IMPRESSION, CHEMIN MONTANT


Cela est encore plus vrai me concernant du fait de mon obstination à refuser tout hébergement collectif. Or, il existe des gîtes d’étapes et refuges sur les crêtes empruntées par le chemin de grande randonnée dont je suis l’orientation générale mais aucun n’offre ce que je demande. Je descends donc pour le trouver, allonge le trajet puis remonte le lendemain. C’est un choix, j’assume.

Arrivant sous l’orage, j’ai fait étape hier dans la vallée de la Besbre près de Saint Clément dans un superbe logis isolé en pleine campagne, entouré de fleurs et d’arbres fruitiers où l’accueil humain était à la hauteur du charme de l’endroit. Au petit matin, dès le village de Saint Clément au bord de la rivière dépassé, le chemin commençait à s’élever de cinq cent mètres par une sente au départ assez raide pour atteindre une crête à près de mille mètres d’altitude, plus ou moins celle que je parcourrai ces jours prochains vers le sud en m’élevant progressivement jusqu’à mille sept cent mètres passés. L’orage de la veille avait fait place à une belle matinée ensoleillée dont la chaleur croissante faisait se lever des prés et des bois une brume odorante dans laquelle je distinguais les senteurs d’aubépine, d’orties et d’herbe coupée et, surtout, de genêts. Plus bas, la floraison de ces arbustes d’or arrive à son terme mais tel n’est pas le cas en montagne où leur éclat dans la lumière matinale est saisissante. Dès que l’ardeur solaire a dissipé la fraicheur de la pluie de la veille et de la nuit, ils exhalent une odeur épicée qui évoque un soupçon de délicieuse amertume l’emportant alors sur tout autre senteur et imprégnant la peau et les vêtements. L’intensité de ces effluves provoque chez moi une légère ivresse ravie que remarquèrent peut-être deux jeunes chevreuils si occupés à déguster les herbes délicieuses de l’aube qu’ils ne s’avisèrent de ma présence que lorsque je n’en étais qu’à une cinquantaine de mètres. Ils levèrent alors leur ravissante tête menue ornée de petites cornes droites, fines et élégantes, hésitèrent sur l’attitude à adopter et, peut-être rassurés par mon air extatique, ne s’éloignèrent que de quelques dizaines de mètres par quelques gambades bondissantes mettant en valeur leur adorable derrière tout blanc. Ils s’arrêtèrent alors dans la prairie que la rosée faisait miroiter sous les rayons obliques du soleil encore bien bas sur l’horizon et, après avoir vérifié une dernière fois mon caractère décidément inoffensif, reprirent la dégustation qui leur tenait lieu de petit déjeuner.

Après eux, ce furent de petits écureuils qui croisèrent sans se presser mon chemin montant, leur queue empanachée fièrement dressée. À proximité de la crête, je fus surpris par un halètement régulier et sourd qui m’évoqua immédiatement la respiration de géants. Y en avait-il en ces lieux? En effet, il y en avait, plusieurs et de bonne taille, d’un blanc immaculé. Huit éoliennes formait une ligne continue sur cette arrête faitière ventée entre les vallées de la Bresbe et du Sichon. À contempler un peu impressionné à leurs pieds ces gigantesques machines brassant l’air de leurs pâles puissantes, je me suis demandé si Don Quichotte, l’homme de la Mancha, aurait piqué des deux sur sa Rossinante pour courir sus aux monstres en dédiant par avance sa victoire à sa Dulcinée ? Ou bien si la disproportion entre la longueur de sa lance et la hauteur des ailes de ce moulin des temps modernes l’en aurait dissuadé ? Considérant que le preux chevalier ne pouvait se laisser intimider par la réalité du monde qu’elle qu’elle soit, j’en arrivais à la conclusion qu’il aurait chargé, avec d’ailleurs peu de conséquences pour lui puisque le monde de ces géants est dans les cieux, pas sur terre. Ah, un Don Quichotte en ULM, peut-être…?

Des journalistes de “La Montagne” avaient insisté pour me rencontrer une dernière fois avant que je ne quitte l’Allier pour la Loire. Je leur avait donné rendez-vous en haut du Rocher Saint Vincent qui domine la vallée du Sichon à 925 mètres d’altitude, sachant qu’on ne peut s’y rendre que par une grimpette d’une demi-heure au delà du terme de la route qu’ils devaient emprunter. Pour le cas où l’épreuve ne se révèlerait pas dissuasive, j’ajoutais une condition : “avec du pastis…”. À l’heure dite deux jeunes et fringants journalistes se présentèrent sur la plateforme naturelle de quatre mètres carrés qui correspond au sommet du dit rocher, munis de leurs appareils photos, caméra et matériel d’enregistrement et , le plus important, d’ une bouteille d’un apéritif anisé et d’eau. Je n’avais plus qu’à m’exécuter et leur donner, verre à la main, une interview en ce lieu improbable. Il était dit que la journée serait placée sous le signe de l’ivresse légère….

 

Axel Kahn, le quatorze juin 2013.

 

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2 thoughts on “IMPRESSION, CHEMIN MONTANT

  1. Je vous lis et je relis…que de poesie …j’ai l’impression de lire un livre de pagnol , tous les jours je me plonge dans votre correspondance vous m’apportez du bonheur.merci

  2. Quelques buveurs
    ——————–

    Vois le pastis, vers le soir, jaunissant
    Qui bientôt doit en nos gosiers descendre ;
    Tu peux m’en croire, il n’a point goût de cendre,
    Quand nous trinquons, dans le jour finissant ;

    Tous ces buveurs au crâne blanchissant,
    Tu les verras d’oisiveté s’éprendre ;
    Soigne-les bien, serveuse au regard tendre,
    N’épargne point ton rire ravissant.

    Car ils sont là pour des instants sans peine,
    Tels des marcheurs auprès d’une fontaine ;
    Ce bar leur est un bienheureux séjour.

    Tu les entends parler, ce soir encore,
    Sans redouter l’approche de l’Aurore :
    Qu’est-ce, demain ? Ce n’est qu’un autre jour.

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