« Il ne faut pas relâcher les efforts dans la lutte contre les cancers de l’enfant »


J’ai au nom de La Ligue publié dans Le Journal « Le Monde », version numérique, un article sur les cancers de l’enfant, à l’occasion de la journée mondiale qui leur était consacrée le 15 février. Il n’est accessible qu’aux abonnés si bien que je le reproduis ici.

« Il ne faut pas relâcher les efforts dans la lutte contre les cancers de l’enfant »

Axel Kahn

Président national de La Ligue Contre le Cancer

 Les cancers de l’enfant sont rares (0,7 à 0,9% du total des cancers) mais constituent un scandale, une énigme, un espoir et une frustration, tout cela à la fois. Ils alimentent aussi une détermination totale.

2 500 à 3 000 enfants et adolescents, soit environ 1 sur 440, sont frappés chaque année d’un cancer. Cinq cent n’en guérissent pas, faisant de ces maladies les premières causes de la mortalité à cet âge, après les accidents domestiques. Ce chiffre peut apparaître modeste comparé aux quelques 400 000 cancers désormais détectés chaque année, aux 160 000 décès qui leur sont attribués. Pourtant, ils apparaissent comme un scandale inouï. Nous ressentons tous qu’un enfant ne devrait pas développer un cancer, encore moins en mourir. Ces épisodes laissent les parents sidérés, marqués à vie. La blessure provoquée chez les sœurs et les frères ne cicatrise jamais totalement, elle devient souvent un élément structurant l’édification de leur personnalité. Les cancers des enfants, leur décès, sont des cataclysmes.

Ils constituent des énigmes, aussi, des anomalies injustes, pour ces bouts de choux qui n’ont jamais fumé, bu ni eu de conduites à risque. Leur petite vie n’aurait pas dû permettre l’accumulation de ces mutations géniques qui expliquent les cancers ordinaires survenant surtout dans le dernier tiers d’une existence. Et pourtant, un cancer s’est développé, il peut les emporter. De fait, la maladie diffère à cet âge de celle qui survient chez les adultes, les localisations n’en sont pas les mêmes, les types cellulaires concernés non plus. Chez les enfants, les leucémies et les tumeurs du système nerveux central, œil inclus, dominent. Les lymphomes, sarcomes et toujours tumeurs du système nerveux central et leucémies l’emportent en fréquence chez les adolescents.

De façon schématique, les tissus cancéreux présentent très souvent un aspect embryonnaire marqué (rétinoblastome, neuroblastome, néphroblastome ou tumeur de Wilms, hépatoblastome, etc.). Tout se passe comme si une mutation, souvent due à un remaniement chromosomique, avait bloqué la différenciation du tissu embryonnaire dont la croissance se poursuit sur un mode tumoral. Une grande diversité de remaniements chromosomiques est notée aussi dans les leucémies.

Le tissu embryonnaire tumoral est, son absence de différenciation mise à part, d’aspect normal, il n’est guère considéré étrange par le système immunitaire qui ne réagit pas, ce qui laisse peu d’espoir d’efficacité du premier type des immunothérapies modernes. 

Mais quelle est l’origine, tant il est peu satisfaisant d’incriminer le hasard, des modifications génétiques à l’origine des cancers de l’enfant ? La question se pose avec encore plus d’acuité lorsque des cas de cancers de l’enfant sont regroupés sur une période, en un territoire limité et que l’existence d’un facteur déclenchant s’impose comme une hypothèse majeure. Les enquêtes épidémiologiques sont alors acharnées, les parents effondrés et indignés les stimulent, tant elles sont indispensables. Pourtant, il est hélas fréquent qu’elles n’aboutissent pas de manière formelle. On relève, selon les cas, l’existence de lignes à haute tension, des antennes de téléphonie, des métaux lourds, des pesticides, une centrale nucléaire proche… Difficile de conclure, pourtant. Existe-t-il une combinaison de tous ces facteurs, un « effet cocktail » ? Cette notion fait-elle beaucoup plus que donner un nom à notre ignorance ?

Il existe malgré tout de très réels facteurs de satisfaction, confrontés au drame des cancers de l’enfant. Lorsque j’étais jeune médecin hématologiste, interne des hôpitaux, dans les années 1970, le pronostic de ces cancers était effroyable : 80% des enfants malades mourraient dans l’année ou les deux ans suivant le diagnostic. Aujourd’hui, c’est la guérison à cinq ans qui dépasse légèrement cette proportion de 80%, il s’agit le plus souvent d’une guérison vraie avec éradication du cancer traité. Pourtant, cette satisfaction, fruit d’une formidable mobilisation des chercheurs et des onco-pédiatres, est loin d’être totale, elle laisse un gout amer, pour trois raisons.

La première est que persistent des tumeurs et formes de leucémies et de sarcome que l’on reste incapables de guérir. La seconde est que la guérison obtenue l’est parfois au prix de lourdes séquelles. Celles faisant suite au traitement d’une tumeur du système nerveux central sont parmi les plus sévères, il existe des cas de surdité, de troubles de la croissance. Les pertes de chance d’une fécondité future ne peuvent être négligées. Enfin, les enfants guéris l’ont le plus souvent été grâce à une combinaison de traitements qui incluent la radiothérapie et la chimiothérapie de première génération. Or, ces deux types de thérapeutique sont toutes deux mutagènes : elles peuvent induire des mutations de gènes qui seront à l’origine de seconds, voire de troisièmes cancers qui surviendront au fil des années d’une vie qui, chez l’enfant, est espérée encore longue. En d’autres termes, ces petits malades guéris n’en ont trop souvent pas encore fini avec la maladie.

C’est pourquoi il est hors de question de se satisfaire des résultats acquis, de relâcher l’effort. Il faut, de toutes ses forces, tenter de trouver des solutions aux cancers de pronostics encore désespérants. Et pour les autres, ne pas se satisfaire pleinement des progrès acquis au prix d’importantes séquelles et d’accroissement du risque de cancers ultérieurs. De nouveaux médicaments moins toxiques devraient autant qu’il est possible remplacer ceux utilisés aujourd’hui. C’est l’une des priorités de La Ligue contre le cancer : thérapie ciblée et, malgré tout, immunothérapie d’un second type.

Voilà pourquoi la mobilisation pour stimuler la recherche sur ce sujet, celle des associations et de l’État, reste pleinement légitime. Pour ce qui la concerne, La Ligue contre le cancer y consacre 10 % du total de son budget de recherche, soit 3,8 millions d’euros, en partie en partenariat avec les enseignes Leclerc. Les enfants le valent bien, leurs parents aussi, ne lâchons rien.

Partager sur :

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.