FANTASMAGORIES MORVANDIELLES Dix-neuvième étape, de Chalaud à Dun-les-Places


 Le bois de leurs forêts a toujours constitué l’une de leurs richesses et les plus beaux fûts servaient en priorité à construire les bateaux, on y découpait les poutres maitresses des charpentes et des plafonds des châteaux et belles demeures des gens des villes. On n’utilisait donc pour l’habitât populaire locale que ce qui ne trouvait pas preneur dans ce cadre. Par ailleurs, le huis permet d’entrer chez soi, d’en sortir aussi, il délimite intérieur et extérieur, il est le symbole d’une maison ou d’un groupe de maisons alliées, habitations des membres d’une famille concourant aux travaux de l’exploitation forestière ou agricole. Aussi le “huis morvandiaux” désigne-t-il ces hameaux dont la multitude est si caractéristique de la région. Il existe là plus d’une centaine de “huis…” suivis en général d’un nom patronymique: Huis Bargeot, Barats, Prunelle, Hardy, Taupin, etc.

Tout de suite je m’élevai dans la brume qui créait une impression de haute montagne, surpris par ce que je n’avais encore jamais observé depuis mon départ : un silence total. Après le petit chant de bonne route d’un merle lorsque je quittai Chalaud, plus rien. Les coucous étaient sans doute transis, ce qui calmait leurs ardeurs nuptiales. Les tourterelles semblaient être devenues vertueuses, peut-être étaient-elles entrées dans les ordres, Vézelay n’est pas loin. La sidération était générale, elle touchait les fauvettes, les pies pourtant si bavardes, les piverts qui avaient décidé de jeûner, et même corbeaux et corneilles que j’imaginais s’être donnés le mot pour ouvrir le bec sans bruit, à la manière des carpes. J’ai même eu l’impression, en prêtant l’oreille, d’entendre glisser les limaces innombrables.

En fait, peut-être était-ce un coup monté de la gente animale pour accroître la solennité du spectacle qui se préparait. Alors que je grimpais dans le brouillard à flanc de coteau, le rideau de brume se déchira pour dévoiler à mes yeux embués une lande de genêts fleuris qui dévalaient gaiement la pente vers la rivière dont le murmure entêtant apparaissait exercer sur eux l’attraction du chant des sirènes sur les malheureux marins qui s’y laissaient prendre. Quelle noce se préparait là, l’or éclatant des fleurs et les remous d’argent de l’eau vive ! Est-ce de cette union qu’est né le Morvan? Je propose de le croire.

Plus haut, hélas, mon chemin fut avalé par une épaisse forêt de résineux, vorace et noire. Dans les entrailles de la bête végétale, la lumière ne pénétrait qu’avec parcimonie, ce qui, associé au silence, à l’humidité, au froid vif sur ces cimes d’environ cinq cents mètres à cet endroit, me fit l’effet d’un sortilège. Bien sûr, le méchant magicien furieux des amours d’or et d’argent qui s’annonçaient, avait envoyé une fausse Odette, un cygne noir par lequel, peut-être, un autre marcheur moins averti que moi s’était laissé séduire – pourtant, de la journée je n’ai vu personne -, ce qui était cause de ce lugubre engloutissement. D’ailleurs, je crois bien avoir reconnu le méchant homme dans un grand pin ricanant qui me nargua au passage d’une agitation frénétique de ses branches inférieures aussi décharnées qu’un squelette de la danse macabre.

Ah non mais, allais-je me laisser ainsi ensorceler sans réagir ? De toutes mes forces, j’invoquai les bons esprits, ceux que l’on m’a enseignés en Afrique. La recette restait efficace, la lourde ombre noire s’estompa et le cygne blanc réapparu sous l’une de ses charmantes métamorphoses, celle d’une indolente rivière apaisée par l’amour avec les fiers genêts, maintenant lovée contre le corps de son amant transformé lui en riante prairie éclairée par le seul rayon de soleil de la journée.

Je vous le dit, le Morvan, c’est magique. Et vous, pisse-vinaigre, ne tentez pas de dissiper le charme en ajoutant qu’ensuite il plut, fort, très fort, et que 7 heures après il pleut toujours. Je connais les formules, le présent est magnifique, le futur sera beau.

Axel Kahn, le trente-et-un mai 2013

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One thought on “FANTASMAGORIES MORVANDIELLES Dix-neuvième étape, de Chalaud à Dun-les-Places

  1. Oui le Morvan est magique, l’eau sort de partout et a une réelle personnalité .Vous êtes en pleine forêt butant sur le granit et contournant les énormes racines où le chêne, le hêtre, le châtaignier et le noyer sont morvandiaux ainsi que le houx . Vous avez parfaitement illustré l’atmosphère et le silence impressionnant de ce pays rude et pauvre et en même temps divin. Le flottage du bois, l’élevage sont les principales activités du Morvan sans oublier la production des résineux.
    Afin de chasser le mauvais sort ,les morvandiaux superstitieux faisaient claquer leurs sabots pour préserver leurs récoltes. (danses traditionnelles) ou traversaient la rivière en dansant le saut du Gouloux au rythme de la cascade.
    Excellente traversée dans ce pays de senteurs. Le beau temps vous accompagnera et encore une fois bravo
    Fidèlement
    Christiane Orain

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