INTELLIGENCE HUMAINE, INTELLIGENCE ARTIFICIELLE : DES VASES COMMUNICANTS ?


L’histoire de l’humanité est parallèle à l’accroissement des possibilités et des compétences humaines par l’utilisation et le perfectionnement d’outils dont l’idée et l’usage définit les premiers hommes ; Il y a deux millions d’années, Homo habilis est déjà un Homo faber. Dès qu’ils conquirent la rationalité scientifique, nos semblables s’en servirent aussitôt pour accroitre les potentialités de leur outillage, démultipliant les pouvoirs de la main jusqu’à créer des machines-outils robotisées dont les performances sont telles que l’homme impressionné a renoncé à rivaliser à mains nues avec elles.  Plus tard, ce sont les outils destinés à accroitre le pouvoir de l’esprit qui furent développés, des premiers bouliers au remarquable essor moderne des outils informatiques, des ordinateurs et des logiciels. L’accroissement sans limite des capacités de stockage des données, la puissance des algorithmes qui les exploitent, le développement impétueux de l’intelligence artificielle, leur mobilisation, avec la micro-électronique, pour la mise au point de robots de plus en plus performants, en constituent une forme de triomphe. Et pourtant !

La tradition intellectuelle  est de privilégier la créativité, la subtilité, l’élégance, tout ce qui témoigne de la magnificence de l’esprit humain. Or, les « machines  à penser » auxquelles ont abouti ces traditions procèdent de principes tout différents fondés sur la puissance du quantitatif et sur sa supériorité dans un nombre croissant de tâches sur le qualitatif. Les biologistes ne devraient pas en être étonnés ; dans le domaine de l’évolution du vivant aussi, qui a disposé de milliards d’années et agi sans aucun plan préétabli par essais-sélections aléatoires et innombrables, les êtres sont mieux adaptés à leur environnement qu’ils ne le seraient sans doute s’ils étaient chacun l’œuvre d’un créateur qui se serait efforcé de les façonner en fonction de l’usage qu’il en attendait. Le trio redoutable des « Big-data », des algorithmes et de l’intelligence artificielle, leur capacité à contrôler des robots incroyablement habiles et polyvalents, l’emporte haut la main sur les qualités traditionnelles de l’esprit humain pour cloner un gêne, connaître les goûts et prédire les comportements des consommateurs, prévoir et suivre l’émergence d’une épidémie, faire un diagnostic, établir un pronostic, hiérarchiser les avantages et les inconvénients de stratégies alternatives,  l’emporter aux échecs ou au jeu de go, etc. De semblables performances sont impressionnantes, intimidantes, même.

Or, les conséquences d’une intimidation de l’homme devant la puissance atteinte par ses outils à faire et par ses machines à penser, l’incitation qui en découle de ne pas rivaliser avec elles, ne sont pas du tout de même nature. Elles touchent au pouvoir de la main et du corps dans le premier cas, à celui de l’esprit dans le second. Or, l’homme a toujours considéré que sa spécificité résidait plus dans sa sphère mentale et psychique, dans ses capacités intellectuelles, que dans ses pouvoirs proprement physiques. Que serait une humanité qui, peu à peu, renoncerait à penser, en laissant l’essentiel de la charge aux systèmes qu’il a certes créés mais dont le champ des possibles augmente aujourd’hui de façon autonome ? Pour Descartes, nous sommes, nous autres humains, constitués de l’assemblage d’un corps-machine de type animal et d’une âme pinéale qui nous distingue des autres bêtes. Bien entendu, plus personne ne raisonne de la sorte, l’âme est aussi au corps et les animaux non-humains ne sauraient être assimilées à des machine ! Cependant, ne voilà-t-il pas que des machines sans aucune prétention de posséder une âme, machines qui ont été conçues grâce à nos capacités intellectuelles, l’emportent  sur nous dans maints domaines il y a peu apanages de l’esprit ?

