LES GÈNES, LE BIEN ET LE MAL


Le journal Le Point publie en décembre 2016 un numéro hors série dans sa collection ‘Références”, consacré aux textes fondamentaux sur la morale.

Pour ma part, j’ai répondu aux questions de François Gauvin, du Point, qui m’interrogeait pour connaitre mes positions de moraliste, par ailleurs généticien impliqué depuis trente ans dans tous les débats nationaux et internationaux concernant la “bioéthique”.

Voici cette interview.

 

Dans vos livres sur la morale, vous évoquez la question du génome. Le bien et le mal viennent-ils de notre ADN ?

Notre aptitude à la morale est bien sûr ancrée dans un phénomène évolutif qui a abouti à un génome humain. Cela ne signifie pas qu’il existe un codage génétique de la morale, mais que l’aptitude à penser la morale dépend des propriétés de notre esprit que nos gènes nous permettent de développer. Mon hypothèse est que la morale est liée à deux conditions permettant l’émergence de l’humain : avoir un génome humain, et que les potentialités codées par celui-ci trouvent à s’épanouir dans l’échange humanisant au sein d’une société humaine.

Dans Êtres humains, pleinement, vous imaginez des jumelles qu’une catastrophe sépare à moins d’un an. L’une, abandonnée à son sort, devient une enfant sauvage, l’autre reçoit le prix Nobel de médecine. Le même génome, mais pas le même sens moral ?

Leur génome les a toutes deux dotées d’aptitudes mentales exceptionnelles. Mais privée de contacts humains, l’enfant sauvage souffre d’un retard mental important, et son aptitude à la morale est sans doute  limitée. Il en va de l’humanité comme des bûches dans l’âtre : pour brûler, elles doivent pouvoir s’embraser l’une l’autre. Les individus s’humanisent les uns les autres. Cette réciprocité permet de retrouver les fondements classiques de la morale que sont l’autonomie, la bienveillance, l’évitement de la malveillance et la justice. J’appelle donc « bien » tout ce qui prend en compte cette réciprocité dans l’émergence de l’humain, et  « mal » tout ce qui lui porte atteinte. Telles sont  les bases de ma morale sans transcendance.

Mais des différences d’ADN peuvent-elles influencer les comportements moraux?

Oui, donnons en un exemple. On connaît deux déterminants particuliers du comportement agressif d’un adulte, l’un biologique, l’autre culturel. Le déterminant biologique est la forme d’un gène qui code une enzyme, la monoamine oxydase ou MAO-A. Si cette enzyme est très peu active, des monoamines cérébrales, notamment la sérotonine, seront élevées, prédisposant à une hyperréactivité qui peut se traduire par la violence. L’autre paramètre est d’avoir été maltraité pendant l’enfance, ce qui augmente le risque de devenir un adulte maltraitant. Imaginons deux jumeaux séparés à la naissance qui ont une forme peu active de l’enzyme MAO-A, et donc des monoamines cérébrales élevées. Celui qui vit dans une famille aimante aura peu de risques de devenir un adulte maltraitant. En revanche, son jumeau ou sa jumelle – surtout son jumeau parce qu’il y a une petite prépondérance masculine à la violence liée à la testostérone -, s’il est dans une famille qui le maltraite, aura entre quatre et huit fois plus de risques de devenir un adulte maltraitant. Avec une MAO-A très active, cette prédisposition n’aurait pas existé.

Vous cherchez à établir une morale universelle, mais les cultures n’ont pas les mêmes codes moraux…

J’ai presque une confirmation de mon hypothèse universelle. Prenez l’épopée de Gilgamesh*, la plus ancienne connue, qui se passe en Mésopotamie, dans une culture à mille années-lumière de la nôtre : ses bases morales sont parfaitement intelligibles. On y condamne ainsi la tyrannie, le droit de cuissage…On valorise la fidélité en amitié, le fait de prendre soin de la veuve et de l’orphelin. Ces bases morales nous seraient inintelligibles si le bien et le mal étaient totalement relatifs.

Mais pour évaluer les avancées biotechnologiques, existe-t-il des critères moraux ?    

Bien sûr, et ils rejoignent ma définition du bien du mal. Si une avancée technologique permet de faciliter le plein épanouissement des autres, alors, qu’elle soit naturelle ou pas, elle est pour moi bonne. Sinon, elle est mauvaise. Prenez la gestation pour autrui, la GPA. Je ne condamne pas moralement une GPA qui serait vraiment solidaire. Une amie très chère qui accepte de porter un enfant pour son amie accomplit un acte de générosité que je ne peux réprouver. Mais dans 95 ou 98 % des cas, les mères porteuses s’engagent par contrat commercial à remettre l’enfant sans s’y attacher. L’introduction de la fonction gestatrice des femmes dans le commerce n’est pas un progrès. Il ne convient pas de modifier les règles en vigueur du droit romain qui dit que la mère est la femme qui accouche d’un enfant. Dans le cas d’une GPA altruiste, il est possible à l’amie porteuse d’abandonner cet enfant et de permettre son adoption plénière par la génitrice biologique. Mais si une mère porteuse veut garder cet enfant, elle en a incontestablement le droit.

