LA FEMME ANTILLAISE ET LA GUADELOUPE


J’ai achevé samedi 15 octobre un séjour d’une semaine ouvrable en Guadeloupe où j’ai eu l’occasion d’intervenir un très grand nombre de fois devant des publics variés, universitaires, médicaux, agricoles et généraux ainsi que dans les différents médias de l’île. le programme ultra-chargé qui m’avait été mitonné aux petits oignons par le rectorat et les autres puissances invitantes ne m’a pas permis de faire plus que nager trois ou quatre fois dans une eau à 28 degrés dans la baie entre Grande- et Basse Terre, depuis une petite plage de l’Auberge de la Vieille Tour, au Gosier. Je n’ai sinon rien presque rien visité des iles de l’archipel. En revanche, j’ai rencontré énormément de personnes.

Dès la descente de l’avion, la première observation frappante est l’omniprésence de la femme antillaise,  fière et dominante . Fine ou enveloppée, longue ou trapue, elle avance cambrée, fesses et seins conquérants, le port altier, la tête relevée, légèrement  en arrière, le regard regardant loin devant elle, un sourire accroché à ses lèvres. Elle est superbe. Cette manière de s’imposer apparait participer d’une telle évidence que personne parmi les nombreuses personnes des deux sexes avec lesquelles je me suis entretenu n’a remis en cause ce qui semble être une donnée majeure de la société antillaise, les femmes sont les “poto mitan” de la maison et, au delà, de la communauté. Ce terme de poto mitan se réfère au pilier central du temple vaudou et, auparavant, des cases des populations amérindiennes qui vivaient dans les Petites Caraïbes, les Arawaks. Ce terme s’applique en principe à la prédominance féminine pour tout ce qui concerne la maison, la vie domestique, les enfants, l’école, les soins, etc. En fait, je l’ai dit, il apparait que ce rôle de pilier vaut aussi en une large mesure pour la société, sans doute l’une des plus matriarcale que je connaisse. Les femmes occupent la plupart des fonctions à l’école, dans l’administration, à l’hôpital. Au niveau politique, des personnalités comme Lucette Michaux-Chevry,  Josette Borel-Lincertin, la Guyanaise Christiane Taubira, l’Haïtienne Michaëlle Jean qui fut gouverneur générale, c’est à dire quasiment vice-reine du Canada,  et bien d’autres, illustrent aussi ce poids des femmes dans tous les secteurs d’activité jusqu’aux postes de responsabilité. Comme ailleurs mais peut-être plus qu’ailleurs, les filles ont ici de loin les meilleurs résultats à l’école. J’ai répondu trois heures durant aux questions des élèves en préparation Science-Po de tous les lycées d’enseignement prioritaire de l’archipel, trois sur quatre étaient des filles, au bas mot, six sur sept à Marie-Galante. Comment expliquer le phénomène ? Un premier élément est sans doute en lien avec la place féminine dans plusieurs société de l’Afrique subsaharienne. Le matriarcat était la norme de l’organisation sociale avant la colonisation, l’histoire et la tradition ont retenu le nom de nombreuses reines guerrières, l’ancien Dahomey a connu ses amazones noires. Aujourd’hui encore, les femmes occupent une position éminente dans le commerce, en particulier dans le sud non musulman du Nigeria, au Togo, au Bénin. L’esclavage a sans doute contribué à figer la situation. En effet, des éléments du prestige masculin traditionnel, la guerre, le travail rémunéré qui fait vivre la famille, etc. ne pouvaient se manifester au dehors alors qu’au sein de la maison le pouvoir féminin continuait d’opérer. Quoique ce soit là une horreur sans nom, l’accouplement des maitres avec certaines de leurs esclaves conférait parfois à ces dernière une position relativement privilégiée. En Guadeloupe, la Mulâtresse Solitude est une héroïne de la résistance noire au rétablissement de l’esclavage par Bonaparte. Aujourd’hui, je l’évoque plus bas, la violence masculine est un fléau des Caraïbes, en particulier des Antilles françaises, les femmes s’en  tiennent relativement à l’écart.

L’archipel compte 400.000 habitants, pour une surface de 1628 km carrés, soit 246 habitants au km carré. Les surfaces agricoles utiles ne sont guère que de 32.000 hectares, ce qui signifie qu’un habitant ne disposerait, s’il fallait que les îles de l’archipel vivent en autarcie, que d’un hectare pour 13 habitants, à comparer à 2,2 en France métropolitaine. Autant dire que même si toutes les terres étaient utilisées pour des cultures vivrières, l’archipel serait difficilement autosuffisant. De plus, la majorité des surfaces agricoles est réservée aux bananes et à la canne à sucre. Difficulté supplémentaire, 10.000 hectares de bananeraies on été contaminées par un insecticide chloré, rémanent dans les sols et dangereux, la chloredékone, leur dépollution représente un défi difficile. Au total, au moins 80% de l’alimentation est importée, même s’il existe aujourd’hui un effort pour remettre à l’honneur les produits maraîchers et les fruits cultivés sur place.

