IL Y A QUARANTE-SEPT ANS DE CELA
Je suis en avril 1970 interne en hématologie à hôpital de l’Hôtel-Dieu de Paris. Le dix-sept, le temps est clair mais frais. Tôt dans la matinée, on me téléphone à plusieurs reprises pour me demander si j’ai des nouvelles de mon père : Il a quitté son appartement mais n’est pas arrivé jusqu’à l’institution pédagogique qu’il vient d’ouvrir et dirige rue de la Voûte, à la porte de Vincennes. Je ne m’alarme pas outre mesure. De retour à mon domicile au milieu de l’après-midi, un message m’attend : rappeler la gendarmerie de Mantes-la-Jolie. Avant même que je ne le fasse, le téléphone sonne. C’est ma cousine Sylvie, la fille de Jean-Claude, jeune frère de Jean : << Ton père est mort à Mantes, il faut que tu t’y rendes ! >> Je saute dans ma voiture et la conduis trop vite, dangereusement. J’arrive pourtant. Les gendarmes m’apprennent que Jean Kahn, mon père, s’est apparemment suicidé. Son corps été retrouvé sur la voie de chemin de fer, près de la gare de Mantes. Papa m’a laissé une lettre trouvée à la place qu’il occupait avant de se jeter du train. Il me revient de reconnaître le corps. Il est en pièces. Je reconnais mon père à la partie du visage qui n’a pas été emportée lors du choc violent de sa tête contre le rail. La boite crânienne est ouverte, béante. Le cerveau a disparu. Je ne peux voir la lettre manuscrite qu’il m’a laissée dans une enveloppe à mon nom. Il s’agit en effet d’une pièce à conviction destinée à l‘enquête. Toutefois, les gendarmes m’en remettent une copie dactylographiée.
« Cher Axel, je m’adresse à toi comme, peut-être, le plus capable de faire durement les choses nécessaires ». Puis, la lettre se termine par l’injonction « Sois raisonnable et humain».
J’ai alors vingt-six ans, le cours de ma vie est dès lors profondément modifié. Quarante-sept ans après, je pourrais être le père de Jean, je puis tenter de lui rendre la vie qu’il m’a transmise, je m’y suis longuement préparé. Je ne pouvais, après avoir vu les débris de son corps, me résoudre à en rester là. Si j’en étais capable, il me fallait reconstituer l’unité d’un être, la fulgurance d’un père. Lui redonner voix. Cette voix, la voici.
Le dix-sept avril 1970, Jean Kahn-Dessertenne, âgé de cinquante-quatre ans, se donne la mort en se jetant d’un train à proximité de la gare de Mantes-la-Jolie. Il a déjà ouvert la porte du wagon et se prépare à sauter. En quelques instants, son itinéraire de vie s’inscrit en sa mémoire, il le passe en revue et le commente pour lui-même. L’ouvrage “Jean. Un homme hors du temps” correspond au déploiement de la pensée instantanée de Jean dans la minute qui précède la fin de son voyage.
Nombreuses sont aussi les images, visages, tableaux et sites, estompés ou d’une étonnante précision, qui se projettent en son esprit. L’édition papier de ce livre ne peut en rendre compte en détail. Le lecteur intéressé pourra les retrouver ci-après, chapitre après chapitre. Cliquer sur les images lui permettra de les agrandir.
Chapitre 1. Bourgeoisie
Le soldat et la cousette.
(…) Papa avait enfin obtenu en août sa première permission prolongée depuis le début de la guerre, tant attendue et à vrai dire miraculeuse après la violente offensive d’Artois et avant que ne se déclenche celle de Champagne. Il avait passé à Ludres, tout près de chez ses parents à Nancy, quatre semaines idylliques avec Blanche, une jeune femme de trente ans, trois de plus que lui, splendide, déjà maman et divorcée
Jean, Marcel (nom du frère de maman tué sur le front en 1915), André Kahn, moi, naît le 5 mai dans la maison bourgeoise de Mémé, boulevard Raspail à Paris. (…) Papa apprend ma naissance dès le lendemain, il exulte «Mon Mimi ! Notre petit est là. Notre amour s’agite dans un berceau. Il a des cheveux blonds comme les tiens. Je l’aime mais je t’aime encore plus de me l’avoir donné. Tu sais, ça vous flanque un sacré coup quand on apprend qu’on est papa. J’ai pleuré comme un veau, de joie et d’énervement. »
Les lettres que mon père continue d’envoyer toute la guerre durant quotidiennement à maman témoignent de la place que j’occupe désormais dans son esprit, au côté de celle qu’il épousera aussitôt démobilisé aux derniers jours de l’année 1918, comme il le lui avait promis.
