Justement, hier soir, alors que tentais de combattre la chaleur étouffante dans une auberge sur la place et ingurgitais pichet sur pichet, un cavalier tout poudré de la poussière du chemin qui, mélangée à la sueur qui dégoulinait, laissait des stries noirâtres sur son visage, se précipita vers moi : “Ah, te voila enfin, mousquetaire ! C’est Porthos qui m’envoie. Il est à Éauze et a appris que tu passais par chez lui ; il veut te voir, demain, avant le déjeuner si tu peux. Ça a l’air important et urgent. Vas-y ! Diantre, Porthos dans le coin et qui me fait appeler, dans quel pétrin s’est-il mis, le bougre ? Bien sûr, pas question de ne pas répondre à son appel, notre devise dans le temps n’était-elle pas : “Un pour tous, tous pour un ? ” N’empêche, j’étais drôlement embêté. On était vendredi, mon cheval était déféré, le maréchal ne travaillait pas ce samedi car il était justement à la foire d’Éauze.
Tant pis, il n’y a pas à hésiter, j’irai à pied. Avec la canicule qui sévissait, c’était plutôt une bonne chose que ce grand dadet de Porthos m’ait mandé pour l’heure du déjeuner, cela me forcerait à me lever tôt. À cinq heures j’étais réveillé. Le temps de prendre une sérieuse collation et de me préparer, à six heures trente je m’élançai, Flamberge au côté, prête à être dégainée, sur le chemin, qui est juste celui qu’empruntent les jacquets, je le connais bien. C’est au milieu des vignes dont mes compatriotes vignerons tirent l’aygo ardens, ce délectable alcool que les jacquets ont fait connaître à toute l’Europe et que, jeune, j’ai vu expédier par des barges sur la Baïse, que j’assistai au lever d’un soleil grand et rond, d’apparence paisible à cet instant mais dont je connais trop bien le pays pour savoir qu’il serait bientôt “ardens”, lui aussi. Je ne marchais pas depuis une heure quand un cavalier différent de celui d’hier se précipita vers moi à bride abattue :”Mousquetaire, je savais te trouver sur la Via Podensis des jacquets. Peux-tu te détourner de deux ou trois km du Camino pour passer par Larressingle, il y a là bas des quidams qui ressemblent à des coupeurs de bourses ; ils viennent d’arriver et terrorisent tout le monde ?” Ah fichtre bleu, il ne sera pas dit que l’on fait appel au vieux d’Artagnan et qu’il se défile. J’y allais, Flamberge au poing. Ah, mes amis, quelle belle cité que Larressingle, bien à l’abri derrière ses hautes murailles, défendue de plus par son fier château. Les étrangers s’étaient fait passer pour des colporteurs, ils étaient dans la place, le seigneur des lieux était parti car il avait pris part à la Fronde et le cardinal ne lui pardonnait pas. Alors d’Artagnan est arrivé, pressé, le grand d’Artagnan comme on dit des fois, sa Flamberge tournoyante, criant “Montjoie saint Denis”. J’aurais aimé que vous assistassiez à leur déroute piteuse. C’est pas tout ça, l’heure passe et Porthos a besoin de moi.
Je coupai alors pour rejoindre le pont d’Artigue, passage obligé des jacquets depuis toujours. Beau pont, ma foi, avec ses arches romanes irrégulières. Puis, remonté sur le plateau, je retrouvai les vignes…et le soleil qui commençait à mettre ses menaces à exécution. Il était haut et les feuilles de vigne étaient de peu de secours, elles ne protègent en principe qu’une partie de l’ individu, la soeur de Flamberge, sans beaucoup d’efficacité contre l’astre, pas plus que contre Milady, ou même ma douce mais si ardente Constance, dont les astres sont dévastateurs, eux-aussi. Bon, je m’égare, allons. En chemin, des blancs-becs des deux sexes voyant mon aspect chenu se mirent dans la tête de me suivre, voire de me précéder, les sots. Je les laissai bientôt tout suants et haletants, ils ne doivent pas encore être céans. Je rencontrai aussi une jolie biche très tendre qui me dévisagea longuement dans un champ d’orge en cours de fauche, avant de trouver refuge dans la partie encore non fauchée, sautant de sorte que je voyais réapparaître ses petites oreilles toutes droites et son joli derrière, comme celui de Constance, et même de Milady, la garce….Bon, je m’égare, hâtons-nous.
