J’EUSSE PRÉFÉRÉ QUE CE FUSSENT DES PÈLERINS….. Vingt-et-unième étape, du lac des Settons à Anost.


Tout débutait pourtant bien : les bords du lac dans une légère brume matinale, les petits chemins longeant de gaies prairies fleuries, une petite route…et brutalement un vrombissement assourdissant et une compagnie de MTGV (motos à très grande vitesse) sur une voie qui elle n’est pas une RGV (route à grande vitesse). Cheminant sagement sur le bord gauche de la route, je pensais subir seulement le désagrément du vacarme de ces engins qui circulaient dans le même sens que moi, c’est-à-dire en principe à droite. Cependant, celui que je présume être le chef de la compagnie, tout vêtu de noir avec un blouson et des bottes de motos, si semblable au motard de Piaf, se déporta soudainement vers moi m’indiquant par un geste impérieux que je ferais bien de quitter la route si je tenais à moi. C’était vrai et ce fut mon premier contact-sauf-qui-peut avec les hautes herbes trempées du bas-côté.

La piste quittait ensuite la route et commençait à s’élever dans la forêt, fidèle à ce qu’elle est depuis Vézelay : en partie inondée, presque toujours boueuse, coupée par des rus grossis délicats à franchir, interrompue de part en part par de véritables mares plus ou moins aisées à contourner, labourée de fondrières profondes, parsemée d’arbres couchés à enjamber, sous lesquels passer ou à éviter en passant au large. Rien de particulier, par conséquent, j’avançais gaiement.

Brutalement, alors que je négociais comme je le pouvais ce terrain difficile en une zone d’ornières pleines de boue, un bruit apocalyptique pire que celui des motos m’alerte à nouveau. Ce sont maintenant une demi-douzaine de quads, engins qui avec les trials ont une large part de responsabilité dans l’état du chemin, qui me dépassent dans un geyser d’eau croupie et nauséabonde. Cette fois, je plonge carrément dans les orties pour éviter d’être aspergé dans une forme sauvage de baptême assez peu catholique. Il parait que l’effet urticariant du dit végétal est astringent et excellent pour la circulation. Ce doit être vrai, j’en avais les sangs tout retournés, quasi en ébullition.

Belzébuth, Lucifer ou d’autres anges déchus, étaient sans doute convenus de lancer en ce dimanche jour du seigneur une contre-offensive coordonnée contre cette branche des pèlerinages vers Compostelle et Assise et les pèlerins qui auraient dû s’y trouver. De pèlerins, point, je n’en ai pas encore rencontré sur cette voie, si bien que c’est votre mécréant de serviteur qui s’est à son corps défendant trouvé en première ligne. Il faut dire que la dégradation incroyable du chemin en doit sans doute réserver l’usage aux plus grands pécheurs, ceux qui auraient commis une infamie d’une horreur singulière, disons pour fixer le niveau d’abjection justifiant une telle pénitence, un acte d’inceste avec son petit-fils consommé ensuite rôti, ce qui reste un péché tout de même assez rare. Les démons ne s’arrêtaient pourtant pas à cela, ils me préparaient pire.

La plus grande partie de mon étape se déroulait entre 650 et 750 mètres d’altitude, là où les feuillus sont rares et où dominent les grands pins Douglas plantés il y a 40 ans. Or, c’est l’âge où ils sont bons à couper. Dans ces bois noirs et un peu sinistres de résineux, la piste devenait alors voie d’accès pour les énormes engins d’exploitation forestière, les fondrières prenaient les dimensions de tranchées, la boue acquérait une consistance particulière de vase noirâtre zébrée de veinules jaunâtres ou brunâtres créées par la chimie luciférienne des matières organiques en décomposition. D’ailleurs, à la surface de l’eau stagnante dans les chenaux créés par les roues des monstrueux engins, des bulles nombreuses confirmaient que la tambouille dans cette marmite du diable se préparait activement. Avancer devenait un sacerdoce mais je n’avais encore rien vu.

Soudain, c’est un paysage dantesque de destruction et de désolation qui me cloua un moment sur place. Devant moi, il n’y avait plus rien, plus de chemin, plus de balisage, plus d’arbre, qu’une hideuse surface où s’amoncelaient troncs et branches coupés enchâssés dans une épaisse gangue de cette vase que j’ai décrite, émergeant grotesques en tous sens des profondes blessures infligés au sol par ces cauchemars mécanisés que sont les véhicules servant au débardage. Je me trouvais devant une terrible barricade qu’aurait élevé un être maléfique se jurant que les pèlerins ne passeraient pas. Ni moi non plus, seul à me présenter. Que faire? Reculer ? Peu dans mon tempérament! Alors je me mis à ramper sous des troncs surélevés, à escalader des pyramides de bois, de pierres et de boue, à tenter de deviner d’après la position des arbres abattus avec leurs marques où se faufilait jadis la piste. En fin de compte, j’arrivais à Anost. C’est que ça se mérite!

