La déontologie et l’éthique d’un médecin.


La déontologie fait référence au devoir, elle s’entend dans deux sens, celui de la déontologie professionnelle et de l’éthique déontologique. La déontologie professionnelle, qui s’étend à celle de tout groupe constitué, notamment associatif. L’éthique déontologique est celle fondée sur le devoir. C’est-à-dire la détermination de « l’action bonne » en fonction des devoirs – ce que l’on doit faire – que l’on s’impose à soi-même. La déontologie professionnelle – ou associative – est « hétéronome », elle trouve sa source en dehors de nous, elle nous est prescrite, par une autorité, par un code. L’éthique déontologique est « autonome », elle se réfère au corpus de devoirs que chacun s’impose à lui-même. En fait, un « code de déontologie », celui de la médecine en particulier, doit largement s’appuyer, pour être respectable et respecté, sur des prescriptions dont chacun est en mesure d’admettre la nécessité. Une charte de déontologie ne doit de la sorte jamais être en contradiction avec une éthique déontologique. Cela vaut pour le médecin comme pour tout autre.

Les prescriptions de l’éthique professionnelles peuvent être propres à la profession considérée et n’avoir pas de valeur universelles, ni même générale à tous les comportements au sein d’un ensemble historique et culturel donné, par exemple la France du début du XXIe siècle. La justice n’est alors pas toujours compétente pour apprécier le respect des codes de déontologie, ce qui justifie la création d’instances spécifiques, les ordres en ce qui concerne les professions libérales. Les ordres peuvent être critiqués pour ce qu’ils sont, leur histoire, leur connotation idéologique, politique, corporatiste. Cependant, l’existence de références déontologiques irréductibles à la loi générale en impose le principe, ou au moins celui d’instances dédiées. Cela vaut d’ailleurs aussi du milieu associatif : toutes les associations qui font appel à la générosité du public se sont dotées d’un code de déontologie épais et détaillé et ont en leur sein des comités de déontologie. Cela est une des boussoles de La Ligue nationale contre le cancer que je préside.

Le métier de médecin est à la fois un métier comme les autres et différent des autres. Les jeunes s’y engagent pour avoir un job considéré être à l’abri du chômage, permettant le plus souvent d’accéder à une certaine aisance, à une position considérée, parfois par tradition familiale. Rien à redire à cela, faire ses études de médecine n’équivaut pas à une vocation religieuse. Cependant, le titre de docteur en médecine acquis et le jeune installé, sa pratique possède des spécificités qui, toutes, relèvent de la plus grande originalité de la profession : elle est dangereuse, le cas échéant très dangereuse, mais, les périodes d’épidémies mises à part, essentiellement pour les autres.

La crête étroite de l’exercice médical devient alors de se conformer aux principes du serment d’Hippocrate (la discrétion, la retenue, la prudence, la volonté de ne pas nuire), d’y ajouter ceux de la liberté de prescription en les transposant en un temps où la médecine est souvent capable de guérir, mais aussi de nuire, soit en faisant perdre à la personne malade des chances de guérison, soit en, la mettant directement en danger par un traitement inadapté. Dès lors, la liberté de prescription est encadrée par la réalité de l’effort consenti pour garantir sa probable efficacité et l’acceptabilité de son rapport bénéfice-risque. C’est en référence à ces principes et spécificité qu’il est possible d’analyser des comportements de médecins durant l’épidémie de Covid-19.