Mon trajet était ce matin de deux types. Soit des allées ombragées au bord de l’eau, infestées de moustiques, soit d’arides chemins sur les coteaux. Dans les premières, je tachais de chasser les bestiaux agressifs par de vastes battements de mon grand chapeau à plume, avec une efficacité toute relative, si bien que je préférais encore griller. Pour atténuer l’effet de la cuisson, je trempais, chaque fois que j’en rencontrais, même si elle était de propreté douteuse, mon grand chapeau dans l’eau. Sa plume alors piteuse ne se dressait plus aussi fièrement. Milady aurait ri, la cruelle, et même la prude Constance aurait souri. Ne voilà-t-il pas que je recommence à divaguer, du sérieux, l’heure est grave.
J’arrivais passablement épuisé, déshydraté, au bord du coup de chaleur. Quand il s’agit de porter secours aux amis, on ne s’économise pas ! Le clocher de la collégiale s’apprêtait à sonner les deux coups de l’après-midi lorsque je rejoignis enfin Porthos. Il ne semblait guère menacé, le bougre, attablé devant une pantagruélique assiette de garbure qu’il avait presque finie. “Te voilà enfin, il fallait que tu viennes, je me suis procuré ces cruchons de floc, ce superbe foie gras d’oie et ce confit de canard, avec un barillet d’eau de vie de chez vous, je n’allais tout de même pas me taper tout cela seul ! En t’attendant, j’ai consommé un en-cas, tu vois.” Sacré, Porthos, on ne le refera pas!
Histoire gasconne – C’est cela, le Gers, où j’ai passé les 10 premières années de ma vie d’enseignante débutante puis davantage “chevronnée” dans l’enseignement agricole public. J’en garde les souvenirs de km arpentés dans la campagne aux courbes généreuses, aux reliefs adoucis et, au détour d’un chemin voire d”une route toutes les constructions majeures décrites. Je n’avais pas de rapière au poing seulement la fiche d’évaluation des stagiaires. Ce département a aussi le goût des “RESTES” du lundi soir où, invitée à -enfin- les terminer, je participais lors de grandes tablées, suivant la saison, à ne pas que recracher les plombs de chasse des gibiers, ceux du tripotage du cochon, des préparations des oies et des canards, de la si aérienne tourte gersoise et la bouteille d’Armagnac pendant la partie de belote où un “canard” me tenait éveillée… J’entendais parmi tellement de propos, que les chats siamois (car il y a aussi des “restes” pour les chats qui vaquaient) n’étaient que “des chats de coussins” mais ils étaient nourris et se rendaient, quand même, aux désirs de la fermière, de galoper les souris…. et ils finissaient la soirée, près de la cheminée sur ses belles cuisses, en forme de coussins, de leur nouvelle maîtresse qui n’était ni Milady et encore moins Constance… Mais Yvonne ! Les chats siamois s’étaient données et s’y étaient endormis.
Bonne route et portez-vous bien surtout !
Bonjour
D’Artagnan est passé par Larresingle, dites vous.
Pour le rejoindre le pont d’Artigues, il a eu une vue superbe sur le château de Beaumont.
Ce château et le village l’ont accompagné après son passage de l’Osse.
Notre ami d’Artagnan a-t-il alors eu une pensée pour Louis de Pardaillan Gondrin qui y fut
exilé par le patron des mousquetaires, un certain Louis le quatorzième ?
Il est vrai que ce bougre de Louis de Pardaillan avait eu l’extrème mauvaise goût de se plaindre publiquement et de belle manière du fait que l’autre Louis (le roi) lui avait un peu volé sa femme.
Bonne journée, encore sous le soleil.
Il ne vous reste que 10 jours pour remplir votre contrat