Pour terminer, j’aimerais poser quelques questions innocentes, aux responsable du Parc, par exemple. Est-il envisageable de faire en sorte qu’exploitation forestière et randonnée restent compatibles ? Ne pourrait-on pas réserver des pistes aux sports mécaniques et interdire d’utiliser à cet effet parmi les plus importants chemins de grande randonnée d’Europe pour ne pas dire du monde ? Voyez à ces questions naïves combien mon cheminement m’a déjà fait perdre le sens des réalités!

 

Axel Kahn, le deux juin 2013

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12 thoughts on “J’EUSSE PRÉFÉRÉ QUE CE FUSSENT DES PÈLERINS….. Vingt-et-unième étape, du lac des Settons à Anost.

  1. C’est lamentable ! La nature ne nous appartient même plus …. Quelle tristesse.
    Meilleure route.
    Marie

  2. Merci à vous cher Axel de nous permettre de vivre ce rêve car comment partir seule quand on est un femme???
    J’aime vos textes et vos photos, j’attends chaque soir avec impatience de vous retrouver…
    Mais le récit ce soir est bien triste…
    Je pense aussi à nos magnifiques forêts haut marnaises, elles aussi martyrisées, saccagées alors qu’elles sont la seule richesse de notre département…
    Mais que faire???
    Merci d’oser et de pouvoir dire haut et fort ce que nous ressentons tous ou presque…
    Puisse votre récit faire réagir nos responsables, nos élus et tous ceux qui sont concernés d’une façon ou d’une autre par ce massacre…
    Courage à vous, je suis émerveillée…

  3. Merci à vous cher Axel de nous permettre de vivre ce rêve car comment partir seule quand on est UNE femme bien sûr !!!!

  4. Chacun sait bien que le Bon Dieu et le Diable ne font pas bon ménage. L’escalade est parfois incontournable.
    Ces envahisseurs à grande vitesse, comment peuvent-ils oser polluer le Parc du Morvan, rompre le silence et interrompre la chanson de l’eau de source. Nous devons nous élever contre la dévastation de nos chemins de randonnées qui sont déjà bien dégradés par les violents orages et le gel. Des Settons à Anost, cette partie très difficile à cette saison parfois impraticable doit être protégée et interdite à tout véhicule à grande vitesse.
    Le Morvan Sud, je l’espère sera moins perturbé.
    Bonne route et encore une fois bravo pour avoir surmonté tous les obstacles en chemin
    Christiane Orain

  5. Quelle tristesse ce récit .Elle est belle notre société !!! J’espère que n’as pas trop d’égratignures et que ta route sera plus calme .
    Toutes mes pensées t’accompagnent

  6. Cher Axel Kahn, je vous connais depuis que je vous ai entendu dans l’émission “La Tête au Carré” où vous y donniez votre avis sur la décision de l’âge de la retraite, profondément injuste selon la dureté des métiers exercés, mon mari et moi étions bloqués sur un parking, nous avons écouté vos paroles religieusement en attendant de pouvoir partir, puis j’ai poadcasté cette émission que je ne rate plus, et je suis particulièrement heureuse quand vous êtes l’un des invités…
    Ce matin, un grand article est paru dans Ouest-France sur votre pélerinage, je me suis régalée de vous suivre, traverser la France comme vous le faites est en effet le meilleur moyen pour se rendre compte de la beauté des régions variées que l’on traverse mais aussi de la détresse des hommes et de la nature.
    Merci à vous de vous pencher et d’écouter cette détresse, de nous défendre, d’être du côté de l’être humain…
    J’attends la sortie de votre livre avec impatience,
    Maintenant que j’ai connaissance de votre blog, je vais vous suivre, c’est formidable de pouvoir écrire à une personne qu’on admire…
    Bon, vous devriez avoir un peu plus de beau temps ces jours-ci je crois,
    alors bonne route, et surtout prenez bien soin de vous…
    Laurence Goudal

