ÉTHIQUE EN TEMPS DE CRISE


Jamais les situations critiques ne dispensent de la pensée éthique, n’affranchissent quiconque d’y recourir pour décider de ses actions et réactions. C’est même l’inverse, elles la rendent plus essentielle encore. À quoi servirait l’éthique dans un monde où tous les humains seraient compatissants, serviables et bons, où l’abondance et la sécurité dispenseraient d’avoir à arbitrer jamais ? J’ai coutume à rappeler que la réflexion éthique ne peut se complaire seulement dans le monde tel que l’on aimerait qu’il fût au risque d’être insignifiante. Elle doit pour acquérir de la consistance affronter le monde tel qu’il est : Injuste, violent, cupide, égoïste. Le cas échéant en guerre, confronté à des catastrophes, à des pandémies. Sans pauvres, sans lépreux et sans « malades de la peste », l’injonction éthique est fade.

Au total, l’éthique est plus que jamais indispensable à l’occasion de cette crise coronavirale. Crise exceptionnelle, non pas du fait de son intensité épidémique – le monde a dans le passé connu bien pire – mais des réactions individuelles et collectives, marqueurs puissant des bouleversements sociaux et psychologiques des sociétés. La camarde était jusqu’à il y a peu une compagne familière. On mourrait à la guerre, de tuberculose, des épidémies, en couche, en bas âge, chez soi entourés des siens. Ces fins diverses de la vie en étaient parties intégrantes. Mourir ainsi est apparu peu à peu scandaleux, inacceptable à l’heure des sciences et des techniques triomphantes. Comment pourraient-elles se résigner à cet échec majeur qu’est devenue la mort ? On s’est mis à promettre l’immortalité, les illusions trans-humanistes sont devenues une pensée standard. Combattre, puisqu’il le faut bien, mais sans risquer la vie des soldats. Des siens, au moins. Puisque certains se risquent à comparer l’épidémie à une guerre, il y faut là aussi préserver à tout prix les troupes, même au détriment de tout le reste. Alors, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, le monde entier est confiné.

L’éthique consiste en la réflexion préparant « l’action bonne », l’action pour la « vie bonne », c’est-à-dire celle qui se révèle finalement la plus propice aux personnes dans leur environnement, indissolublement liés. Sa légitimité croît lorsque l’atteinte de cet objectif apparaît difficile. Alors, quelles pistes éthiques pouvons-nous proposer dans la crise actuelle ?

  • Préservation maximale des existences et des vies.

Elle justifie sans conteste les mesures, même contraignantes, de confinement, de distanciation sociale, de traçage anonymisé pour établir les chaines de contaminations. Ces entorses individuelles aux libertés, bien banales en terme de santé publique, ont pour objectif de limiter le basculement dans la situation la plus dénuée de liberté de toutes, la mort, des personnes concernées et de toutes les autres. Pour autant, leur limitation stricte à la période où elles se justifient doit être bien entendu garantie.

Certes, le Sars dû à CoV-2 est une affection parfois redoutable. Cependant, le chômage, la misère, la faim ne le sont pas moins, et conduisent eux-aussi trop souvent à la mort. L’identification, par conséquent, du chemin difficile entre les impératifs épidémiologiques et les exigences socio-économiques est un défi dont une réflexion éthique conséquente et robuste ne peut se dispenser.

Bien entendu, toute imprévoyance coupable – c’est-à-dire qu’il eut été possible d’éviter, prenant en compte l’imperfection des données et propositions scientifiques et expertes évolutives, mérite d’être éthiquement contestée.

  • Éthique de la recherche scientifique et clinique en période d’urgence épidémique.

La mobilisation maximale des ressources de la recherche internationale pour développer des traitement préventifs et curatifs est un évident impératif éthique. Partager ses fruits par les meilleurs moyens sans distinction de sexe, de genre, d’ethnie et de niveau de richesse en est un autre intégré aujourd’hui dans les textes internationaux. L’accès à la meilleure santé à laquelle il soit possible de prétendre est un droit de l’humain.