Des tranchées à la vie bourgeoise
(…) Maurice Hessens, le fils du premier lit de ma mère, est quant à lui élevé par les Dessertenne, avec leurs deux enfants, Jacques et Jacqueline, d’abord Boulevard Raspail, puis très vite dans un superbe duplex de la rue de la Santé, non loin de là.
(…) Je me rappelle beaucoup mieux en fait l’appartement de ma grand-mère, Mémé, et de son époux, ainsi que de l’atelier proche du peintre où trônent de grandes toiles qui m’impressionnent. (…) Je vouais une admiration sans borne au mari de Mémé. Je n’ai jamais connu le père de maman, Giuseppe Sismondino, Maurice a toujours été mon seul « grand-père ». J’étais très fier d’être le petit petit-fils d’un peintre célèbre, je m’en vantais auprès de mes copains de lycée.
(…) J’ai adoré ma grand-mère, elle me l’a sa vie durant bien rendu, je suis resté son petit-fils préféré.
(…) Sont aussi suspendus nombre de tableaux des membres de la famille, de paysages, des vendanges à Mussy-sur-Seine. Cette commune de la Champagne méridionale, encore dans le département de l’Aube mais à quelques centaines de mètres seulement de la Côte d’Or et par conséquent de la Bourgogne, jouera un rôle essentiel dans ma vie. Judith Chambre, la mère du peintre, y a habité ; lui, jeune, a peint l’activité des vignerons, la toute jeune Seine, la promenade de tilleuls, le moulin à huile, la rigueur de l’hiver.
() Heureusement arrive mon petit frère Jean-Claude de quatre ans mon cadet. Bébé déjà, je l’aimais, je le rêvais bientôt grand, j’étais certain que nous cheminerions toute notre vie dans l’affection mutuelle. Ce fut vrai.
Jean et son petit frère Jean-Claude avec leur maman vers 1921
Maurice, mon oncle, mon frère
(….) Jacqueline, alors une douce, tendre et ravissante adolescente, me fascine car il n’existe pas de fille dans mon univers, à la maison, au lycée, nulle part. (…) Ma curiosité de la féminité est vive, Jacqueline l’incarne auréolée de mystère et de charme. Hélas, en 1924, ce lien est rompu. Mes parents cessent pendant quelques mois de rendre visite aux Dessertenne et, lorsqu’ils reviennent rue de la Santé, Jacqueline n’est plus là et tout apparaît ravagé comme par un ouragan, chacun est écrasé de tristesse. Ma jeune tante a été emportée en moins de deux mois par une phtisie galopante, forme suraiguë de tuberculose.
(…) Et puis il y a Maurice Hessens, pour moi Maurice Dessertenne junior, d’un an plus jeune que Jacques avec lequel il forme un couple de copains très proches, des garçons superbes tous deux, draguant de concert. Maurice, plus grand, plus athlétique, possède cependant une prestance insolente que met mieux en valeur encore l’évidence d’une virilité conquérante. «Mon oncle Maurice» représente pour moi l’idéal masculin que je rêve d’égaler un jour. Son sourire est carnassier, son rire tonitruant agite tout son corps, fait onduler ses longs cheveux châtains, le menton haut et la tête rejetée en arrière. Il m’apparaît fort comme Hercule, me prend à deux mains, me lance en l’air et me rattrape avec autant de facilité que si j’étais une balle de tennis, sport auquel il joue d’ailleurs fort bien.
(…) Passant des vacances chez Mémé veuve à Mussy, je tombe en arrêt devant une grande aquarelle peinte avec tendresse par Maurice Dessertenne, sans doute empreinte de l’émotion suscitée par la beauté du modèle. Elle représente une très jeune femme d’une éclatante beauté, maman, avec sur les genoux un garçonnet de trois ou quatre ans, délicat et à la longue chevelure. Cet enfant n’est pas moi et maman a sur le tableau à peine vingt ans.
(…) Les gestes trop fréquents par quoi maman veut racheter sa justice, si elle sentait seulement qu’ils ne peuvent que raviver ma blessure; si seulement elle possédait la vertu de discrétion ; mais elle n’a pas cette maîtrise ; voici qu’elle se plaint d’une tristesse qu’elle devine en moi plutôt qu’elle ne l’aperçoit, et qu’elle s’encolére parfois contre mon mutisme ; elle me rend pesants ses remords.
