GÈNES ET INTELLIGENCE


S’il est un sujet qui sent le soufre, c’est bien celui-là. Et cela dans ses prémisses depuis fort longtemps, des milliers d’années, bien avant la génétique et la mesure de l’intelligence. Cette question est à la base de toutes les doctrines inégalitaires, celle des aristocraties, des lignages, elle a fait le lit de l’esclavage et d’autres formes d’exploitation. Dès le dix-neuvième siècle, elle a été à l’origine des principales idéologies scientifiques qui se sont constituées dans la foulée de la science de l’évolution et de la génétique : racisme, darwinisme social,  eugénisme. Le nazisme peut être défini comme un fascisme qui s’appuie sur de semblables idéologies scientifiques. La définition de ce terme est celle d’un préjugé ancien qui utilise le prestige d’une science établie pour renforcer son pouvoir de conviction. Tel est le cas : il y a des siècles que l’on est persuadé que l’intelligence est héréditaire, on en appelle à la génétique pour le démontrer. Un débat à la chambre des communes britannique portera au tournant du XIXe – XXe siècles sur la question de savoir si les classes inférieures, moins intelligentes, doivent être considérées équivalentes à une tare héréditaire.

À vrai dire, une contre-idéologie s’est elle aussi développée à ce propos selon laquelle la nature biologique, les gènes, n’auraient rien à voir avec les capacités intellectuelles, « cognitives », dit-on de nos jours, l’environnement culturel, social et économique  intervenant seul. Pour être schématique, une idéologie de droite, représentée en Europe par Spencer, Galton, Haeckel, Broca, ainsi que de nombreux collègues américains s’opposait à une idéologie de gauche dont l’excellent Stephen Jay Gould était, aux États-Unis, le talentueux chef de file. Bien entendu, la condamnation stalino-lyssenkiste de la science génétique bourgeoise a conforté la seconde posture dans la gauche influencée par les communistes, ce qui lui a nui.

Le débat est inchangé au début du XXIe siècle, il se présente sous le même aspect qu’à la fin du XIX siècle. Des sites actifs publient encore en 2018 des données « démontrant » combien les juifs ashkénazes et les « indo-européens (ils n’osent plus dire aryens) sont plus intelligents – ont un QI plus élevé – que les amérindiens, les populations du sud-est asiatique et les africains. En France, le débat de 2007 dans Philosophie magazine entre le candidat Nicolas Sarkozy et le philosophe Michel Onfray illustrait l’opposition entre les deux idéologies, de droite et de gauche. Mon confrère le docteur Laurent Alexandre s’est fait le continuateur enthousiaste de la vielle droite anglo-saxonne eugéniste, inégalitariste, à l’occasion raciste. Il vient d’asséner froidement que les riches étant génétiquement plus intelligents que les membres des basses classes sociales, il faut admettre la faible utilité des approches sociales. Il préconise à la place une ingénierie (génétique ? Neurobiologique ?  Liée à l’IA ?) adaptée aux faibles capacités intellectuelles de la plupart des enfants des classes inférieures. Les programmes eugénistes chinois ciblés sur l’héritabilité du QI sont son modèle. Il est temps, par conséquent, de faire un point.