Une autre caractéristique du XXIème siècle est, dans tous les pays développés, une inversion de la tendance constatée depuis au moins la Seconde Guerre mondiale à l’augmentation progressive du « quotient intellectuel », le fameux QI dérivé des « échelles de Binet » de 1905. Elles avaient été établies à la demande du gouvernement par Alfred Binet et Théodore Simon, des psychologues de la Sorbonne, pour évaluer le développement intellectuel des enfants et prédire des difficultés scolaires. Dans les cinquante dernières années, le QI standard moyen, établi en pourcentage de la valeur médiane,  progressait de 0,3 à 0,5 points tous les ans (effet Flynn). Or, depuis une quinzaine d’année, ce QI standard moyen décroit à la même vitesse qu’il augmentait auparavant. Les causes de cette disparition du bienheureux effet Flynn ne sont pas connues. Beaucoup évoquent un mécanisme toxique, en particulier l’effet délétère des perturbateurs endocriniens. Cependant, si ces agent sont sans doute responsables de la diminution progressive du nombre de spermatozoïde par millilitre de sperme, de pubertés précoces, peuvent intervenir dans la fréquence accrue des cancers du sein, leur rôle dans le développement de l’intelligence est moins documenté. Après tout, hommes, femmes, castrats et autres personnes dont les secrétions hormonales diffèrent du tout au tout ne se distinguent en revanche pas au plan de leur QI.

Je formule par conséquent une autre hypothèse qui découle de mes observations sur le remplacement progressif de nombres de tâches traditionnelles de l’esprit par le recourt aux machines. Il n’y a pas de doute qu’utiliser toujours un véhicule automobile pour se déplacer a pour prix le déclin inéluctable des performances à la marche à pied. De même, les bucherons qui abattaient les arbres à grands coups assénés avec leurs cognées étaient plus musclés que les conducteurs d’engins modernes utilisés de nos jours pour le défrichage et la déforestation. Faut-il alors s’étonner de ce que le remplacement du calcul mental par les mini-calculateurs, l’usage de moins en moins nécessaire de la mémoire pour accéder aux données, l’excellence de l’approche massivement quantitative des ordinateurs  comparée à la subtilité jadis indispensable pour que l’esprit humain accomplisse les même tâches aboutissent à une forme de sous-entrainement des capacités potentielles de l’entendement, et en définitif à leur déclin progressif ?

 Il n’y a décidément pas de doute : le pouvoir conquis par les humains grâce à leurs machines à penser, prélude au développement autonome de la puissance de ces dernières, mettent aujourd’hui la société au défi de se repenser elle-même, de s‘adapter aux considérables bouleversements qui sont d’ores-et-déjà inéluctables et d’y repenser la spécificité de l’humain, la place de son esprit.

Axel Kahn, le samedi cinq novembre  2016

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24 thoughts on “INTELLIGENCE HUMAINE, INTELLIGENCE ARTIFICIELLE : DES VASES COMMUNICANTS ?

  1. Même les ordinateurs les plus sophistiqués ne pourront jamais créer des chefs-d’œuvre poétiques, musicaux, littéraires ou artistiques. L’art et la poésie demeureront quoi qu’il arrive l’apanage de l’être humain, car ils nécessitent (comme l’amour) une dose d’irrationnalité que seul un être de chair et de sang peut avoir en lui. Voilà sans doute la grandeur de l’être humain, cette capacité à transcender sa folie et ses faiblesses pour atteindre au sublime.

    • En effet, cela je le pense…et le dis en conférence, la spécificité de la “fulgurance créative à la marge”, les deux pour cent des comportements humains que les algorithmes sont impuissant à prédire. Ce n’était pas ici mon propos, je voulais aborder la question de la baisse tendancielle du QI

    • Qu’en savons-nous, vraiment ?
      Il me semble que vous essayez de vous rassurer. Pardon de jouer le trouble fête, mais vos “jamais” et “quoi qu’il arrive” sont des affirmations gratuites qui ne reposent sur rien.

      • Elles reposent sur le fait qu’une part d’irrationalité est nécessaire pour créer de l’art : un robot intelligent ne posséderait qu’une intelligence purement rationnelle et il lui manquerait cette part de “folie” indispensable à la création poétique, musicale etc…A moins bien sûr que l’on crée un jour des robots ayant comme nous des faiblesses, des passions et des pulsions, auquel cas ils cesseraient d’être à proprement parler des machines.

  2. Mais d’un autre côté peut-être le QI est-il surestimé. Je fais partie de ceux qui pensent qu’il a ses limites car il relève d’une vision réductrice de l’intelligence. Par exemple, on ne peut pas chiffrer le talent artistique ou le génie créatif, or celui-ci n’est-il pas en fin de compte là forme suprême de l’intelligence, celle qui échappe à tout calcul ? Peut-être que Maupassant, Van Gogh ou Debussy n’auraient que moyennement réussi le test du QI (ce n’est qu’une hypothèse), et cependant cela n’aurait en rien infirmé la prodigieuse intelligence qui était la leur.