Certains rêvent de se reproduire par clonage…

Se pose alors la question des limites du pouvoir des parents sur leur progéniture. Aujourd’hui, les parents peuvent de plus en plus avoir un enfant s’ils le veulent et quand ils le veulent. Et ils l’élèvent comme ils l’entendent. Il n’y a pas lieu de leur ajouter un nouveau pouvoir qui leur permettrait d’avoir un enfant tel qu’ils le rêvent. L’enfant est une personne : c’est un tiers. Rien ne peut moralement justifier une prise de pouvoir sur son intimité biologique, ce serait contradictoire avec les principes de la réciprocité.

Des patients reçoivent déjà des implants cérébraux pour soigner des troubles neurologiques. L’homme « augmenté » est-il une bonne chose ?

Imaginons un soldat qui saute sur une mine, et qui perd ses quatre membres, ses yeux, etc. On lui greffe des prothèses mues par la volonté, connectée au cerveau ; on lui implante des dispositifs photosensibles remplaçant ses yeux. Cet homme est devenu un cyborg. Mais il est surtout une personne dont humanité est conservée et dont l’autonomie est préservée. Comment y être défavorable ? Le rôle d’une médecine bienveillante est de s’efforcer de préserver au maximum, malgré les maladies et les accidents, l’autonomie des personnes. Mais si par tel ou tel procédé biologique ou implantation de matériel électronique on crée un lignage « augmenté », comme vous dites, en faire bénéficier l’humanité entière relève du fantasme. La médecine et la science se sont jusqu’à présent fixées l’objectif de compenser les accidents ou les inégalités de la nature, fasse qu’elles ne prennent pas demain en charge la création d’inégalités supplémentaires ! Pour réellement « augmenter » l’humanité, nous savons déjà ce qu’il faudrait : une éducation pour tous, de meilleures conditions nutritionnelles, etc., tout à rebours de la création d’une nouvelle aristocratie de surhumains.

Les comités d’éthique sont de plus en plus nombreux et vous-même en présidez plusieurs. Quel est leur rôle ?

Ce sont des organismes consultatifs qui cherchent à déterminer si une nouvelle situation constitue une chance ou une menace pour l’humain. Avec les avancées technologiques, ces situations se multiplient, et il est très compliqué d’y répondre. Il faut comprendre la nature exacte de la nouvelle technique, ses possibilités, les références philosophiques, morales, historiques et juridiques qu’elle appelle. Le comité d’éthique donne au public du grain à moudre par son avis et, surtout, il indique comment il en est arrivé à sa conclusion. L’ensemble doit aider au débat d’ordre démocratique.

Leur mission n’est-elle pas d’inciter les législateurs à convertir le bien et le mal en termes légaux ou illégaux ?

Non, ce n’est pas leur rôle, même si dans certains cas, leur avis peut aller dans ce sens. Par exemple, si une évolution technique soulève un problème moral majeur mais peut déboucher sur un marché extrêmement important, la seule possibilité de l’enrayer, c’est de s’y opposer par la loi.

Axel Kahn, interviewé par François Gauvin, Le Point. Décembre 2016

 

3 thoughts on “LES GÈNES, LE BIEN ET LE MAL

  1. Bonjour à tous
    Dans notre association RERS (Réseau d’Echanges Réciproques de Savoirs) nous pratiquons la réciprocité. Chacun est offreur ou demandeur d’un savoir liés aux métiers, la culture, l’expérience…en échangeant nous apprenons à bien discerner la demande de l’autre, à bien présenter notre offre. Et aussi en conversant trouver dans les expériences du demandeur quelques savoirs à offrir aux autres ainsi de suite la réciprocité s’installe dans la gratuité.
    Notre mouvement est national et international. Qu’en pensez-vous?
    A ce sujet voir le site de notre amie http://www.angelajanehoward.com Marie-Jo

  2. Demande informations dans le cadre d’un TPE sur l’Homme modifié, la transhumanisation et la bioéthique

    Bonjour Monsieur,

    Actuellement élève en 1S au Lycée Notre Dame de la Compassion je travaille sur un TPE portant sur l’Homme modifié, amélioré : ” L’homme de demain : artificiel ou naturel? ”

    En effet comme chercheur dans votre travail sur les gènes, mais aussi comme membre du Comité Consultatif d’Ethique vous êtes souvent intervenu concernant les progrès de la recherche génétique et le rôle de la Bioéthique et j’ai pu voir et lire plusieurs de vos interviews.

    Aujourd’hui je me pose beaucoup de questions sur le rôle de la bioéthique et les risque liés à la modification de l’Homme. C’est pourquoi je me permets de prendre contact avec vous pour connaître votre avis.

    J’aimerai connaître votre définition de la bioéthique et de son rôle. Mais aussi votre position concernant la capacité qu’ont, aujourd’hui, les Sciences de modifier l’Homme. Pour cela j’aimerai savoir si vous accepteriez de répondre à certaines questions.