Chapitre 2. Les Amours tumultueuses et platoniques de Simonne
La longue patience de Jacques
. «Cela vous ferait-il plaisir, Mademoiselle, que je vous fasse visiter l’atelier de mon père ? De nombreuses de ses œuvres y sont encore entreposées. Après la mort de papa, j’ai conservé ce qui a le plus de prix pour moi, tout ce que contient l’atelier, l’ensemble des œuvres.» Simonne accepte bien sûr. Son émotion est réelle devant les grandes toiles du peintre, le Louis XI, ma mère jeune portant mon frère Maurice sur ses genoux, Jacqueline. Il y aussi une huile puissante représentant une vieille femme aux petites lunettes posées à l’avant de son nez, occupée à sa couture. Évidemment myope, elle est penchée sur son ouvrage qu’elle tient de ses mains déformées par l’arthrose ; son nez bourguignon à l’extrémité renflée semble entraîner le visage ridé, attentif et las, vers le vêtement qu’elle reprise. Les habits sont ceux d’une femme modeste : une robe grise, un tablier un peu plus clair, un châle discrètement brodé. Un authentique chef d’œuvre. «Je vous présente ma grand-mère maternelle, Mademoiselle, couturière comme maman.
(…) Et ce bel enfant, un garçon aux cheveux longs, presque une queue de cheval, qui est-ce ?» «Mais c’est moi, Simonne, c’est moi, c’était l’habitude même pour les garçons, quand j’étais petit.» La relation entre Jacques et Simonne a, grâce au talent de mon «grand-père» le peintre, fait un bond en avant. Cependant, elle devait ensuite en rester là pendant des années.
Enfin…
(…) Le temps est magnifique durant tout le séjour. Mon oncle fait découvrir à sa jeune épouse la beauté des rives de Seine, les coins propices à la pèche à la truite, les coteaux plantés de vignes, la forêt profonde et giboyeuse où les girolles commencent à pousser ; elles abonderont bientôt.
Retournement
(…) acquisition et transformation d’un local commercial et d’une habitation avenue du Parc Montsouris (Avenue René Coty, aujourd’hui). C’est là que le couple installe un magasin pour artiste, toujours prospère, où je me rappelle avoir rencontré Georges Braque, Fernand Léger, le couple de Denise et Raymond Peynet auquel ils sont toujours restés très liés, bien d’autres dont le nom m’échappe. Fils d’un peintre, Jacques est parvenu, grâce à Simonne et, sans doute, à l’héritage de Roger, à reconstituer l’atmosphère des artistes du quartier Montsouris – Denfert-Rochereau – Montparnasse qui a bercé son enfance.
(…) le couple de Jacques et Simonne fut si fusionnel, et le reste encore à leur âge, qu’ils ont été l’une des sources d’inspiration des amoureux de Raymond Peynet qui leur a d’ailleurs dédié de nombreux de ses dessins.

Dessin de Raymond Peynet pour Simonne et Jacques Dessertenne. “Si on faisait l’amour tous les deux ?” À Monsieur et Madame Dessertenne pour leur donner du cœur à l’ouvrage. Avec l’amitié de r. Peynet

Dessin de Raymond Peynet pour Simonne et Jacques Dessertenne : “Vous ne savez pas ce que je souffre”. À Jacques dont la vie qu’il mène ne manque pas de piquant ! r. Peynet et sa fidèle amitié
Chapitre 3. Crise et révolte
Papa
(…) Rien ne va. Alors que les faillites de banques se succèdent, que le cours des actions est au plus bas, je devine que cette fois les affaires de papa sont au plus mal.
Chapitre 4. Millette et la guerre
Rencontre musséenne
(…) La guerre de cent ans a été particulièrement terrible pour Mussy qui garde pourtant de son histoire de superbes vestiges, et surtout une église en forme de petite cathédrale gothique, Saint-Pierre-ès-liens, construite d’un seul tenant à la fin du XIIIème siècle.
(…) En son intérieur, je ne me lasse jamais d’admirer une fabuleuse statuaire, école de Mussy du XIVème siècle et beau XVIème troyen. Deux pièces restent gravées dans ma mémoire, je les vois toutes deux lorsque je ferme les yeux, même maintenant, dans ce train. De la première époque, un Saint-Jean Baptiste à la longue barbe, couvert d’un manteau de laine, annonce la crucifixion. Ses mains fines et allongées sont d’une élégance toute féminine, il arbore un sourire énigmatique mais confiant. De l’école troyenne, le chef d’œuvre est sans conteste un bouleversant Christ-aux-liens couronné d’épines et les poignets attachés. Le sang ruisselle sur son visage qui exprime un paroxysme de souffrance subie et anticipée mais dont les yeux grands-ouverts semblent comme détachés, au-delà de la terreur.
Millette
(…) Millette n’a pas eu une enfance heureuse. Cécile, sa mère, blonde éclatante aux yeux bleus profonds, aux longs cils et aux formes pleines, obéissait à tous les canons de la beauté germanique. Elle était flamboyante. De fait trois de ses grands-parents étaient allemands ou suisses-allemands. L’un de ses aïeux, uhlan dans l’armée prussienne, avait participé à l’invasion de la France en 1870, Millette en a admiré le casque à pointe.