    • C’est le sens de ma réponse précédente. Le QI étudie le QI, paramètre significatif pour juger des performances scolaires et autres capacités cognitives, pas plus, pas moins.

  3. Je rejoins M.KAHN qui évoque dans cet article cette baisse récente du QI…La subtilité dans les raisonnements, l’analyse, l'”aller au-delà du visible”…L’emporte-pièce gagne face la singularité des pensées qui constituent à elles seules cette spécificité de l’humain qui se distingue d’un algorithme, d’un programme de données….L’élaboration des pensées est délaissée….Rien d'”intellectuel” dans ces quelques mots…Juste un avis sur la question!

  4. Turing avait prédit que sa machine serait capable de simuler toutes les activités humaines.Il semble qu’il ait raison, mais même si une machine à battu kasparov aux échecs, cela ne m’empêche pas de jouer à ce jeu avec des humains et d’utiliser l’ordinateur juste pour analyser la partie.Le cerveau ne s’use que si on ne l’utilise pas.

    • Gagner une partie d’échecs, un robot peut le faire, mais composer le Boléro ou Lac des cygnes, certainement pas. Parce que la partie irrationnelle du cerveau humain est indispensable à la création artistique (comme aux émotions de toutes sortes) et que l’esprit d’une machine n’est fait que de rationalité. Turing avait donc tort, sauf bien sûr si son point de vue ne s’applique qu’à l’aspect pragmatique ou rationnel des activités humaines _ mais ce n’est que l’écume de la vague.

  5. Il y a pas mal de musiciens parmi les joueurs d’echecs, comme Philidor, et de nombreuses découvertes scientifiques ont une part d’irrationnel, comme le rêve qu’a fait le découvreur du benzène. Il y a déjà des programmes qui composent de la musique, et l’art de la fugue à une ressemblance avec un programme informatique. ..

    • Techniquement, oui, mais cela n’inclut pas cette chose étrange et mystérieuse qui s’appelle l’inspiration ou l’éclair de génie. J’ai cité le Boléro et le Lac des cygnes, comme j’aurais pu citer dans le domaine littéraire Les Contemplations de Hugo, les contes de Poe ou les oeuvres de Villon, peu importe…Croyez-vous sérieusement qu’une machine incapable de ressentir des émotions et d’éprouver des passions aurait pu les créer ? Une telle supposition n’aurait aucun sens. Un robot pourra sans doute être programmé pour composer de la musique ou écrire un roman, mais le génie, cela ne se programme pas.

  6. Si on peut tout simuler, et le cerveau fait aussi des simulations en permanence, on peut faire simuler des émotions à une machine, quitte à ce qu’elle finisse par se prendre pour un humain…
    Mais cela nous éloigne de la thèse initiale, si une machine fait mieux qu’un humain, cela n’empêche pas celui ci de poursuivre sa tâche. On a inventé la voiture, mais la marche existe toujours, et est même devenue obligatoire pour la santé…

  7. Les émotions profondes supposent un corps de chair et de sang : la poésie, la musique et l’art ne sont pas quelque chose d’asexué. Selon moi, il est même impossible d’imaginer un chef-d’oeuvre littéraire, musical ou autre dans lequel n’existe pas consciemment ou inconsciemment quelque chose de charnel (y compris dans l’art abstrait). Mais pour revenir à ce qu’écrivait Axel Kahn sur une possible baisse du QI moyen, il me semble que la dévalorisation progressive de la lecture au profit de la télévision et d’internet pourrait être un facteur non négligeable.

  8. Pas besoin de ressentir physiquement une émotion pour l’exprimer; c’est ce que font les comédiens…L’art est avant tout un mensonge (qui dit une vérité selon Cocteau).

  9. Le titre de l’article me gêne car il exprime exactement le contraire de ce qui est soutenu dans l’article : le principe des vases communicants veut qu’un liquide reste au même niveau dans deux vases reliés par un tuyau. Donc, quand le niveau monte d’un côté parce qu’on y rajoute du liquide, le niveau montera également dans l’autre vase. Le titre signifie dans ce cas que plus l’intelligence artificielle se développe, plus l’intelligence humaine augmente aussi …

  10. Le déclin du Q.I. est un déclin de l’intelligence individuelle. L’intelligence collective elle semble en constante augmentation, ce qui ne serait pas possible sans tous ces algorithmes et intelligences artificielles. L’intelligence artificielle ne remplace pas l’intelligence humaine, elle en est le prolongement. Aucun cerveau humain ni aucun software conventionnel n’est capable de traiter les volumes monstrueux de données qui submergent les organisations, c’est pourquoi les algorithmes viennent aider l’homme à vérifier ses intuitions.

