LES HYBRIDES HOMMES-ANIMAUX : QUESTIONS MÉDICALES ET ÉTHIQUES


Les organes à greffer à des personnes dont la vie en dépend manquent. Leurs sources traditionnelles en sont humaines : personnes mortes, en coma dépassé, donneurs vivants. Malgré l’élargissement progressif des indications d’un appel à ces derniers, la demande médicale reste bien plus forte que l’offre. De plus, le don d’un organe par une personne même en pleine santé n’est jamais dénué de risques et pose lui-même de redoutables problèmes quant à l’absence de pressions pour obtenir le consentement du donneur. Aussi, différentes stratégies de remplacement ont-elles depuis longtemps été imaginées et testées. Le système immunitaire rejette  très rapidement des organes greffés provenant d’un animal d’une autre espèce. On s’est alors efforcé de créer par transgenèse des animaux « donneurs universels » dont les greffons pourraient être tolérés. Malgré quelques progrès, on reste loin du compte et je ne pense pas pour ma part qu’on y parvienne jamais. Dans l’avenir, peut-être pourra-t-on façonner des organes ex vivo, par ingénierie tissulaire. Sur une matrice, éventuellement obtenue en impression 3D, on déposerait une matrice de protéines humaines, puis on ensemencerait le tout en laboratoire avec différent types de cellules souches humaines compatibles avec le receveur potentiel. L’utilisation de facteurs de croissances ou de différenciation idoines permettra sans doute de réaliser dans l’avenir hors du corps des organes de plus en plus complexes utilisables pour la greffe. De premiers succès à l’actif de cette méthode sont à signaler : vaisseaux, trachée-artère et bronches, vessie, peau…

Une dernière approche est celle de la croissance chez l’animal d’un organe humain. La stratégie peut être résumée comme suit : On connait de mieux en mieux les gènes du développement qui contrôlent la croissance et la différenciation des organes.  Les techniques pour les inactiver se sont perfectionnées. Le système très populaire de réécriture des génomes CRISPR-Cas9 peut en particulier être utilisé. Si on inactive de la sorte un gêne indispensable au développement du foie, du pancréas, du poumon ou du cœur sur un embryon de mouton ou de porc, l’animal ainsi obtenu dépourvu d’un organe vital ne sera pas viable ; la mortalité se fera in utéro ou immédiatement à la naissance. Sauf, peut-être, si on injecte des cellules souches humaines dans l’embryon avant de le placer dans l’utérus d’une femelle porteuse. Alors, l’organe animal absent pourrait être remplacé par un organe humain, greffon potentiel. Des expériences entre animaux ont confirmé que la technique pouvait fonctionner. L’approche a commencé d’être testée  à un stade encore très préliminaire  et ses résultats rapportés par des chercheurs californiens sur des chimères homme-porc et homme-mouton. Même si l’expérience plus poussée avait déjà abouti à la croissance d’un organe humain, ce dont on est loin, de nombreuses incertitudes persisteraient. Des virus animaux ne seront-ils intégrés dans le génome humain du greffon ? Des structures vasculaires ou autres cellules animales seront sans doute intégrées dans l’organe obtenu. Elles déclencheront alors un violent rejet de greffe.

Imaginons cependant qu’une réponse satisfaisante puisse être apportée à toutes les questions et difficultés non résolues qui persistent. Faudrait-il alors s’engager dans cette voie. Je ne le pense pas. L’humain est certes constitué de gènes et de chair, mais pas seulement. Il a aussi été façonné au cours des millénaires par tout un corpus symbolique. Le tabou de l’inceste en est un fort célèbre. La séparation entre les humains et les animaux non humains en est un autre. De tout temps, les êtres chimériques ont symbolisé la monstruosité par excellence, le minotaure, les centaures, les satyres, le sphinx, les sirènes, etc. L’esprit humain s’est de la sorte épanoui dans un univers psychique immense mais non dépourvu de limites, de frontières. Sa fille ne peut être sa femme. L’humain véritable ne peut être assimilé à de la viande. Il convient de tenir séparées l’humanité et l’animalité non humaine, on ne s’accouple pas avec un animal. Toujours, des circonstances peuvent être imaginées où ces tabous gagneraient à être transgressés. Pourtant, ce serait chaque fois au risque d’une déshumanisation. Dans le cas des chimères homme animal, on risque bien de se trouver dans la situation si bien résumée par le sapeur Camember : «Quand on dépasse les bornes, il n’y a plus de limites». La stratégie résumée de préparation d’organes humains chez des moutons ou des porcs n’est pas en soit inapplicable au cerveau humain. Un mouton, un cochon avec un encéphale humain, que ce serait excitant…n’est-ce pas ? Des pensées cochonnes ou des comportements moutonniers, que seraient-ils en vrai ? Je plaisante, bien entendu, j’utilise la dérision pour bien illustrer ma conviction : les desseins ne suffisent pas à justifier tous les moyens. L’humanité d’une personne peut être menacée par des  dysfonctionnements physiques. L’humanité des personnes dans leur  ensemble peut-être menacée par l’irrespect de tabous qui contribuent à la fonder.

 

Axel Kahn, le vingt-deux février 2018

8 thoughts on “LES HYBRIDES HOMMES-ANIMAUX : QUESTIONS MÉDICALES ET ÉTHIQUES

  1. Un visionnaire, en plus d’un grand scientifique; une pensée réfléchie; et pourtant. Et pourtant, le texte semble marquer la fin d’un cycle, et un avenir dont il aspire à se retirer, plus qu’il ne conjure.
    Si ce qui fait l’Homme s’est fait ce qu’il est, n’est-ce pas pour explorer la voie (voix) créateur? N’est-ce pas pour rechercher dans l’impossible humain un possible infini dont il ressent l’existence? Nos échecs d’hier sont nos progrès de demain.