En matière de recherche clinique, l’éthique ne saurait justifier l’abandon de la base essentielle des progrès de la médecine, « la médecine fondée sur les preuves. » Les essais cliniques s’en inspirent. Lorsqu’une incertitude existe entre l’efficacité et l’innocuité d’un traitement innovant comparé à un traitement ancien ou à l’abstention, il est éthique de se donner les moyens de la lever le plus vite possible. Sinon, les bienfaits espérés de l’innovation ne seraient pas rapidement accessibles à tous. La conviction du résultat à attendre de la part d’un opérateur médecin ne saurait en aucun cas le dispenser de procéder à des essais contrôlés. Ce serai sinon affirmer par argument d’autorité la supériorité certaine de son point de vue sur tous les autres. Et, surtout, aboutir à la contestation générale des propositions et résultats proposés. C’est-à-dire, s’ils sont en effet un espoir, à ce qu’ils ne soient pas accessibles à tous dans le monde entier.

  • Éthique de la non confusion des genres.

Le mélange entre des considérations idéologiques, politiques, économiques et scientifiques de questions du champ strict des sciences et de la médecine est un désastre éthique. En effet, cela brouille l’identification des paramètres techniques de la « voie bonne » et la rapidité avec laquelle il est possible de s’y engager au profit de tous. Les pétitions, sondages, engagements politiques et partisans en faveur d’une hypothèse thérapeutique que l’on ne s’est pas donné les moyens de contrôler de façon satisfaisante est invraisemblable et gravement préjudiciable aux objectifs éthiques de santé publique. Cet épisode laissera des traces.

  • Éthique de la mesure et compassion.

Le Sars de l’épidémie actuelle est dans 15% des cas avérés une maladie grave, gravissime dans 5% des cas. La réponse adaptée est alors une réanimation héroïque dont le taux de mortalité est voisin de 50%. Entreprendre une telle réanimation « héroïque » (ventilation assistée en coma artificiel pour plusieurs semaines) chez des sujets très affaiblis par des maladies autres ou le grand âge serait une absurdité. Il y a longtemps qu’un consensus existe sur le caractère non éthique de l’acharnement déraisonnable. Dans ces conditions, administrer des sédatifs à une personne en proie, malgré l’oxygénothérapie, aux affres de l’asphyxie est pure humanité.

Axel Kahn, dimanche pascal, le quatorze avril 2020.

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10 thoughts on “ÉTHIQUE EN TEMPS DE CRISE

  1. Je lis rarement des textes aussi essentiels qui permettent de lutter contre la confusion qui existe, dans mon esprit en particulier, sur tous les problèmes qui découlent de cette pandémie et de comprendre que toute action doit être éclairée d’abord par des principes éthiques forts. Je constate qu’il est rare d’entendre dans les discours des responsables politiques le rappel de ces principes. Le dernier principe que vous énoncez , “Ethique de la mesure et de la compassion” me touche particulièrement. Il est même oppressant, car il concerne presque uniquement des personnes âgées très âgées. Comment prendre la décision la plus juste? la plus raisonnable?

  2. Je rebondis sur la fin de votre texte. Il faut clairement affirmer que des patients sont dans un état critique non réanimatoires sans relever de facto de soins palliatifs mais bien d’une prise en charge active.
    J’insiste car la confusion existe.

    • Oui, c’est ce que j’ai laissé entendre, je crois. Les malades sont oxygénés, traités…Lorsque l’entrée en assistance respiratoire mécanique apparaît déraisonnable, les affres de l’asphyxie doivent être atténuées.

  3. M. Kahn, désolé de passer par ce biais, mais je cherche sans succès à vous contacter depuis plus d’un an. C’est relatif à la problématique, non étayée à ce jour sauf erreur, de la transmission transgénérationnelle des maladies radio-induites. La question enflamme l’actualité polynésienne. Cela concerne les populations des Tuamotu mais aussi de tous les archipels, y compris Tahiti, arrosées par les retombées atomiques de Moruroa et Fangataufa. J’aurais souhaité recueillir votre avis sur la question, y compris si vous estimez n’être pas en mesure d’apporter une réponse. Vous êtes l’une des rares personnalités dont la parole est susceptible de ne pas entraîner de défiance, de n’être pas identifiée comme étant la parole de l’Etat, qui a imposé la bombe atomique française dans le Pacifique. Si vous l’acceptez, merci de me contacter. Damien Grivois, journaliste à La Dépêche de Tahiti, dgrivois@ladepeche.pf.

  4. Cela dépend de ce que vous appelez maladie radio-induite. Une mutation germinale exceptionnelle, oui, bien sûr. Une immunosuppression radio-induite, ou un cancer lié à des mutations germinales, non. Amitiés.