(…) Puis, la belle Cécile épouse un médecin militaire français de l’armée d’Afrique du nord. Mère et fille, de huit ans alors, l’accompagnent à Tébessa, belle cité de l’est algérien au riche patrimoine byzantin et romain. Là, le beau-père qui a quitté l’armée installe son cabinet privé. Millette a beaucoup d’affection pour celui qu’elle appelle «Parrain» et qui semble de son côté s’être sincèrement attaché à sa belle-fille. Ce lien lui permet de supporter mieux l’indifférence, puis l’hostilité de sa mère qui apparaît mal tolérer cette fille beaucoup moins jolie qu’elle et dont elle donne l’impression d’avoir un peu honte. De plus, la fille en grandissant souligne l’âge de sa mère, ce que cette dernière ne supporte pas.
(…) Lorsque sa fille a dix-huit ans, Cécile qui en a un peu plus de quarante mais en avoue beaucoup moins, décide de briser le miroir de son âge réel qu’elle représente. Elle lui annonce sèchement qu’elle n’a plus rien à faire avec elle. Tout dans son physique démontre qu’elle est une Ferriot et pas vraiment de son sang. Qu’elle retourne donc chez son père, c’est là, chez elle ! (…) De fait, Millette est un peu comme une fleur presque fanée que l’on replonge in extremis dans un vase empli d’eau pure, elle renaît. Son père, Germaine, le petit Guy, les ouvrières de l’atelier paternel avec lesquelles elle travaille souvent…(…).

L’équipe Camille Ferriot, vers 1936. Millette au second rang, seconde à partir de la droite. Le père Camille Ferriot au centre. La “grande Germaine” à gauche de Millette
(…) Maintenant que j’ai à plusieurs reprises déposé des baisers sur ses lèvres, j’en puis parler avec précision. Des yeux noisettes pétillants – ah le regard mutin de Millette ! – un sourire espiègle, une brune et dense chevelure coupée court au carré, à la garçonne, détonne avec la voluptueuse cascade de boucles dorées de sa mère ; elle encadre un bel ovale, malgré un menton rond assez fort dont la surface frémit légèrement sous le coup de l’émotion et un nez en effet plus bourguignon que germanique. Son expression vive et mobile, tour à tour songeuse, interrogative, concentrée ou rieuse crée une harmonie d’ensemble, un paysage changeant et chatoyant qui m’émeut. Millette est loin d’être vilaine, ce n’est cependant pas son physique qui me séduit d’entrée de jeu.
À bras le corps
En accord avec Millette, la date de notre mariage a été fixée. Ce sera en septembre 1937, je serai majeur depuis quelques mois et ne dépendrai plus d’une autorisation de mes parents ; jamais je ne l’aurais obtenue.
(…) Comme je l’avais toujours imaginé, Jean-François naît neuf mois après, le douze juin 1938. Il dormira à l’ombre de la charmille. Nous sommes bien.
La haine des nazis
Non circoncis, baptisé, fils d’une catholique non-juive, je n’ai aucune difficulté pour obtenir un certificat de non-appartenance à la race juive.
Étoile jaune, une famille française
(…) Au printemps 1942, on parle depuis plus de six mois de l’application en France du décret nazi de septembre 1941 obligeant les juifs allemands à coudre sur leurs vêtements une étoile jaune, marque d’infamie instituée initialement par les Arabes de Bagdad et reprise après les croisades çà et là dans la chrétienté. Une certaine incrédulité règne dans la communauté israélite française à ce propos, on garde l’illusion que les Allemands n’oseront jamais, que Vichy s’y opposera, que les Français non juifs protesteraient alors. Pourtant, la huitième ordonnance allemande du 29 mai 1942 impose à tous les juifs de la zone occupée de porter la fameuse étoile jaune au centre de laquelle le mot «Juif» est écrit en caractères imitant la calligraphie hébraïque.
La douce Touraine, et de trois
(…) Dans l’autre sens, après la mairie, une route et un chemin montent sur le plateau calcaire, bordés de fermes et de caves troglodytes qui s’enfoncent dans le tuffeau. En la belle journée de juillet où nous arrivons tous les quatre, la blancheur de la pierre et la pureté d’un ciel bleu tendre sans nuage donnent au Petit Pressigny l’aspect d’un village d’île grecque.
