FEMMES


Je dédie ce billet à Françoise Héritier qui a consacré ses recherches et réflexions à comprendre les racines de la domination masculine qui opère dans presque toutes les sociétés.

La mère

Le cercle formé par Jean Kahn et ses trois fils était riche, chaleureux, tendre même mais exclusivement masculin. Ni notre mère ni nos épouses n’y participèrent jamais et, hélas, nous n’avions pas de sœur. Pourtant, tout sexisme, tout machisme, au moins conscients et explicites, étaient étrangers à notre père et à nous-mêmes. Je pense que l’un des mécanismes nous isolant de l’influence des femmes qui nous entouraient réside dans un certain intellectualisme de notre relation, en fait confortable et auto-protecteur. Non pas, bien entendu, que nos discussions s’élevassent à des sommets inaccessibles à nos compagnes. L’idée même en est ridicule. En fait, le paysage intellectuel où nous conduisaient nos échanges se caractérisait trop souvent par une certaine aridité, pour ne pas dire stérilité, peu attrayante pour des personnes naturellement méfiantes envers une pensée dont toutes les amarres avec le réel semblaient parfois avoir été larguées. Tel était le cas des femmes avec qui nous vivions et, peut-être, plus généralement, de nombre de leurs semblables. Elles ont raison, bien sûr, mais nous avons mis un certain temps à le savoir. Quant à notre père qui  eut deux frères, trois fils et qui, toute sa vie, enseigna essentiellement à des élèves de sexe masculin, il attendit cinquante ans,  malgré son évidente absence de dédain pour les femmes, pour être illuminé de cette bouleversante révélation. Il est vrai que sa fréquentation assidue de milieux psychanalytiques passablement machistes ne facilita guère son dessillement à ce sujet.

C’est d’abord notre mère que nous découvrîmes, avec un certain retard. Nous l’aimions, bien entendu, mais différemment, dans un autre registre auquel l’admiration, captée par le père, participait moins. Notre manière de la voir a changé au rythme de la conscience de plus en plus vive, que nous avons bientôt partagée tous trois, de la richesse des idées quand elles s’efforcent de rester ancrées à la réalité des choses, des gens et des situations. Pouvait-il en aller autrement chez un journaliste, Jean-François, et deux scientifiques, mon frère Olivier, chimiste,  et moi-même ?

Aujourd’hui, les fils Kahn survivant sont éperdument fiers de leur mère disparue, de son indépendance, de son énergie à retourner au combat, encore et encore, en faveur de ce qu’elle croit juste, ardente à s’informer, habile à analyser, prompte à s’engager avec une juvénile exaltation qui laissaient pantois ses petits-enfants et a toujours étonné ses fils. Olivier qui nous a quittés partageait ce sentiment. À 87 ans, elle se présente, sur la liste d’opposition, aux élections municipales de Mussy-sur-Seine, la commune dans laquelle elle a grandi et où elle s’est retirée. Battue de peu, elle prolonge son action comme présidente d’honneur d’une association locale à but récréatif et culturel, mais toujours prête à contester l’action du maire. À un membre de la municipalité en place qui avait ironisé sur la « Kahn de vieillesse » dont elle aurait surtout besoin, elle lance un défi, celui d’accepter un duel d’éloquence avec elle. Jusqu’à sa mort, elle nous réveille par téléphone dès potron-minet chaque premier mai, mes frères et moi, d’une vigoureuse Internationale, ou bien du Temps des cerises lorsqu’elle a égaré l’autre disque. Camille Kahn a aussi trouvé le moyen de se venger du sort qui l’avait accablé de trois  garçons : elle a maintenant un nombre bien plus grand  de brus auxquelles elle est toujours restée liée par une affection partagée, doublée d’une certaine complicité. « Moi aussi, je les connais, les Kahn I » leur signifiait-elle peut-être ?

Elle leur gardait pourtant de l’affection, à ses chenapans, notre mère, et leur fit, à 80 ans passés, un merveilleux cadeau. «  Mes enfants, nous dit-elle un jour, grâce à vous, ma vieillesse est tellement plus belle que ma jeunesse ! »  À certains moments, on se sent heureux. Ce fut le cas, à cet instant. Un jour, j’eus l’occasion d’écrire un article sur les contributions respectives des gènes mâles et femelles de l’embryon à la constitution des petits rongeurs.  De nombreuses expériences suggèrent que le féminin prend une part prépondérante dans le développement du cortex cérébral, impliqué dans les fonctions mentales supérieures, alors que le masculin intervient plus dans l’émergence des noyaux cérébraux centraux contrôlant la nutrition, la reproduction et les émotions. Je résumais ces données de façon lapidaire à ma mère en lui signalant que, transposés à l’espèce humaine, ces résultats conduisaient à en déduire que c’est d’elle que dérivaient sans doute  les caractéristiques intellectuelles de ses fils, en tout cas de leur part innée, plutôt que de leur très intellectuel père. Maman me regarde droit dans les yeux : « Tu vois, Axel, je l’ai toujours su… ».