  7. Bien d’accord avec les autres commentaires en ce qui concerne les motorisés sur les chemins de randonnée, leur attitude est lamentable, tout comme les excès des forestiers. Heureusement il reste bien des chemins épargnés en Morvan !
    Cela dit, je voulais surtout vous féliciter pour votre admirable démarche, une démarche de rêve qui touche le vieux randonneur (j’ai quasiment votre âge) que je suis. Je me pose cependant une question : c’est bien de faire un blog, mais écrire au jour le jour pour un public, est-ce que cela ne pollue pas, quelque part, l’authenticité de cette longue marche ?
    Un mot encore sur le commentaire de cette dame qui écrit ” comment partir seule quand on est UNE femme bien sûr !!!!” Je suis bien obligé de lui donner raison, ce qui m’attriste beaucoup : nous vivons dans un pays où les femmes ne peuvent plus se balader, faire du sport en liberté, sans craindre le pire. Cependant, les risques d’agression existent aussi pour un sexagénaire même vaillant, risque que je prends de bon cœur, comme cet infirme évoqué par Axel Kahn qui avait affronté les difficultés de la montagne et avait répondu : “Chacun choisit sa vie !”

  8. Un signe…
    Depuis longtemps, longtemps… ,deux “fantasmes” : Passer une journée avec la famille Khan (J. François, Axel et votre mère, pas D.) et passer une journée avec M. et Me Badinter. Quelle richesse. Lorsque je vous écoute ou vous lis, je suis intelligente !… Depuis plusieurs mois, un projet, un rêve, un désir : dès l’arrêt de ma vie professionnelle (dans 1 an ou 2), quitter Quimper et rallier mon Morvan natal à pieds. Mais quelques interrogations relatives à mon âge : dans 2 ans, j’aurai 69 ans. Et ce matin, je découvre dans la presse votre chemin….. et vous étiez à Vézelay…
    J’ai toujours cru aux signes
    Merci Monsieur Khan. Bonne route.

  9. merci Monsieur Kahn pour ce beau récit. j’aimerai aussi qu’il y ait moins d’engins motorisés, je suis cycliste (vieille cycliste) et les voitures et les motos ne sont pas tendres avec nous !!! Bonne route.

  10. Je constate que vous avez fait connaissance avec notre Morvan sauvage et dépenaillé, parfois brutale et impitoyable avec les non initiés. Ici, cela peut-être une aventure épique et mémorable pour le randonneur, et donc prudence est mère de sureté.
    Ce que vous avez soulevé au sujet de l’état des chemins et des paysages, l’imprudence des conducteurs de quads et de motos sur les chemins et les routes, l’exploitation industrielle du bois de menuiserie ou de charpente sous forme de parcelles de résineux invasives et destructrices du fragile équilibre naturel et de la cohérence du paysage, est, malheureusement, maintenant, l’ordinaire du parc qui voulait favorisé et maintenir, à la fois un espace pour la détente et les loisirs, et l’économie locale surtout tournée vers la transformation du bois. Les avantages sont peu évidents et les inconvénients tristement clairs. J’ai eu quelques discussions avec des responsables administratifs ou politiques qui m’ont confirmé leur propre impuissance. Le sujet est complexe, et s’insère dans celui, beaucoup plus vaste, de l’état politique, économique, sociale et écologique de nos nations et du Monde. Concernant le Morvan, votre point de vue est salutaire, me conforte dans le mien et apporte un pierre à l’édifice. Et, heureusement, il y a beaucoup d’autres satisfactions et de contentements.
    Votre initiative de traversée de la France m’a très agréablement surpris et positivement enchanté. Et c’est ainsi que, tous les jours, je suis votre parcours et les commentaires qui l’accompagnent avec justesse et pertinence. Un voyage qui, je le pense, sera riche d’enseignements pour tous après le bilan à l’arrivée.
    J’aurai la joie de vous entendre jeudi, à Bourbon-Lancy, à la soirée de conférence, et peut-être de pouvoir converser.
    D’ici là, amicales salutations, bonne route et prudence. (Cave Canem !)
    D.O.

  11. Cher Monsieur Kahn,
    tous les membres de l’université populaire de Bourbon-Lancy se joignent à moi vous vous souhaiter une belle dernière ligne droite avant votre arrivée en terres bourbonniennes.
    Sachez que l’engouement autour de votre venue est palpable. Plus aucune réservation n’est désormais possible. Les 144 places sont retenues.
    A très vite
    Cordialement
    Gilles Bailly (UPVLA)

  12. Pourquoi ne retenir que les figures de diable figées dans la pierre, passez à Autun admirer notre ancêtre à tous” Eve” bien plus apaisante.
    Je connais un peu le parcours que vous faites , il n’est pas toujours facile mais étonnamment stimulant.
    Bon courage pour la suite.
    BErtile.

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