(…) Agenouillées au lavoir, leur battoir à la main et la bassine de linge posée derrière elles, les lavandières frottent, rincent, frappent l’étoffe posée sur le rebord lisse ; elles causent surtout, la voix haute pour couvrir les splatchs retentissants des grands coups assénés sur draps et habits mouillés, leurs mots sonores se mêlent aux éclaboussures de leur labeur. La maison de nos hôtes se trouvent derrière le lavoir qui fait face à la mairie, beau bâtiment de tuffeau à pans de bois, de l’autre côté de la rue principale. Sur le même trottoir, à deux pas, la boulangerie et la boucherie. En face, l’épicerie qui fait aussi salon de coiffure, puis, en retrait à l’arrière d’une placette en bordure de l’Aigronne, l’église d’une émouvante simplicité. En continuant la rue, au-delà de la rivière, on arrive à deux bistrots-restaurants.
(…) Nul doute, les enfants seront bien, Millette pourra consolider sa guérison. Je passe les vacances d’été avec les miens et en profite pour faire inscrire Jean-François à l’école communale, il y débutera sa scolarité en septembre, c’est là qu’il apprendra à lire. Compte tenu de ce qu’est devenu mon journaliste de fils, ces débuts ne lui ont pas mal réussi !

En vacances, Jean-François, Olivier et Axel se contentent de peu pour “faire de l’avion” au Petit Pressigny, vers 1947.
(…) Quant à Axel, autant qu’il profite encore du bon air et de la nourriture du village, séparé d’Olivier. Millette redoute de plus d’avoir à s’occuper, avec sa santé fragile, de trois enfants dont un nourrisson dans une ville où les pénuries sont loin d’être terminées. Les hommes jeunes étant rares au Petit Pressigny, les nourrices authentiques, lactantes, le sont encore plus. Mon épouse décide par conséquent de se rabattre sur Léontine Moreau, la paysanne pauvre d’une quarantaine d’années, deux fois veuve et mère de quatre enfants déjà grands à qui nous avons confié Jean-François peu après notre arrivée au Petit Pressigny en 1943. Nous la savons femme de confiance, très gentille et à la recherche d’une source de revenus complémentaires fixes, en plus des ménages et petits travaux des champs qu’elle recherche mais sont plus problématiques. Le contact avec Millette est très bon ; en plus de Jean-François, elle accepte de prendre Axel dans sa grande bâtisse sans confort sur les hauts du village. Certes, il n’y a qu’un robinet dans la cuisine, l’électricité connectée milieu 1944 n’alimente encore qu’une ampoule nue qui pend après un fil dans la salle à manger. Cependant, la bienveillance, l’affection, l’amour bientôt avec lesquels Madame Moreau s’occupe des enfants vaut toutes les commodités du monde moderne !
Chapitre 5. Itinéraires
Le vingt-six rue des Plantes.
(…) Nous ne reprenons Axel qu’après les vacances d’été 1949. Il a mené une enfance campagnarde, au milieu des ânes et des mules, les animaux de trait utilisés dans des exploitations agricoles aux toutes petites parcelles pierreuses et souvent escarpées sur les pentes du coteau. (…)
Axel reste pourtant un petit sauvageon qui nous donne bien du souci.
Mes fils
(…) Jean-François est celui de mes trois garçons avec lequel j’ai le plus vécu, le plus échangé. Non seulement en tant qu’aîné mais surtout parce que, en 1954, lorsque je me suis séparé de sa mère, il m’a accompagné chez Solange.
(…) Olivier petit garçon est sensible, affectueux, très sage, bon écolier et sans problème.
(…) Olivier, contrairement à Jean-François et à moi, se reconnaît dans le rationalisme scientifique plus que dans les interrogations métaphysiques et les spéculations philosophiques. Ses études sont aisées, il choisit les filières scientifiques au lycée, en classe préparatoire avant d’intégrer une grande école de chimie. Ingénieur et docteur es-sciences, il entre au CNRS en consacrant ses recherches à une approche très théorique de sa discipline, à la-quelle je ne comprends à dire vrai pas grand-chose. Cependant, Olivier me subjugue par la passion qui l’enflamme lorsqu’il me parle de ses travaux, de ses molécules dont le ‘’spin’’ et les propriétés de bi-stabilité feraient des chefs-d’œuvre de la science moderne, presque des objets d’art.
(…) Peut-être poussé par l’esprit de compétition avec Olivier, (Axel) devient rapidement un brillant élève, comme son frère. Son choix de la médecine est motivé, je pense, plus par son désir de ne pas s’engager sur la même voie que moi et ses aînés que, à l’origine du moins, par une réelle vocation.