Camille Kahn, « Millette », est décédée à Mussy à la veille de ses quatre-vingt-douze ans. Quelques jours avant, elle me dit, « Tu sais Axel, je sens que cette fois, la chandelle est en train de s’éteindre. » Je le savais. Elle ajoute : « J’espère seulement que sa mèche ne mesure pas trois mètres. » Elle était bien plus courte, en effet et heureusement.

La puissance au féminin

Il me faut tout de suite dissiper un doute et rassurer mes lecteurs. L’amour maternel des machistes ordinaires est compatible avec le plus grand mépris des femmes : « Toutes des p…, sauf ma mère, Dieu la protège ! » En fait au fil des années, mon intérêt et mon admiration générique pour la manière féminine d’être humain n’ont cessé de croître, parallèles à la découverte de la richesse, qui m’éblouit souvent, de femmes réelles. L’une d’entre elles, une jeune élève, aujourd’hui chef d’un groupe de recherche actif et reconnu, m’a lancé un jour, dans un défi amical mais vibrant de fierté : « N’empêche que ce sont nous, les femmes, qui donnons la vie. » C’est vrai, elles seules le peuvent, plus tout le reste. Je crois bien que là réside la menace ressentie dès les origines de l’humanité par les mâles dont la seule supériorité véritable réside dans leur plus grande efficacité à donner la mort, ce en quoi ils excellent et parfois se spécialisent, trouvant souvent dans les femmes les premières victimes de leur goût pour la domination brutale.

Les ethnologues, dont Françoise Héritier faisait partie, rapportent la très grande fréquence dans des sociétés restées longtemps à l’écart de l’influence européenne d’un mythe fondateur de la relation des femmes et des hommes. Jadis, les femmes gouvernaient le monde qu’elles avaient enfanté. Les hommes étaient dans une situation subalterne de reproducteurs et restaient au service des génitrices. La société chinoise des Na a jusqu’à il y a quelques années un peu reproduit cette situation. Profitant de leur force physique, les hommes se seraient révoltés. Vivant dans la crainte du retour à l’ordre originel, ils auraient partout organisé des sociétés répressives fondées sur la domination masculine.

Les femmes sont nombreuses dans le monde de la recherche. Dans les laboratoires, l’institut et l’université que j’ai dirigé successivement durant trente ans, plus de la moitié des équipes sont dirigées par des femmes, dont les performances scientifiques ne se distinguent en moyenne pas de celles de leurs collègues masculins. Parmi les groupes  les plus prestigieux, plusieurs ont une femme à leur tête. Mais, de plus, ces femmes, elles « assurent », selon une expression aujourd’hui populaire, et en cela se différencient des hommes. Souvent, ces derniers, engagés dans la compétition intellectuelle impitoyable de l’univers de la recherche, mettent tout le reste entre parenthèses, comme Jean Kahn le faisait des détails matériels de la vie. Tout aussi ambitieuses et dynamiques à ce niveau de responsabilité, mes collaboratrices me subjuguaient en ce qu’elles n’abandonnaient jamais rien, parce que telle était leur responsabilité, leur pratique, et leur appréhension de la vie. Plongées dans la lecture angoissée sur le net des derniers résultats de l’équipe concurrente, elles ajustent les expériences et les stratégies en fonction des nouvelles informations juste apprises, mais sans oublier de  vérifier que le plombier est bien passé à domicile ; elles donnent les instructions pour préparer le voyage vers l’université étrangère qui les a  invitées ; mais prennent aussi rendez-vous avec les professeurs de l’enfant en difficulté : Elles  s’impliquent dans la gestion des conflits internes à l’équipe puis  s’enquièrent de l’état de santé de la mère du conjoint et de leur vieux père. Et ce n’est là qu’un échantillon d’une hyperactivité intellectuelle, affective et physique qui donne le tournis.

Quant à savoir si cet ancrage tout féminin au réel est produit de nature ou de culture, il est bien difficile de répondre. « On ne naît pas femme, on le devient ! », proclamait Simone de Beauvoir en une formule qui devait devenir emblématique de l’un des courants du féminisme moderne, selon lequel la « féminitude » représente une forme ordinaire de l’oppression masculine. Existe cependant aujourd’hui un autre courant du mouvement féministe plus différentialiste, revendiquant, à l’inverse la valeur naturelle du sexe et du genre féminins. Ces deux visions explorent deux champs de la même réalité. Personne ne doute du caractère culturel de nombreux archétypes du comportement féminin, résultats d’un édifice oppressif institué depuis des millénaires par un pouvoir masculin disposant de la force et utilisant sa spécificité sexuelle afin de se préserver d’une concurrence menaçant sinon sa prééminence. D’un autre côté, il existe sans aucun doute une sexualisation précoce prénatale de certains mécanismes mentaux, complétée lors du rebond hormonal de la puberté. Cependant, chez Homo sapiens, la malléabilité cérébrale à l’environnement culturel et aux épisodes psychiques de la vie est telle, quelle masque en partie, et parfois presque totalement, les conséquences de cette empreinte biologique.