  • Affirmer que les gènes n’ont aucune influence sur les capacités cognitives est certainement absurde. Les gènes contribuent à coder les propriétés fonctionnelles du cerveau qui ont quelque chose à voir avec les capacités cognitives.
  • Affirmer qu’il existe une génétique simple de l’intelligence est faux. Tous les travaux qui se succèdent identifiant un ou un petit nombre de gène(s) de l’intelligence ont toujours été scientifiquement démentis par les pairs dans la foulée. En 2017, la réunion de différentes publications retrouvait entre 40 et 500 gènes potentiellement impliqués. Si on tient compte de ce que 20% au moins de nos 23.000 gènes sont indispensables au fonctionnement propre du cerveau, 4000 peuvent potentiellement tous jouer un rôle dans la manifestation de “l’intelligence” et entraîner des retards mentaux en cas de déficience. Compte tenu de la grande loterie de l’hérédité qui rebat les gènes à chaque génération, l’héritabilité génétique d’un caractère très multigénique est faible, sauf bien entendu chez des jumeaux monozygotes.
  • La fonction des gènes dépend de leur séquence (génétique) mais aussi de leur niveau de fonctionnement (épigénétique). Or, la machinerie épigénétique est sensible aux influences du milieu.
  • De plus, les circuits neuronaux connectés par des synapses sont à la base des fonctions mentales. La stabilité et la qualité des synapses est sujette à l’apprentissage qui les accroit alors qu’elles s’affaiblissent en l’absence de stimulation.
  • Il en va par conséquent des capacités cognitives comme de tout trait phénotypique (c’est-à-dire caractéristique du corps), elles sont influencées par la nature et la culture, l’innée et l’acquis, les gènes et l’environnement. Le rôle de l’éducation des enfants, sa grandeur, est de leur offrir les meilleures chances d’acquisition quelles que soient leurs différences constitutionnelles.
  • Héritabilité n’est bien sur pas synonyme de transmission génétique. Sur ce point, sauf les sots peuvent contester l’importance attribuée par Bourdieu à héritabilité culturelle.
  • Certaines affirmations sont particulièrement absurdes. Nombre de classes socialement en difficulté sont le résultat de processus socio-économiques de déclassement. En quoi ces processus historiques pourraient-ils modifier le patrimoine génétique moyen ? D’ailleurs, les managers américains insensibles à certaine doctrines qui prospèrent chez eux mettent tout en œuvre pour aller dénicher des talents remarquables dans les quartiers socialement défavorisés et ethniquement mélangés.
  • La culture et la civilisation sont indissolublement liées à la production artistique. La civilisation mondiale a été au XXe siècle bouleversée par le jazz, les negro spirituals, le cubisme, formes dérivées de « l’art nègre ». Les populations d’Afrique subsaharienne ont de la sorte joué un rôle majeur dans l’évolution de la civilisation du monde. Pour des personnes aux « si faibles capacités intellectuelles » – disent les officines racistes – cela est bien stupéfiant.
  • Les deux concepts fondamentaux à comprendre pour ne pas dire et écrire n’importe quoi en génétique sont les suivant
    • Les gènes ne codent jamais un destin, ils codent des propriétés.
    • La propriété innée principale codée par les gènes est celle d’acquérir et d’apprendre.

Axel Kahn, le vingt-sept avril 2018

7 thoughts on “GÈNES ET INTELLIGENCE

  1. Sans remettre en cause l’essentiel de ce texte, une remarque : ce n’est pas le racisme qui est né au XIXÈME siécle, c’est seulement l’utilisation de la science pour légitimer le racisme qui a eu lieu à cette époque. L’esclavage est par définition raciste, et il était déjà pratiqué durant toute l’antiquité, que ce soit en Égypte, chez les Assyriens, en Grèce etc…Certains passages de certains textes sacrés sont ouvertement racistes.

    En ce qui concerne l’eugénisme, celui-ci est aujourd’hui officiellement pratiqué en Chine et surtout en Corée du Nord, mais n’assiste-t-on pas en occident à un retour insidieux de cette idéologie ? Lorsque par exemple certains scientifiques parlent de “guérir” l’autisme, sans d’ailleurs être d’accord pour savoir si le syndrome asperger en fait partie ou non, ne s’agit-il pas d’une forme d’eugénisme qui ne dit pas son nom ?

    Il est plus que probable que certains des plus grands noms de la littérature, de l’art ou de la science étaient asperger : Pascal, Einstein, Lautréamont, Mozart, peut-être même Proust. Parler de combattre l’autisme (au lieu de combattre les discriminations dont sont victimes les autistes ) ne revient-il pas à se débarrasse des êtres supposés “anormaux” ?

      • A propos de l’autisme asperger. Comme presque tout ce qu’on peut lire à ce sujet sur Wikipedia ou dans la presse-poubelle est truffé d’approximations voire de contrevérités absolues, voici l’adresse d’un site asperger vraiment brillant et qui permet d’avoir du syndrome d’asperger une vision éloignée des navrants stéréotypes habituels : alainpecquerie.wordpress.
        .

  2. L’esclavage antique par définition raciste ? C’est il me semble un raccourci un peu rapide, les esclaves grecs étaient pour une bonne part issus de guerres intercités et les esclaves assyriens, babyloniens ou égyptiens étaient loin d’être tous issus de peuples étrangers.

    • C’est vrai. Ma formulation est un peu maladroite, j’aurais mieux fait de citer l’exemple de l’esclavage pratiqué par les arabo-musulmans à partir du moyen-âge, puis pratiqué par les Européens ultérieurement, qui concernait davantage des peuples étrangers, mais, le but du premier paragraphe de mon post était seulement de rappeler que le XIXème siècle n’avait fait qu’utiliser la science pour essayer de justifier le racisme, qui existe depuis toujours.
      Bien à vous.

  3. L’article intitulé “epigenetics : the evolution revolution” dans le New York Review of Books du 7 Juin devrait vous intriguer.

    Signée : une filleule INSERM

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