  5. Votre dernier paragraphe suggère-t-il que la sédation n’est pas toujours mise en oeuvre dans cette configuration ? Est ce un appel ? Si c’est le cas, il faut le dire plus fort ! Merci à vous

  6. Sonnet pascal
    ———-

    Jadis Pâques m’étaient une résurrection ;
    Je le sais maintenant, les animaux, les plantes
    Bien temporairement restent choses vivantes,
    Bien provisoirement baignent en affection.

    Admirons donc, des fleurs, la simple perfection,
    L’heureuse mélodie qu’un petit oiseau chante,
    D’un ancien marronnier la ramure géante
    Et, de tous ces vivants, les interconnexions.

    Le glissement du temps est sans le moindre son ;
    Rarement du pluvian s’élève la chanson
    (Car il est plus discret que le grand crocodile) ;

    Sachant que par ce monde il n’est rien de nouveau,
    Ma plume, près d’un parc où gambadent les veaux,
    Trace, une fois de plus, un poème inutile.

  7. Bonjour Professeur,,

    Désolé, je ne réagis pas directemnt à votre tribune, mais je suis incité à vous écrire mes réflexions ci-dessous après avoir lu votre remarque sur le confinement et ses conséquences.

    N’est-il pas totalement fou d’arrêter la vie de notre pays par un confinement total, de condamner tant de monde et d’entreprises et donc de salariés

    Pourquoi confiner tout le monde ??!!!!!

    Puisque :
    – 83% des admis en réanimation sont des personnes en surpoids ou obèses; que sur les 17% restant il se trouve une majorité de personnes âgées,
    – 3% des personnes décédées ont un profil différent
    il suffit de protéger ces personnes là en les obligeant à se confiner (il faut alors les encadrer, les aider dans les moyens de ce confinement).

    Le reste de la population, sa grande majorité, pourrait reprendre ses activités

    Les cas de covid se multiplieraient, mais bénins pour leur immense majorité, et avec très très peu de décès. En tout état de cause le risque ne serait pas plus grand que vis à vis d’autres maladies telles que grippe, cancer, etc… circulation routière.

    Et ainsi chacun retrouverait une activité professionnelle, et l’immunité collective serait atteinte.

    Apparemment les tenant de cette position n’ont pas droit d’accès aux médias….. où règne la dictature d’un discours convenu.
    De faits, notre société refuse l’idée de la mort, alors que la mort représente notre principal risque, dés notre venue au Monde.

    Par ailleurs il parait illusoire d’attendre de pouvoir tester une proportion significative de la population, ou d’utiliser des masques, car ces équipements ne seront pas disponibles en quantité suffisante avant bien trop longtemps.

    Cordialement,

    Michel Guisset
    1 lotissement Alicante
    11 120 St-Nazaire d’Aude
    06 31 54 38 63

  8. Je voudrais partager avec vous mes interrogations au sujet de cette crise aiguë préoccupante.

    Les chercheurs livrent une course effrénée contre ce virus nouveau.
    Les praticiens livrent dans l’urgence une lutte contre la mort pour les nombreux cas contaminés.
    Honneur à eux qui avancent dans l’inconnu pour sauver des vies.

    La thérapie est encore inconnue, la prévention elle aussi est mal connue, les conseils en la matière évoluent d’un jour à l’autre et semblent approximatifs ( pour exemple, distance à respecter 1m, 2m, 4m davantage ?) Masque ou non, gants ou non…)
    La durée nécessaire de confinement elle-aussi est inconnue.

    D’autre part, le choix du confinement est-il dicté par la seule protection sanitaire… ou par d’autres considérations qui tendent à empêcher regroupements, réunions, manifestations sociales et politiques… ?
    N’y a t –il pas un réel risque d’abus de restriction des libertés ?
    Le traçage de chacun, maintenant techniquement possible, n’a t-il pas des motivations autres que sanitaires et ne risque t-il pas de devenir un instrument de pouvoir, liberticide, décrit par George Orwell, Aldous Huxley dans des fictions devenues réalités… ?

    Les conséquences économiques du confinement jusqu’à maintenant n’ont pas fait l’objet d’une analyse rigoureuse et les dégâts risquent d’être considérables, voire mortels pour beaucoup.

    La situation est fort complexe en ce sens que recherche scientifique, pratique médicale, décisions politiques et retombées économiques sont imbriquées les unes dans les autres et interagissent.

    Qu’en pensez-vous, M. Axel kahn?

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