    • L’intelligence collective en constante augmentation, vraiment ? Vous et moi ne devons pas vivre sur la même planète. Sur la planète Terre, j’ai plutôt l’impression d’assister à un triomphe de la bêtise, du nivellement par le bas et de l’obscurantisme sous toutes leurs formes.

      • Une élection comme celle d’hier aux USA est juste une somme de décisions individuelles.
        Par contre il n’y a qu’à regarder ce qui est en cours dans les smart cities, l’open data, l’économie collaborative, etc.. tout ca n’est possible que grâce à l’utilisation intelligente de la donnée par des systèmes d’intelligence artificielle.

        • Je ne faisais pas particulièrement allusion à l’élection américaine, qui n’est pas ma préoccupation principale, mais plutôt à la montée de l’islamisme radical et d’autres formes de fanatisme religieux, aux théories du complot, à la pauvreté culturelle et intellectuelle abyssale de notre époque etc…Rarement le monde n’aura connu un tel déferlement d’obscurantisme, de moutonnerie et d’indigence intellectuelle que depuis ces vingt dernières années (à moins de remonter au moyen-âge).

      • Je trouve très juste ce qu’écrit Romain. Mais je me pose cette question: “Doit-on parler vraiment du déclin de l’intelligence individuelle?” Le cerveau d’un enfant qui naît aujourd’hui n’a-t-il pas les mêmes potentialités que celui d’un enfant qui naissait les siècles précédents? Ne faudrait-il pas parler plutôt de notre dépendance croissante à l’intelligence artificielle? Ce qui fait que notre cerceau est confronté à un environnement appauvri ne lui permettant pas de développer toutes ses aptitudes. Les études parlent d’une moyenne dans leur évaluation. Je suppose qu’il y a toujours des QI supérieurs et de beaucoup. En fait ça me gêne de penser que le cerveau de mes petits-enfants serait inférieur à ce qu’il devrait être. Je n’y crois pas. Je crois plutôt à un environnement différent et donc des compétences différentes, mais pas moindres.

        • Je reviens aux propos de M.KAHN… Le QI est un indicateur de l’intelligence au sens cognitif du terme…Ce que l’on ne pourra jamais substituer (intelligence artificielle ou pas…) c’est ce petit “supplément d’âme” qui détermine, parfois, la particularité de certains êtres…. Pour métaphore, chaque violon au cours de sa “genèse” possède une pièce qui se nomme la “clé de l’âme”…Celle-ci va déterminer la particularité sonore de chaque “chef d’oeuvre” élaboré par le facteur d’instrument lui conférant sa singularité….Aucun QI, aucun algorithme ne viendront à leur tour combler ce tout petit supplément d’âme…..

  11. Bonjour Monsieur,

    Je suis enseignante en philosophie et je souhaiterai vous contacter pour vous proposer de participer à une table ronde au sein du lycée dans lequel j’enseigne. La table ronde portera sur le thème de l’humain augmenté et aura lieu en mars 2017.
    Merci par avance pour votre réponse.

  12. Bonjour,

    Si je peux me permettre, car j’ai eu le bonheur de voir mon ouvrage “Haro sur la compétition” préfacé par Axel Kahn et que je suis chercheur en IA depuis 30 ans (et directeur d’un des labos d’IA le plus connus au monde, IRIDIA), je vous invite à lire mes quelques ouvrages dédiés à ces sujets, en ce compris, mes recueils de nouvelles : « Le tamagotchi de Mme Yen » et « Le dernier fado de l’androïde » qui abordent de manière légèrement romancée beaucoup des problèmes qui semblent vous occuper dans ce blog. Par ailleurs, je prie pour que de plus en plus en plus d’algorithmes s’emparent de nos existences et en prennent en partie le contrôle afin d’infléchir les trajectoires actuelles qui nous conduisent tout droit au désastre (je défends cette thèse dans un ouvrage qui sortira en janvier).
    Très respectueusement,

    Hugues Bersini

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