(…) Axel est hospitalisé pour une complication neurologique, puis est envoyé en préventorium à Chamonix. Je vais passer quelques jours avec lui au début des vacances d’été, il a quinze ans. Nous montons ensemble par les téléphériques au Brévent et à l’Aiguille du midi, nous échangeons intensément. C’est là notre premier dialogue véritable, je crois qu’il me découvre. Les griefs qu’il a contre moi rendaient très difficile notre relation, ils s’estompent et lui permettent, je le sens, de percevoir un père à qui se fier. J’ai devant moi, au-dessus de la vallée de Chamonix, un adolescent enfin confiant, et même aimant, à ce qu’il me semble. Il a quitté cette carapace de reproches latents, parfois patents qui rendait si difficile notre relation, ce que j’entrevois maintenant m’intrigue, me passionne bientôt. J’ai l’impression d’être institué là, dans les Alpes, en tant que père, j’en suis bouleversé, j’ai enfin trouvé mon troisième fils. Je me rappelle que s’est produit là, à plus de trois mille mètres d’altitude, comme une manière de prodige, de l’ordre de la remise par Yahvé des tables de la loi à Moïse, au sommet de la montagne. Stupéfaits tous deux, dans un silence qui dure, les yeux plongés dans les yeux de l’autre, nous recevons le témoignage enfin irréfutable de notre lien.
(…) Mon accession à la situation de grand-père n’a, c’est singulier, provoqué que peu d’émotions chez moi, au-delà du plaisir ressenti à celle de mes fils et de leurs épouses. Je me rappelle bien mes propres réactions de tout jeune père à la naissance de Jean-François mais ai peu vécu avec les deux autres nourrissons. Les bébés ne m’intéressent guère que comme énigmes, pages encore blanches sur lesquelles il reviendra à la vie d’inscrire une histoire, surtout si je dois en être acteur. En ce sens, j’aurais je crois apprécié d’établir des relations avec Laurence, Fabrice et tous ceux qui viendront, observer leurs progrès, deviner ce qu’ils sont, les aimer et en être aimé. De plus, la présence d’une fille est tellement étrange dans ma famille que suivre l’éveil et l’essor de celle de Jean-François auraient suscité chez moi une curiosité passionnée.
Le Parti
(…) Tout en demeurant très attaché au de Gaulle de la France libre, c’est avec les organisations communistes clandestines que je renoue dès 1941, au sein des FTP que je participe modestement à la Résistance jusqu’à la libération de Paris. Mes cartes du parti, «le parti des fusillés » comme elles en portent fièrement l’inscription, sont à jour de leurs timbres mensuels dès 1944 et jusqu’en 1949. Pourtant, ma position au sein de ma cellule du Parti n’est pas simple en des temps où la tolérance n’est pas le maître mot du communisme international.
Religion et racines
(…) Le petit volume du nouveau testament acheté en 1937 où figurent tous ces textes ne m’a pratiquement jamais quitté, il est là, dans ma poche, je ne m’en séparerai pas. Je l’ai ouvert, il y a un instant. Sur la dernière page de garde, j’ai écrit, je ne me rappelle plus quand, « Sur les hautes vagues, le navire vogue. Le vent allait vers l’Ouest et le bateau vers l’Est. Il arriva un jour qu’il se perdit dans l’horizon inconnu. Il ne se retrouvera plus ; » Moi. Toujours dans la tempête, à contre-courant, contre le vent, hors du temps. Je vais me perdre. J’ai relu une dernière fois les versets finaux de l’ultime chapitre (22) de l’Apocalypse :
« 17 Et l’Esprit et l’épouse disent : Viens. Et que celui qui entend dise : Viens. Et que celui qui a soif vienne ; que celui qui veut, prenne de l’eau de la vie, gratuitement.
18 Je le déclare à quiconque entend les paroles de la prophétie de ce livre : Si quelqu’un y ajoute quelque chose, Dieu le frappera des fléaux décrits dans ce livre ; 19 et si quelqu’un retranche quelque chose des paroles du livre de cette prophétie, Dieu retranchera sa part de l’arbre de la vie et de la ville sainte, décrits dans ce livre.
20 Celui qui atteste ces choses dit : Oui, je viens bientôt. Amen ! Viens, Seigneur Jésus ! »

Le nouveau testament de Jean. On le trouva dans la poche de sa veste lorsque sa dépouille fut découverte sur la voie ferrée.
Apprendre, savoir, le chemin de l’esprit
(…) Je suis entré au cours Godéchoux poussé par la nécessité de subvenir aux besoins d’une famille que j’avais décidé de fonder. Il fut cependant le cadre de l’engagement principal de ma vie, il est lié aux circonstances qui vont me la faire quitter. D’abord professeur remplaçant en 1937, Madame Godéchoux m’assure dès 1942 une pleine sécurité professionnelle et me confie rapidement des responsabilités croissantes. Je crois qu’elle a très tôt eu pour moi une affection presque maternelle. À partir des années 1950, je deviens son professeur principal, puis le directeur pédagogique alors qu’elle se met elle-même plus en retrait de cette dimension de l’établissement qu’elle a créé.