Le Professeur Didier Raoult, infectiologue de haute réputation, était parfaitement légitime à penser qu’un traitement par l’hydroxy-chloroquine (HCQ) pourrait être efficace contre le virus Sars-CoV-2 : il utilise personnellement depuis des années chloroquine (CQ) et HCQ dans le traitement de diverses maladies infectieuses. Ces produits diminuent la production virale en culture de cellules. Des collègues chinois ont évoqué son efficacité. De même, la Covid-19 se manifestant en particulier par une pneumopathie virale, on comprend qu’il ait imaginé associer à l’HCQ l’antibiotique azithromycine (AZI). Cependant, ce n’est là qu’une intuition. Actifs en cultures de cellules sur les virus Sarc-CoV-1, H1N1, de la dengue et du chikungunya, HCQ et CQ sont totalement inefficaces chez les malades. Quant à la Covid-19, ses évolutions défavorables ne sont pas liées à une surinfection bactérienne, si bien que l’usage systématique d’un antibiotique ne va pas de soi. Il revenait par conséquent au professeur Raoult de vérifier son intuition légitime en soumettant le traitement suggéré à un essai clinique contrôlé : c’est toujours au promoteur d’un traitement nouveau ou dans une nouvelle indication de le faire, le puissant Institut Hospitalo-Universitaire de la Méditerranée en avait le devoir et les moyens. Ne pas l’avoir fait est une faute. Elle repose sans doute sur la confiance d’airain de DR en la véracité de son intuition, un sentiment dont on comprend les mécanismes psychologiques mais un comportement qu’il est impossible d’admettre aux temps de la médecine basée sur les preuves.  À l’arrivée, le traitement proposé n’apparait pas efficace. C’est dommage, je l’avais espéré utile. La mortalité globale de l’infection à l’IHU, selon ses chiffres, va de 0,5 % (chiffres d’avril) à 0,9 % (chiffres du 17 mai). Il s’agit bien de la mortalité de l’infection, pas de la Covid : l’IHU a pratiqué plus de 93.000 PCR, systématiques, et a traité plus de 3000 personnes positives, avec ou sans symptômes. Dans le monde, l’infection fatality rate va de 0,2 à 1%, moyenne 0,64%. Marseille connait plus de 250 morts par million d’habitant, nettement plus qu’à Nice (environ 170), Toulon, Montpellier (malgré un foyer initial), Bézier, Perpignan, Toulouse, Bayonne, Bordeaux, Nantes, Le Havre…, villes souvent moins éloignées de l’épicentre de l’épidémie (Île de France, Grand-Est) que Marseille. Le Brésil est le pays dont le Président a le plus recommandé d’appliquer les conseils de DR : pas de confinement, prise d’HCQ. Alors que l’épidémie a commencé longtemps après l’Europe, la mortalité reste en croissance vive. Quoique de notoriété publique très sous-évaluée, elle a déjà dépassé 500 morts par million d’habitants dans l’état de Rio. Au total, personne ne peut reprocher au professeur Raoult d’avoir eu l’intuition d’un traitement pas absurde. De n’avoir pas soumis son intuition au test d’un essai clinique, évidemment si.

En France et dans le monde, la liberté de prescription des médecins en a amené beaucoup à suivre les conseils de DR. Rien à dire, le retard à la mise à disposition de données robustes reposant sur des essais contrôlés contre placébo menés en double en aveugle, puis la polémique dantesque sur l’efficacité de l’HCQ, ne leur a pas permis d’avoir une référence indiscutable, illustrant les déplorables conséquences du manque d’essai initial. Cette absence ne pouvait bien entendu pas se justifier par l’urgence d’un « traitement compassionnel » : l’infection tue mois de 1% des personnes !

Plus récemment, un autre hospitalo-universitaire, le professeur Christian Perronne, a non seulement pris fait et cause pour le traitement préconisé par DR, ce qui est admissible. Mais il a de plus déclaré que ceux qui ne l’utilisaient pas, voire dont les essais cliniques disqualifiaient l’HCQ, sont des assassins. Et que les incrédules du conseil scientifique Covid-19 sont vendus aux majeurs de » l’industrie pharmaceutique. Compte tenu de ce qui précède, imaginez ce que représente une telle accusation, dénonciation, calomnie ? Sans doute passible de poursuites pénales, en l’occurrence. Mais auparavant, au plan déontologique ? Prudence ? Respect de la liberté de prescription ? Référence aux données vraiment disponibles en juin 2020 ?

Il ne me revient pas de me mêler de l’aspect judiciaire de l’affaire. En revanche, j’ai établi, quelles que soient les critiques que l’on puisse faire au Conseil de l’Ordre des médecins, l’évidence d’une instance déontologique pour ce métier qu’est la médecine. Et alors expliquer mon incompréhension qu’elle ne se saisisse pas de cette affaire.

Axel Kahn, le 21 juin 2020

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9 thoughts on “La déontologie et l’éthique d’un médecin.

  1. Il fallait que cela soit dit. Indiscutable incontestable à la la lumière des résultats des études entreprises il y a plusieurs mois S’acharner et persister dans le discours relève de l’aveuglement délirant qu’il faut stopper. Assez de mal à été fait. Perrone en sortant son livre maintenant remet de l’huile sur le feu les complotistes pourront y trouver de quoi alimenter leur délire. Les taches vont persister encore longtemps. Un parti politique peut même naître de ces confusions. Il faut espérer que le peuple français soit sage.

  2. Cependant, le titre de docteur en médecine acquis et le jeune installé, sa pratique possède des spécificités qui, toutes, relève de la plus grande originalité de la profession

    C’est moi ? Ou il faut ent à relèvent ?

  3. Merci pour ce long propos très éclairant. Je suis consterné par ces millions de vue des vidéos youtube de l’IHU méditerranée-infection, censément pédagogiques mais qui ne constituent en réalité qu’une vulgaire propagande. A croire que ça ne sert à rien de payer autant d’impôts pour avoir un peuple sur-diplômé et lui apprendre à penser.

  4. A mesure que le scandale autour de l’HCQ se confirme votre obstination à dénigrer le travail de l’IHU de Marseille vous décrédibilise. Ca me fait mal de le dire mais je n’ai plus confiance en vous en tant que médecin à même de respecter la liberté fondamentale du patient.

  5. Oui Mr Kahn…LE MASQUE, vous avez raison.. ! mais tout de suite…pourquoi attendre?..c’est trop dur le confinement…

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