FRAGILITÉ, PROTECTION ET ACCOMPAGNEMENT à l’heure de Covid_19


Nous sommes tous fragiles car la vie l’est, la vie humaine comme les autres. Certains, cependant, le sont beaucoup plus que leurs semblables, pour une grande diversité de raisons. La pauvreté, la discrimination sociale quelle qu’en soit la cause (aspect, religion, genre, etc.), le niveau d’éducation et la familiarité avec la langue et les codes culturels de la société dans laquelle ils vivent fragilisent les personnes. Cette fragilité est très souvent d’origine physique et liée à un handicap constitutionnel ou acquis, à des maladies et à l’âge. Elle se manifeste avec acuité à l’occasion de l’actuelle pandémie de Covid_19.

Chaque personne est susceptible d’être contaminés par le virus CoV-2 et de contracter la maladie. Dans le monde entier, cela a conduit à freiner durant un temps la propagation de l’épidémie en décrétant un confinement généralisé.

Cependant, les données cliniques de l’épidémie ont rapidement démontré que certaines personnes étaient plus fragiles, manifestaient avec une fréquence élevée des formes cliniques sévère du Cocid_19 grevée d’une mortalité accrue. Ce sont les séniors, les personnes en excès pondéral, diabétiques, souffrant d’insuffisance respiratoire et cardiaque, traitées pour cancers ou autres affections de longue durée. Dix-huit millions de citoyens français apprenaient fin avril de la sorte que, en raison de leur fragilité, le déconfinement était remis, en ce qui les concerne à plus tard. La fin de l’année avançait la Présidente de la Commission Européenne. L’année 2021 proposait même une officine de santé publique. Les arguments avancés reposaient certes sur les risques encourus par ces personnes mais tel n’était pas l’argument principal. C’est surtout la protection des services hospitaliers, en particulier leurs unités de soins intensifs, que l’on mettait en avant.

Bien entendu, ces préoccupations étaient légitimes. Cependant elles débouchaient sur des décisions gouvernementales projetées inacceptables à plusieurs titres. Le premier est constitutionnel : un principe de discrimination en raison de la fragilité est contraire aux principes et à la lettre du texte le plus important de la République, la constitution de 1958 et ses fondements rappelés dans son préambule et article premier presque inchangés depuis le texte de la constitution de la Première République en 1793, et même la déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789. Nul doute qu’une mesure menaçant les personnes âgées et fragiles, et elles seulement, d’amendes et de poursuites en cas de déambulation intempestive n’aurait pas résisté à l’avis du Conseil d’État ou du Conseil Constitutionnel s’ils avaient été saisis.

De plus, la limite de la fragilité justifiant le maintien discriminatoire du confinement était bien incertaine. Les femmes enceintes sont exposées, tous les hommes aussi. Ils forment 73 % des personnes sous ventilation assistée. Alors, confinées les futures mamans, confinés tous les messieurs de sept à soixante-dix-sept ans, et au-delà ? Ingérable !

L’opposition au projet de déconfinement discriminatoire s’enracinait aussi dans les principes mêmes de l’humanisme, en particulier de l’humanisme sociétal. Le processus par lequel un groupe d’individus vivant à proximité les uns des autres fait société est le souci individuel de l’autre, plus le souci collectif de chacun. En particulier l’attention aux plus fragiles qui le requièrent le plus, la valorisation du concept d’accompagnement. Une société débute par l’attention à ceux dont la qualité et l’importance ne sont en rien entamés par leur fragilité ; qu’il importe pourtant d’accompagner comme des égaux avec qui on est prêt à partager son pain – cum panere, étymologie du mot – afin que, justement, cette « dignité intrinsèque » ne puisse sombrer dans une logique de la force et de la santé. Les membres d’une communauté font sociétés quand ils deviennent compagnons. Le maintien prolongé d’un confinement administratif pour les personnes fragiles serait peu compatible avec ces principes qui entendent que le souci de la fragilité débouche sur la nécessité de conseiller, d’accompagner, de protéger, certes pas de discriminer. Pour une personne âgée, atteinte d’une maladie grave, la perte d’un printemps et d’un été, d’une saison des jonquilles, du muguet, du temps des cerises, de l’ardeur du soleil atténuée par l’ombre des frondaisons est bien plus irréparable que pour un adulte plus jeune. Ce peut-être, cela a été un moment dans l’esprit de gens concernés, la perte du goût de vivre.