Le souvenir épouvantable de la traite, des africains jetés dans les cales des navires, parfois par-dessus bord, les blessures brûlantes des fouets, la sauvagerie trop fréquente de maîtres, la déshumanisation subie par leurs parents, les femmes objets de la lubricité des blancs, c’est à dire un passé somme toute proche, est un élément constitutif essentiel de la mémoire collective et de l’édification psychique de chacun. La volonté de vivre pourtant, d’édifier un monde dont les esclaves seraient les maîtres, monde caché à leur persécuteurs, a abouti à la riche culture créole dans ses dimensions linguistique, symbolique, culturelle et coutumière. Au contact de la culture européenne, elle a engendré un exceptionnel foyer de créativité poétique et littéraire, en particulier francophone, aux Antilles comme en Guyane et en Haïti, d’une richesse picturale, d’une inventivité et d’une flamboyance exceptionnelles. Pensons à Aimé Césaire, Christiane Taubira, Dany Laferrière, Yannick Lahens, Patrick Chamoiseau, Simone Schwartz-Bart, Édouard Glissant, Ernest Pépin, etc. A Point-à Pitre, le Mémorial-act de la traite et de l’esclavage est un bâtiment magnifique inauguré en 2015 par le Président de la République et de nombreuses personnalités du monde entier. Sa muséographie est riche et sobre, il relate l’épouvantable drame que fut la traite. J’ai pleuré. J’ai non seulement mieux compris pourquoi c’était là une catastrophe fondatrice à la marque indélébile pour les Antillais et autres descendants des esclaves, mais aussi combien cela avait contribué au retard de développement de l’Afrique. Toute une civilisation riche de savoir-faire adaptés aux circonstances a été annihilée par la prélèvement de quinze millions d’adultes jeune et robustes et par l’économie de la traite. La colonisation et l’exploitation des ressources par les blancs a ensuite pris la relève.

Le niveau scolaire des enfants de la Guadeloupe est bon, notamment celui des filles, je l’ai déjà rapporté, le taux de réussite au baccalauréat est légèrement supérieur à la moyenne nationale. Je me suis entretenu avec des professeurs, maitres, formateurs, élèves superbement mobilisés, me rappelant parfois plus les lycées français à l’étranger que, hélas, de nombreux établissements métropolitains.

À la mémoire vive, douloureuse et structurante de l’esclavage s’est rajoutée la succession de luttes sociales particulièrement vives en Guadeloupe, tragique dans les années 50 et 60 lorsque des gendarmes mobiles blancs tiraient sur des travailleurs noirs, en tuant plusieurs. Plus près de nous, la “bouleverse” de 2009 qui vit au terme d’une grève générale de 44 jours les revendications du LKP (Liyannaj Kont Pwofitasyon, Collectif contre l’exploitation outrancière) triompher malgré l’opposition initiale du gouvernement Fillon, constante du MEDEF, prend dans la conscience collective guadeloupéenne la dimension d’un mai 68, moins individualiste que celui de métropole, plus solidaire et habité d’un ardent combat pour la dignité.

Cela dit, il convient de noter d’autres aspects moins positifs de la réalité guadeloupéenne, sa violence croissante : les crimes de sang concernent une personne sur 100.000 en métropole, une pour 10.000 aux Antilles, dix fois plus, cinq fois plus qu’à Marseille. La violence est de deux type. La première est partie prenante du grand banditisme caraïbéen, La seconde de l’ordre de la sensibilité exacerbée à tout ce qui apparaît s’apparenter à un manque de respect : on tue pour un regard, un geste mal interprétés.

Vraiment, au terme de cette première prise de contact, je suis malgré tout convaincu que nos compatriotes des Antilles ont beaucoup à nous apporter, et réciproquement si nous parvenons à saisir le drame originel qui les fonde et dont l’image est sans doute indélébile.

Axel Kahn, le dix-huit octobre 2016

Partager sur :

2 thoughts on “LA FEMME ANTILLAISE ET LA GUADELOUPE

  1. Hommage à la femme antillaise, peut-être hommage à la féminité puisque autant que l’esprit le corps participe à sa beauté.
    Ah,oui bien sûr c’est ce que je voudrais pour la France, un ou une “poto mitan” dès 2017. Terme magnifique. Pilier central, pour moi, de votre texte.

  2. Très bel article, très proche de la réalité et du fondement de l’esprit de la femme antillaise, j’ai apprécié cette lecture que vous avez eu à travers l’observation et la recherche scientifique reflétant bien la l’originel esprit antillais!
    une antillaise, Guadeloupéenne, en accord!

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.