Chapitre 6. Mai 68, ébranlement et chute
Josette
(…) Je passe mes vacances d’été avec la femme aimée, dans une belle demeure périgourdine traditionnelle qui lui vient de sa mère, « la Lizonne ». Située en hauteur sur la commune de Villefranche-du-Périgord, elle n’est qu’à quelques kilomètres du moulin de Lavaur où réside le reste de sa famille. Malgré les soucis professionnels qui m’accablent, c’est là le séjour le plus idyllique que j’ai jamais vécu. Tout un jeu de photographies me montre épanoui, détendu, mon visage rayonne du bonheur qui m’habite.
Plus même, je crois, que les photos qui montrent Jean épanoui et serein en ce dernier été de sa vie, en aout 1969, le poème inspiré qui suit suggère, démontre peut-être, qu’il a été alors heureux.
Tout est achevé
(…) Voilà, « tout est achevé », la sixième des dernières paroles du Nazaréen sur la croix. Fasse qu’aucun de mes fils ne paraphrase la quatrième de ces ultimes paroles de Christ : « Père, pourquoi m’as-tu abandonné ? » ….
Le dix-sept avril 2017, il y a quarante-sept ans….













































































Ces extraits disent très fort votre amour pour Jean, votre père.
Je “sors” étrangement émue de ma lecture. Le parti que vous avez choisi de faire parler le héros donne au texte une grande sensibilité, nous rapproche intensément de lui.
J’attends maintenant octobre avec plus d’impatience encore.
Bonjour Monsieur Kahn,
Je me présente, je suis historien et bibliothécaire à la médiathèque de Ludres (54), commune que votre grand-père André Kahn a bien connu lors de sa venue en cantonnement avec son régiment, le 37e RI, entre le 18 juillet et le 30 août 1915. J’ai aussi lu avec attention l’ouvrage relatant son parcours pendant la Grande Guerre. Je prépare pour l’année prochaine un ouvrage traitant du village de Ludres pendant la Grande Guerre et à ce titre j’ai besoin de documents d’illustration comme par exemple la photo de votre grand-père en militaire à côté de votre grand-mère. Si vous acceptez que celle-ci soit publiée dans mon ouvrage, j’aimerai donc que vous me la fassiez parvenir en taille supérieure. En espérant que mon texte aura retenu toute votre attention, je reste à votre disposition. Bien cordialement. OP PS: vous trouverez sur mon blog personnel la première mouture d’un article sur le 37e RI à Ludres ; je peux vous envoyer en fichier pdf mon article augmenté et corrigé depuis.
Cher Monsieur,
la photo de mes grands-parents en 1915-1916 publiée dans cet album est la seule d’une qualité correcte que je possède. Vous pouvez bien entendu l’utiliser en précisant votre source. J’en ai légèrement amélioré la qualité après l’avoir scannée, je n’ai rien de mieux à vous proposer.
Très cordialement,
Axel Kahn
Monsieur,
Très bien ! Je vous tiendrai au courant de la parution de l’ouvrage l’année prochaine. Évidemment, la photo sera créditée à votre nom.
Je réitère ma proposition, souhaitez vous que je vous fasse parvenir mon texte sur le 37e RI à Ludres ? Pour cela, il me faudrait votre email. Merci.
Bien cordialement
Olivier PETIT
Mon email : axel.kahn@parisdescartes.fr
Bien cordialement.
Bonjour Mr Khan
Intervenant en prévention du suicide, je vous ai par deux fois entendu dans nos congrès du GEPS (Groupement d’Études et de Prévention du Suicide).
Je vous sais très demandé et très occupé entre pensés en chemin, livres et conférences, mais accepteriez vous que vos pérégrinations vous conduisent jusqu’à Niort dans les Deux Sèvres où je pourrais vous accueillir pour une conférence ?
Dans l’attente et très respectueusement
Thierry Fouet,
Cadre de Santé
Centre hospitalier de Niort
Coordinateur prévention du suicide
thierry.fouet@ch-niort.fr 06 82 87 88 07
Cher Monsieur,
la publication de “Jean. Un homme hors du temps” entraîne toute une série de sollicitations nouvelles qui m’empêchent en toute éventualité d’accepter de nouvelles propositions jusqu’à l’été 2018. Au dernier trimestre de cette année 2018 peut-être un créneau pourrait-il être identifié, en couplant la conférence envisagée avec une rencontre littéraire en accord avec la plus grande librairie de Niort. Très cordialement.