L’expérience de la maternité, qui est sans conteste un fait de nature, contribue aussi à façonner les comportements féminins, de manière si influente que sa seule possibilité me semble leur ajouter comme une étincelle supplémentaire de fierté et une évidence de responsabilité. Quelles la donnent ou non, les femmes ont en général le pouvoir de donner la vie. Lorsque, pour des raisons pathologiques, elles n’ont pas elles-mêmes cette capacité – ce qu’elles ont souvent des difficultés à surmonter -, elles la conservent au moins par procuration puisque ce sont leurs semblables, leurs sœurs, les femmes donc, qui seules mettent au monde les garçons aussi bien que les filles. Certes, il y faut aussi la semence d’un mâle, mais cela est somme toute assez contingent. Du strict point de vue de l’efficacité biologique, celui-là ou cet autre fera l’affaire, ou encore ce sperme anonyme de banque dont une paillette soigneusement déposée sera bien aussi efficace que l’étreinte. Nous sommes ici au cœur de l’actualité avec l’accession probable de toutes les femmes au don de sperme.

Les méthodes de procréation médicalement assistée sont devenues de plus en plus imaginatives dans le but de vaincre les stérilités. Dans l’avenir, la procréation sera peut-être remplacée par une forme de reproduction asexuée, le clonage reproductif. Je n’y crois nullement mais, dans tous ces cas, le ventre d’une femme, une mère, restera indispensable. Là réside sans doute une seconde racine originelle de la volonté de domination masculine sur les femmes : se préserver d’une compétition redoutable, voire déséquilibrée, en défaveur des hommes, et garder la haute main sur cette source incontournable de l’engendrement, et par conséquent de la pérennité du lignage, par le seul moyen où prévaut le masculin, la force brutale, celle du corps.

À ce propos, je dois manifester ici un désaccord net avec la si remarquable Françoise Héritier qui vient de nous quitter. Continuer de discuter avec elle qui nous a tant apporté est aussi manière de lui rendre hommage. Madame Héritier suggèrerai que la différence de force physique entre les femmes et les hommes est elle aussi un caractère acquis. Depuis les temps préhistoriques et l’antiquité, selon elle, les femmes auraient bénéficié de moins de soins, d’une alimentation moins riche si bien que le corps masculin se serait plus développé que le leur. C’est là une erreur manifeste. En réalité le dimorphisme sexuel avec des mâles plus grands et forts que les femelles  est presque général, de nombre d’insectes aux oiseaux et aux mammifères. On le retrouve chez les primates, en particuliers les grands singes hominoïdes, orangs-outans, gorilles et chimpanzés. Le fait est confirmé chez les australopithèques et les premiers humains. C’est là une donnée de nature bien expliquée par le rôle de la compétition sexuelle dans l’évolution,  et non un fait de culture.

Malaise masculin dans la société

Les femmes seules peuvent donner la vie. Avec le développement des techniques, elles peuvent aussi faire la totalité de ce que font les hommes. La guerre y compris. Tout cela se trouve aux racines d’un nouveau mal-être masculin qui s’installe, les hommes se posant la question, surtout dans les sociétés occidentales, de leur place réelle, si elle existe encore. Il leur reste leur brutalité, servie par un développement musculaire que la testostérone stimule. Jusqu’à il y a peu, elle était souvent impunie de par la conjonction d’un formatage psychologique des femmes qui les amenait à la supporter comme fléau de nature certes dangereux mais inéluctable. Souvent, la honte qui envahit les victimes s’en mêlait. Tout est en train de changer, cependant, à très grande vitesses à la suite des scandales récents de harcèlements et viols « ordinaires ». Certains hommes s’en trouvent plus désorientés encore, ils se demandent si l’on en veut pas aussi au désir masculin lui-même. Injustice, ressentent-il alors, conscient de ce que le désir féminin – il existe, bien entendu, il est puissant, lui aussi – est plus épargné. Malaise complexe dans la société. Retour de la vieille terreur ancestrale de la reprise du pouvoir par ces femmes dont les mythes avancent que l’homme était parvenu à se libérer. Cauchemar fantasmagorique d’un monde matriarcal où ne resterait plus aux mâles qu’une dangerosité résiduelle dont « l’autorité » apprendrait bien à se préserver.

Une seule solution, alors, et ce n’est pas pour une fois la révolution. C’est l’amour. Le mouvement vers l’autre dans le désir conjoint assumé, dans le plaisir partagé, sources d’une énergie formidable de bâtir ensemble. Parfois une famille, et tout le reste. Le monde. Le monde des femmes et des hommes.

Axel Kahn, le seize novembre 2017

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. Apprenez comment les données de vos commentaires sont utilisées.