    • Certes pas de retrait de l’avenir, un combat permanent contre l’inhumanité et la relativisation de l’humain. Oui à l’ingénierie tissulaire; de loin la méthode la plus moderne. Oui aux prothèses interfacées avec le cerveau pour les personnes qui ont perdu des membres ou les yeux. Non aux chimères homme-animal. Non au transhumanisme créant de nouvelles inégalités de nature. Le progrès technique est un Progrès pour l’homme s’il défend et restaure les attributs optimaux de son humanité, un danger à combattre s’il les menace.

      • Très intéressant mais je ne suis pas d’accord avec toi Axel. Si je n’ai plus de rein je dépends d’un appareil de dialyse. Si ce dernier est miniaturisé à tel point qu’on peut me l’implanter, c”est merveilleux. Sinon trouve un donneur compatible c’est encore plus merveilleux car ma vie sera un double cadeau. Si l’on me greffe un rein humain développé dans un animal je ne vois pas où est le problème. Je crois que l’homme est plus que la somme de ses organes
        Amitié
        Louis.

        • On est là au cœur de la question que je traite, cher Louis. La justification du dessein vaut-elle celle de tous les moyens pour le réaliser ? Selon moi, la réponse est négative. Le respect de l’humain exige de faire des choix. Je fais sans hésiter celui de l’ingénierie tissulaire. En revanche, pas d’objection à ce que tu trouves un donneur compatible ! En dehors des objections éthiques qui touchent au maintien de la séparation symbolique entre les animalités humaines et non humaines, les incertitudes scientifiques restent grandes, j’en ai évoqué certaines : virus animaux intégrés, composante vasculaire, interstitielle, cellulaire animales du greffon, cible de réactions de rejet xénogénique. Amitiés, Axel

  2. Bonjour Oui,jai un diabètede Mody 7 , jai bénéficié dune greffe lîlot de langherances qui par la suite ma value une pompe. Cela fait 32 ans que je suis diabétique(donc je ne fait pas partie ni du type 1 ni du type 2) alors que suis suivie régulièrement par deux endocrinologues,je vois aussi un ophtalmo 1 fois par ans et depuis le 1 er juillet 2017 je suis sous capteurs jai toujours ma vu et je suis indépendante je travaille et pourtant je suis greffé à deux reprises et mon greffon va avoir 13 ans et pour finir jai une maladie orpheline une adrenoleucodystrophie.Je compose chaque jours pour que tout se passe bien et je suis fière du haut de mes 47 ansAlors si lon doit linterdire de conduire,de travaillé,cela se fera avec léquipe medical qui ma pris en charge depuis le début car ils me connaissent lors des hospitalisations prévu tout est pris en compte je me sens donc en confience et en sécurité voilà Isa

  3. En fait je me suis quand même renseignée. Il existe des études montrant quune analyse des embryons en 3D permet daffiner les choses, dautres études prouvent quune analyse du développement presque minute par minute aide à sélectionner les embryons qui ont une meilleure chance de simplanter Ces techniques et solutions malheureusement ne sont pas très développées dans les « petits centres ». De même, mon dernier gynécologue ma indiqué que vu mon taux anormal déchecs, une explication serait un problème génétique mais que les tests ne sont pas autorisés en France sauf cas particulier (problème génétique déjà détecté dans la famille ce qui nest pas notre cas). Donc les embryons sont beaux mais peut-être pas tant que ça ! Ce que les médecins ne disent pas. Je comprends pour lhyperstimulation. Comme je le dis, jai encore des douleurs depuis la mienne. Je trouve que celles qui entent encore après pareille épreuve font preuve dun immense courage !

  4. Bonjour,
    Il me semble que la question posée (si j’ai bien compris) est : doit-on tout faire du moment qu’on le peut ?
    La médecine a fait de tels progrès que la question posée est de moins en moins peut-on faire (une greffe, une FIV …) question purement “technique” mais de plus en plus : doit-on ? question morale.
    Quelques exemples : doit-on accepter qu’une jeune femme de 30 ans subisse une FIV lorsque son compagnon est âgé de 69 ans ? Apparemment la réponse est non.
    Doit-on maintenir “en vie” des patients jeunes tétraplégiques, aveugles et muets qui n’ont aucun espoir de voir leurs conditions de vie s’améliorer parce qu’on le peut (Vincent Humbert) ? même question pour les très grands prématurés que l’on sauve en sachant qu’ils seront lourdement handicapés.
    On peut faire tout cela mais : le doit-on ? Et qui va décider ?
    Il reste à espérer que nos étudiants en médecine qui seront de plus en plus confronter à de telles questions ont dans leur parcours universitaire quelques UV de philosophie et d’éthique. La médecine n’est pas seulement affaire de science mais aussi d’humanité.

  5. Bonjour,
    Le sujet est bien vue, mais est-il complet ?
    Une analyse ne peut se faire que dans son ensemble, ici la recherche d’immortalité instantané (j’entends par là, réparation rapide et urgente).
    Je pense que tout est bon, pour éviter d’aller prendre un rein en Turquie à une personne endetté, que tout est bon pour ne pas prendre la cornée yeux dans les asiles des pays de l’Est. L’homme est monstrueux par nature, fixer des limites ne fait que le pousser à les franchir pour pire. En ce moment toutes les éventuelles découvertes sont bloquées sous prétexte d’argent, et sans découvertes nous n’avons plus de richesses à partager.
    Cordialement

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