C’est bouleversant de voir toutes ces photos…
Je suis également très émue après la lecture d votre livre sur Jean votre père. De plus le fait de le faire parler comme vous l’avez fait est pour moi une performance sans égale … Enseignante à la retraite j’ai été sensibilisée par la souffrance d ces élèves en « Situation d’echec Scolaire mais sans déficience « que vous décrivez et qui a été l combat de votre père. Au cours de ma carrière en lycée Professionnel je me suis efforcée de leur rendre dignité et motivation … cette disponibilité cette bienveillance dont vous parlez, ils me l’ont rendu au centuple..:
Je pourrai vous en parler longuement car j’ai adoré mon metier.
Merci de ce commentaire, il me touche…
Bonjour M. Kahn, tout me passionne dans ce livre, en dehors de la fin tragique de votre père…
La construction de ce livre, les époques relatées notamment 68, la personnalité attachante, humaniste avant gardiste de votre père et ses contradictions et enfin la compréhension de vos personnalités si différentes et si proches des “frères Kahn” que nous croyions connaitre à travers les médias.
Vous avez largement rempli et dépassé ce lourd contrat. Merci pour cette lecture.
Mille merci pour ce témoignage, j’y suis sensible.
Très cordialement,
Axel Kahn
bonjour. Rappelez-vous le salon du livre à Vannes. le 10 juin 2018. je suis la maman d’Axelle. lle. Votre livre raconte avec beaucoup d’amour la vie de votre pere. parti trop tot. Ce recit est tres émouvant. Au fil de l’écriture vous exprimez très souvent des réflexions philosophiques sur les relations humaines. la vie. Vous semblez en accord avec votre père. vous lui ressemblez beaucoup – Merci. cher Docteur KAHN pour ce beau livre. Elisabeth DURIEU, votre lectrice d’AURAY
Merci infiniment pour ce témoignage, chère Madame. Je serai en juin 2019 à Vannes avec mon nouveau livre, Chemins.
Amitiés
Je dois à Jean Dessertenne ( je ne l’ai connu que sous ce nom-là) l’orientation de ma vie professionnele et sans doute de ma vie tout court.
Me faisant virer de lycées les uns après les autres, mes parents me font entrer en 2nde C au Cours Godéchoux pour l’année 1961-62.
L’été 1961, mon père me met à travailler à Ivry chez un Compagnon charpentier qui est également écrivain et réalisera un film d’après son premier roman “La Pendule à Salomon”. Je découvre le monde du Compagnonnage et je suis emballé, subjugué; c’est cela que je veux faire.
Avant la rentrée, mon père me demande ce que je veux faire; je lui réponds “charpentier”. Mais voilà, enfant surdoué, mon père estime que je vaux “mieux que ça3.
Au bout de 2 trimestres au Cours Godéchoux, Monsieur Dessertenne (Jean Kahn) convoque mes parents : “Votre fils dessine des charpentes dans ses cahiers, je crois que sa place n’est pas ici; je ne suis pas là pour encaisser de l’argent, mais pour former des jeune gens. Je vous conseille de consulter le B.U.S. qui vous conseillera pour son orientation”. Le troisième trimestre ne se fera pas au Cours Godéchoux mais en 3ème technique menuiserie au lycée de Souillac (Lot).
On reconnaît bien là la démarche pédagogique de Jean Kahn. Je luis dois donc de m’être “èclaté” dans mon métier pendant 30 ans, jusquà décrocher la “une” de Ouest-France le 3 mai 1983 avec ce chantier d’exception qu’a été la réfection en totalité de la charpente et des menuiseries de Notre-Dame de Languivoa (monument inscrit à l’inventaire suppl”mentaire des Monuments Historiques), sur la commune de Plonéour-Lanvern (Finistère).
Ensuite, à 47 ans, 2 cursus universitaires pendant 5 ans et conjointement :
1) Ecole Pratique des Hautes Etudes, 5ème section, sciences religieuses, judaïsme médiéva.
2) Ecole des Langues et Civilisations de l’Orient Ancien : hébreu biblique, hébreu rabbinique et araméen (que je possédais déjà, mais sans diplôme); j’avais déjà le latin et le grec.
Il n’est pas question ic que je me mette en avant, mais de mettre en avant Jean Kahn et sa pédagogie par rapport au jeune, sa personnalité et ses capacités.
Il est plus que certain qu’il était en avance sur son temps et qu’il m’ait profondément marqué, puisque je parle encore de lui 49 ans après sa dispariyion.