En réalité, dans les arguments avancés pour justifier le funeste projet de confinement prolongés pour « les vieux et les autres personnes fragiles » transparaissait l’intention, exposée crûment parfois. Non pas les protéger mais s’en protéger, préserver de la sorte le système hospitalier. Derrière un bon sens assez primaire, c’était là un discours assez osé. En effet, la surcharge maximale du système hospitalier est due à l’afflux de personnes confinées que l’on n’a pas su protéger, les pensionnaires des Ehpad. Entre ceux décédés dans les établissements et à l’hôpital, ils représentent la moitié des morts décomptés à ce jour. Leur fragilité était connue, bien mise en évidence par les Chinois. Pourtant, on a certes interdit les visites des familles mais rien n’a été mis en œuvre pour les protéger du personnel, non testé, non masqué, sans sur-blouses au départ. Une hécatombe de personnes fragile confinées ! On les a privés par la mort d’un dernier printemps, d’un dernier été. Et l’on tentait d’en priver aussi les survivants ! J’avoue avoir ressenti une profonde indignation lorsque l’intention des autorités a été connue. Heureusement, l’évidence de l’inconstitutionnalité de la mesure, sans doute, une réflexion plus humaniste, peut-être, on conduit en deux jours le Président de la République à revenir à une vision plus saine fondée sur l’information et la responsabilité et non plus la contrainte.

Reste à protéger réellement les personnes fragiles, leur permettre de souffler un peu après le déconfinement généralisé, de respirer une fois encore les senteurs de la belle saison, laisser fleurir leur cœur de la sève qui monte, de la vie qui explose. Une ultime justification parfois, en ce qui les concerne. Réparer l’abandon dans lequel ils ont été laissés et qui en a balayé tant. Au moins, outre les meilleurs conseils du monde, les moyens de se protéger au cours de leur déconfinement prudent. Des masques, au premier chef, mis gratuitement à leur disposition. Ils sont dus aux plus fragiles en affection de longue durée, comme tous les produits de santé indiqués du fait de la maladie dont ils sont atteints. Or la fragilité de ces personnes à l’infection par CoV-2 est liée à leur affection, le masque est un authentique soin préventif en rapport avec elle. Pourtant, cette évidence peine à être admise par les autorités, elles finiront par entendre raison. Dans le domaine du cancer, La Ligue a reçu depuis le neuf mars des centaines d’appels de personnes en traitements, terrorisées de ce qu’elles doivent se rendre dans un centre de soins sans protection durant leur trajet, parfois durant le traitement ou les examens pour lesquels ils s’étaient déplacés. Délaissées, elles aussi, en dépit de leur fragilité. Il n’y avait à l’époque de masques pour presque personnes en dehors des soignants, tel ne sera plus le cas au moment du déconfinement. Alors il est temps, il n’est que temps, de retisser un lien de société dont la raison d’être est d’y inclure pleinement la fragilité.

Axel Kahn, le dimanche trois mai 2020.

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6 thoughts on “FRAGILITÉ, PROTECTION ET ACCOMPAGNEMENT à l’heure de Covid_19

  1. Merci M. KAHN pour ce texte analytique rempli de bon sens et de sensibilité. Aider les personnes les plus fragiles à vivre tout simplement et pleinement une belle saison de plus est primordial pour ces dernières. Fragiles , elles le sont de par leurs difficultés physiques à vivre comme avant. La maladie, souvent, mais aussi et surtout par le sentiment de solitude, en sont les principales causes.. Les isoler davantage les fragilise un peu plus chaque jour. A cet âge, chaque jour perdu a plus d’importance que lorsque l’on est jeune, ayant toute la vie devant soi!
    Je suis d’accord sur cet autre point, le manque de masque dans les EHPAD. La débrouillardise des bénévoles et des représentants des usagers a souvent fait la différence, mais à retardement, il fallait bien s’organiser, et le mal était déjà fait, hélas! Tant de personnes âgées ayant payé le prix fort face au civid-19 !
    Il n’est jamais trop tard pour bien faire. Faisons confiance aux bénévoles toujours mobilisés, en toute discrétion..

  2. Fragilité
    ——–

    Ah, faut-il regretter de n’avoir qu’une vie ?
    Avec l’âge avancé se fane toute envie.
    L’anéantissement, qui pour chacun est sûr,
    Me fait trouver plus beau chaque matin d’azur.

    De ma fragilité ma rime se colore,
    Comme un bûcher jetant l’éclat d’un dernier feu ;
    Et, par-dessous ce feu, la braise couve encore
    Dont un plus rouge éclat est sur le point d’éclore,
    Lorsque viendra le jour d’écrire un mot d’adieu.

  3. Ne pas priver un vieux d’un dernier printemps dites vous, certes mais
    – nombre de vieux ne tiennent plus trop à la vie, ou estiment sereins que la vie est derrière eux, ou n’ont plus conscience de la vie
    – déscolariser un jeune, lui faire perdre son emploi, les conséquences peuvent en être bien plus longues qu’un printemps
    Ne croyez-vous pas, Monsieur ?

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