    Par exemple pensez-vous que les modifications du génome de l’Homme soit possibles facilement à l’avenir? Pourra-t-on créer l’Homme parfait?

    Pensez-vous que les améliorations médicales ne risquent pas de déboucher vers un certain eugénisme?

    Que pensez-vous du Transhumanisme et de la recherche de l’immortalité?

    Croyez-vous possible de mettre en place des lois de Bioéthique commune à tous les pays pour éviter certaines dérives?

    Pourriez-vous me conseiller des sites ou des documents qui parleraient de ces sujets?

    J’ai vu plusieurs de vos conférences sur la bioéthique, m’autorisez-vous à utiliser des extraits de vos interventions et à vous citer dans le film que nous faisons pour notre TPE.

    En vous remerciant de votre réponse, je me permets de vous souhaiter de bonnes fêtes de fin d’année.

    Thibault BERNARD

  3. Si la physiologie nous montre ce qu’est le mécanisme de nos organes, si la psychologie nous apprend quelles sont nos facultés mentales et sentimentales, la morale nous enseigne l’usage que nous devons en faire.
    La physiologie nous dit ce que nous pouvons, la psychologie ce que nous faisons, la morale ce que nous devons.
    On peut la définir ainsi : « C’est l’ensemble des règles qui doivent guider la libre activité de l’homme. »
    Ces règles doivent être basées sur les vérités éternelles ; elles doivent reposer sur les principes mêmes qui ont créé la vie et dirigé l’évolution humaine. Sans cela ce n’est pas la morale.
    Ces principes étant partout les mêmes, sur notre terre, tous les hommes doivent être soumis aux mêmes règles de conduite puisqu’ils sont soumis aux mêmes lois physiologique. Donc, la morale doit être une, elle doit être universelle comme les vérités premières qui doivent être l’origine et la fin de tous les devoirs de la vie.
    L’histoire nous montre, en effet, que les préceptes de morale, observés chez tous les peuples de la terre, reposent sur un fond commun d’idées.
    Le code du devoir a toujours été à peu près le même. La pensée souveraine qui a traversé tous les âges et qui semble être née spontanément dans toutes les parties du monde, est l’écho des lois immuables qui gouvernent la nature humaine.
    Les vérités morales, nécessaires à la vie sociale de l’humanité, ne sont le privilège d’aucun temps, d’aucun peuple, d’aucun individu. Partout la conscience humaine est soumise aux mêmes lois et se développe dans la même direction.
    Il ne doit y avoir qu’une morale, comme il ne doit y avoir qu’une science.
    La morale universelle, unie à la science universelle doit devenir la Religion suprême, celle qui dirigera tous les peuples, qui régnera dans toutes les nations.
    « Les lois morales ne sont pas nées d’hier ni d’aujourd’hui, elles vivent de toute éternité ; je ne pense pas que les ordres d’un mortel aient assez de force pour renverser ces lois, qui ne sont pas écrites, mais qui sont immuables. » (Sophocle Antigone).
    Mais les causes premières sur lesquelles se base la loi morale échappent à l’entendement actuel de l’humanité.
    Elles sont à l’origine de la vie sociale, comme les causes qui ont dirigé l’évolution des êtres sont à l’origine de la substance organisée.
    L’idée que nous avons d’une loi morale n’a pas son origine dans notre moi actuel, nous l’apportons en naissant, c’est un lot de l’héritage ancestral. Nous pressentons les lois de l’ordre moral, nous les proclamons et nous nous y soumettons avant de les comprendre : C’est un phénomène d’atavisme. Nous pouvons même dire que, dans l’état actuel de l’esprit humain, les causes n’en sont plus du tout comprises.
    Et, cependant, il semble qu’une voix intérieure révèle à l’homme la différence qui existe entre le bien et le mal, le juste et l’injuste. Mais la cause de ces différences lui échappe.
    C’est un flambeau que les générations se passent de mains en mains sans que personne ne songe à demander qui a allumé ce flambeau, où, quand et pourquoi….
    « Quant à l’idée du bien et du mal, de l’honnête et de l’infâme, de la décence et de l’indécence, du bonheur et du malheur, de ce qui est conforme au devoir, de ce qu’il faut faire, ou ne pas faire, quel homme ne l’a pas apporté, pour ainsi dire, en venant au monde ? » (Epictète. Discours)
    Les causes morales doivent être cherchées dans les principes mêmes qui ont créé la vie et dirigé l’évolution puisqu’elles sont inhérentes à la nature humaine. Mais il faut savoir quel est le rapport qui peut exister entre ces principes et les actions des hommes ; pourquoi la nature humaine est organisée de telle sorte qu’en suivant ses impulsions l’homme ne va pas toujours vers le bien ? Quelle signification on doit donner au mot bien et au mot mal, quel est le but que l’homme doit chercher à atteindre, en un mot, qu’est-ce que la perfection morale ?
    https://livresdefemmeslivresdeverites.blogspot.com/2017/07/le-bien-et-le-mal.html
    Cordialement.

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