans l’une des premières radios libres de France, radio Margeride. Installée dans une maison mitoyenne de la sienne dans le minuscule hameau, elle est captée dans cinq départements et son audience dépasse en Lozère celle de radio France bleu. Jacques, aidé de quatre salariés, y officie encore quotidiennement, toujours aussi combattif et amoureux de sa région, de sa beauté, de ses traditions et de l’accordéon. Jadis, radio Margeride s’est fait bien des ennemis par son ton contestataire et ses critiques contre Jacques Blanc, l’ancien président du conseil général de Lozère. J’ai donné à cette radio perdue sur le plateau l’interview sans doute la plus pittoresque et décalée de ma vie.

Jacques a hérité de l’exploitation agricole familiale, l’a fait prospérer et l’a léguée à son fils qui poursuit son développement. L’un des petits fils est disposé à prendre la relève. Comme partout dans la région, l’activité dominante, presque unique, est l’élevage de la vache Aubrac, une race à viande qui bénéficie d’une AOP « bœuf fermier d’Aubrac ». Là où le sol et l’altitude le permettent, des céréales à paille sont cultivées à destination des besoins de l’élevage. Les exploitations qui persistent sur le plateau se sont agrandies (une centaine d’hectares en moyenne), modernisées et semblent viables. Nonobstant l’emploi salarié d’un des conjoints, assez général, les familles apparaissent au promeneur relativement à l’aise, les installations ont été rebâties où réparées, le matériel est en bon état, les automobiles, deux par famille, récentes. Le fils de Jacques a suivi une formation extérieure, il est allé un couple d’années se frotter aux techniques québécoises. Le petit fils bachelier projette de passer un BTS et d’aller lui aussi se former ailleurs. Les pratiques se ressentent de cette volonté de perfectionnement, elles ont intégré au maximum les éléments de la durabilité et du respect de l’environnement : engrais naturel amélioré par compostage et homogénéisation mécanique, captation de l’énergie solaire par couvertures des toits avec des cellules photovoltaïques, chauffage aux billes de bois, remembrement des parcelles minimisant les déplacements, etc. Les performances sont remarquables et le rendement des céréales, de l’ordre de soixante quintaux par hectare, sont étonnants pour ces sols acides et à cette altitude (près de onze cents mètres). La bonne santé relative de l’agriculture de montagne s’associe aux autres ressorts que j’ai analysés ailleurs de la néo ruralité pour, ici en Lozère comme partout en France, promouvoir une certaine reconquête des territoires ruraux. Les villages épars ont cessé de se dépeupler et on même regagné un peu de population durant les deux récentes décennies.

J’ai bien sûr profité de mon séjour lozérien pour me livrer à mon sport – exploration favori, marcher autant que possible, quarante-trois kilomètres samedi huit août en direction du truc (ou roc) de Cheylaret. J’aime ces paysages vallonnés dont les prairies sont soit délimitées par des murets de granit soit, plus souvent, clôturées à l’aide de piquets, en granit eux aussi, que les cultivateurs taillaient l’hiver. Il faut dire que le granit porphyroïde est ici roi, ses blocs dont la couleur varie du presque blanc au gris foncé parsèment les champs et les bois, forment çà et là des chaos ou des amoncellements scintillants au soleil. Dans les bourgs, persistent partout les anciens dispositifs, bâtis de la même roche,  à l’aide desquels les animaux de trait – initialement des bœufs puis des chevaux – étaient jadis immobilisés pour être ferrés. De grands bois de pins persistent au sommet des ondulations du plateau alors que les chemins, les drailles, sont bordés de hêtres et de frênes. Jadis, les paysans de ces villages émondaient partout ces derniers, réduits parfois à l’état de “tétards” et utilisaient leur feuillage séché comme nourriture d’hiver pour les bêtes. Cette pratique a cessé, l’ombre des chemins y a gagné. Les anciens pâturages abandonnés tendent à être envahis par les genêts qui en éclairent au printemps les parties basses ombragées.  Les élégantes vaches Aubrac aux yeux fardés de noir sont là, paisibles, en compagnie d’imposants taureaux assez farouches d’autant que leur teinte plus foncée, parfois presque noire au niveau de l’avant – train, accroit leur aspect menaçant. Le paysage de l’Aubrac, moins celui de la Margeride, a été façonné par les glaciers qui formaient il y a encore quelques dizaines de milliers d’années une immense calotte couvrant aussi le massif cantalien. Les phénomènes volcaniques ne sont jamais absents dans le Massif central. Plus marqués en Aubrac qu’en Margeride qui appartient à la chaine hercynienne traversant jadis le territoire de la France, ils sont à l’origine du roc de Cheylaret, impressionnante formation basaltique assez claire avec ses orgues émergents d’un cirque glaciaire granitique, comme une énorme baleine qui, on ne sait comment, se serait échouée là.

SAMSUNG CAMERA PICTURES

Le Roc de Cheylaret

Je ne sais si les livres tirés de mes traversées diagonales du pays permettent, comme je le désirerais, à mes lecteurs de partager vraiment mes observations et analyses sur les territoires. En tout cas, ils sont pour moi l’occasion de les poursuivre, de les approfondir, de confronter mes descriptions et hypothèses avec les populations concernées, et de vous le faire connaitre.

Axel Kahn, le dix août 2015

Partager sur :

4 thoughts on “ENTRE MARGERIDE ET AUBRAC, LIVRES ET JAMBON

  1. Enthousiasmant! Un peu plus au sud, toujours en Lozère, du côté du pic de Finiels, grands espaces, sensation de liberté. C’est beau.

  2. lisant ce matin vos écrits sur la lozère j’ai immédiatement repris le fil de vos pensées…en chemin.
    j’ai passé l’été avec vous
    j’ai marché à vos cotés, grimpant , pataugeant, m’égarant.
    j’ai trouvé le calme, le partage, l’écoute… la paix
    je me suis remplie de lumière, de couleur, de paysages,
    je suis passée du froid à la canicule,
    sans effort, sans fatigue , sans courbature….
    alors pour compenser , j’ai souligné, j’ai annoté, j’ai relevé les mots, les idées, les réflexions
    j’ai enregistré l’analyse humaine de territoires traversés,
    et encadré de rouge, page 210 du livre de poche, le passage sur la question du bonheur “cet état d’esprit qui est induit par la réalisation d’un projet….”
    ce que vous exprimez si bien dans ces quelques lignes reflète exactement l’essentiel et (ou) le moteur de ma vie
    l’avoir traduit avec tant d’intelligibilité, de simplicité, me fait croire moi aussi que je suis heureuse…. Merci
    je continuerai la route à travers vous;
    à très vite dans la lecture
    Françoise

  3. Michèle, Françoise, vous avez raison toutes deux. Le bonheur est une notion philosophique complexe qui ne se résume surement pas à la beauté des paysages. Pourtant cette dernière lui est incroyablement propice.

  4. Je viens de lire Pensées en chemin car j’aime aussi la marche , j’ai eu envie de mieux connaître cet étonnant personnage et je termine son livre L’homme , le Bien , le Mal , séries d’entretiens avec Ch Godin ;Je suis éblouie par l’érudition , la sensibilité , la clairvoyance d’Axel Kahn !! tant qu’existeront des ^étres tel que lui , on pourra garder qq espérances ! coe j’aurais aimé savoir qu’il était en Lozère cet été , ce n’est pas très loin de ma Haute Loire ! Comment connaître les dates pour l’été prochain?
    en attendant je vais encore acheter le livre écrit avec son frère … quelle famille !! merci !
    Anne Marie B

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.