ÊTRE HUMAIN


      Je serai du sept au quatorze mai 2016 en Méditerranée, avec Yves Copens et Hubert Reeves, pour la “Croisère des savoirs”. Je reproduis ci-dessous le texte de présentation de mon propos introductif à destination des participants à cette croisière.

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          L’évolution des primates hominoïdes vers les premiers hommes, puis vers Homo sapiens, connait une singulière phase d’accélération anatomique. Rapporté au poids des animaux, le volume crânien évolue ainsi peu durant plus de dix millions d’années puisqu’il est compris entre 300 et un peu plus de 500 cm3 des orangs-outans qui se séparent des autres primates il y a environ 14 millions d’années, aux grands singes africains (gorilles, 10 millions d’années ;  chimpanzés et bonobos, 7 à 9 millions d’années ; australopithèques, 3 millions d’années). En revanche, ce volume triple en moins de 3 millions d’années, jusqu’à atteindre les 1200 à 1500 cm3 chez Homo sapiens. Le biologiste américain d’origine ukrainienne Théodosius Dobzansky énonce en 1973 « Rien en biologie n’a de sens, si ce n’est à la lumière de l’évolution. », amenant à se poser la question de l’avantage sélectif associé à cette rapide croissance de la masse cérébrale.

          La réponse à une telle question ne peut prétendre à la robustesse d’un énoncé scientifique, elle revêt obligatoirement la forme d’une hypothèse à laquelle on demande d’être rationnelle et heuristique. Imaginons par conséquent que parmi les nouvelles capacités mentales figure l’aptitude à envisager l’avenir, à y projeter une action enrichie des souvenirs du passé et de l’analyse du présent. Le primate ainsi modifié pourra alors non seulement s’adapter aux circonstances de l’instant mais aussi mieux se préparer à surmonter les difficultés du futur, à se tirer de ses périls ; il sera sans conteste avantagé. À une condition, cependant, qu’il établisse l’unité de l’être qui, fort des expériences d’hier et de la perception de la situation du moment en déduit des projets pour demain, c’est-à-dire qu’il ait acquis la conscience de soi. Par ailleurs, l’un des premiers phénomènes perceptibles dans l’avenir est la décrépitude, la mort et la putréfaction des corps, perspectives effrayantes qu’il a fallu à nos ancêtres apprivoiser en faisant du trépas non pas une fin mais le moment d’un passage à une forme nouvelle de l’existence, dans le monde des esprits des sociétés chamaniques bien avant que les religions ne se structurent. Enfin, l’action future reposant sur les empreintes mentales de chacun desserre le carcan des déterminismes biologiques et ouvre un espace à la liberté.

          Cependant, un semblable processus exige que les potentialités codées par les gènes  se révèlent au sein d’une société humaine, le grave retard mental des « enfants sauvages » élevés par des animaux en témoigne. Ainsi, les traits sociaux de nature à faciliter une telle intersubjectivité humanisante, c’est-à-dire les échanges entre semblables qui leur permettent aux uns et aux autres d’accéder à la plénitude de leurs possibilités intellectuelles, ont sans doute été co-sélectionnés au cours de l’évolution  en même temps que  les virtualités cognitives. C’est là selon moi la base des aptitudes morales des humains. Mon livre récent « Être humain, pleinement » évoque une situation particulière d’enfant sauvage. Deux jumelles superbes naissent dans la famille d’un médecin à Bornéo. Un incendie terrible survient quand elles sont âgées de six mois. Dewi, l’une d’entre elle, sera sauvée ; elle deviendra une femme exceptionnelle, récompensée par le prix Nobel de physiologie et de médecine. On croit Eka, sa sœur, brulée. Elle a en fait été récupérée par une maman orang-outan qui l’élèvera. Rejoignant une communauté humaine à dix ans, Eka, affectée d’un grave retard mental, aura un destin tragique.

          Ainsi, deux sœurs dont tous les gènes sont identiques, un « clone » biologique, ont-elles des devenirs radicalement différents ; l’une est une femme prodigieuse, l’une des plus brillantes de sa génération, l’autre une jeune fille souffrant d’un sévère handicap mental et à l’histoire tragique. Comment cela est-il possible ? Comment les mêmes gènes permettent-ils à Dewi d’atteindre les sommets sur lesquels elle triomphera alors que leurs potentialités ne se manifestent pas chez Eka ? Dewi disposant petite fille des outils qui lui sont nécessaires pour bâtir une vie pleinement et brillamment humaine, comment les emploit-elle pour y parvenir ? Cette histoire et l’essai qui l’accompagnent posent bien entendu toute la question de l’inné et de l’acquis.

Axel Kahn, le dix-huit avril 2016.

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4 thoughts on “ÊTRE HUMAIN

  1. Heureuse de savoir que tu seras avec ces deux hommes que je connais bien et tu sais pourquoi.
    Ton livre je le dévore mais je vais te mettre mes commentaires sur ton mail
    bises
    Brigitte.

  2. Bonjour , comment expliquez vous cette formidable prise de conscience des hommes préhistoriques , qui vont , non seulement comprendre , mais aussi domestiquer le feu , alors qu aucun animal ne l a fait et ne le fait toujours pas . J y vois là une formidable preuve de l intelligence humaine qui nous différencie du monde animal . Qu en pensez-vous ?

  3. Mon précédent commentaire â été classé dans la rubrique “Économie participative”, alors que je l’avais écrit après la lecture de “Être humain, pleinement” du fait de mon propre travail en cours sur “Le processus d’humanisation”, après mon article “L’homme à la recherche de l’humain”. Votre dernier livre m’a bouleversé en raison de l’écho magistral que j’y ai trouvé à mes recherches, merci encore. Docteur Jean Bégoin

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