LA DIGNITÉ


Rien de plus complexe à définir que la notion de dignité. Au sens littéral du terme, « dignitas », se réfère à un honneur conféré par un souverain ou un dépositaire de la puissance sous la forme d’une distinction ou d’une décoration. Le sens premier est par conséquent inégalitaire, et la dignité est liée à une fonction ou à un statut ; leur perte entraîne celle de la dignité.

Pour la philosophie stoïcienne, un « comportement digne » correspond à une discipline personnelle faite de maîtrise de soi, de courage et de lucidité. Il implique l’acceptation de la douleur, la pudeur, la discrétion, la volonté de ne pas faire peser sur autrui son propre malheur et de ne pas troubler sa tranquillité.

Dans une vision chrétienne, l’homme a été créé à l’image de Dieu de sorte que la question de sa dignité supérieure ne se pose pas. Il est le seul à posséder une âme, ce qui suffit à lui conférer une dignité, et ainsi des droits qui lui sont propres.

 L’utilisation moderne habituelle du mot se réfère plus ou moins à son acception kantienne, celle qui la voit en tant que caractéristique de l’humanité d’un être doté d’une dignité et dépourvu de prix, qui doit être toujours envisagé également en tant que fin et jamais uniquement comme un moyen. C’est là une valeur universelle au respect de laquelle tendent les impératifs catégoriques d’Emmanuel Kant. Quoique chez lui la référence au créateur ne soit pas explicite, les liens sont évidents entre la conception kantienne et chrétienne de la dignité, donnée en soi de tout personne en tant qu’elle est humaine.

Un point commun aux notions étymologiques, stoïciennes, chrétiennes et kantiennes de la dignité est qu’elles sont « déontologiques », elles exigent des personnes dignes de se conformer à des devoirs : assumer ceux de sa fonction, rester impassible dans l’adversité, se conformer à la parole de Dieu, où respecter son propre corps comme on se doit de respecter celui d’autrui. Ces règles auxquelles il conviendrait de souscrire pour rester digne sont hétéronomes, divines ou humaines, et apparaissent dès lors vite en contradiction avec la revendication à l’autonomie.

En revanche, le concept de dignité recèle dans une conception matérialiste et libérale fondée sur l’autonomie des personnes une redoutable complexité. Pour aller droit au but, j’appelle dignité la qualité au nom de laquelle une communauté humaine se fixe le devoir de respecter les êtres, y compris ceux qui sont dans l’incapacité de réclamer leurs droits. La dignité conférée à un homme n’implique pas de devoir sauf celui de respecter celle d’autrui puisque, selon le principe de réciprocité qui fonde ma vision morale, elle ne peut être distinguée de la sienne propre. Il s’ensuit que les êtres ne peuvent être discriminés au plan de la dignité.

Qu’en est-il des vieillards ou des malades qui craignent de perdre leur dignité ? S’il en est ainsi, c’est avant tout parce qu’ils se sentent rejetés, qu’ils ne trouvent dans le regard d’autrui nul accueil, nul compassion, nul appétence, nul amour. Face à l’allongement de la durée de la vie et à l’augmentation des maladies neurologiques comme la maladie d’Alzheimer, ne doit-on pas se préparer à en tirer les conséquences demandent certains ? Faut-il permettre à ces personnes de mourir dans la dignité en abrégeant cette ultime phase annoncée de la perte de l’entendement, de la mémoire et de dégradation physique? Chez ces vieillards et malades, dont les droits deviennent une notion relative puisqu’ ils vivent souvent sous tutelle ou curatelle, une valeur demeure qui n’a rien de sacré mais qui est de l’ordre de la solidarité liée à une commune humanité. C’est cette valeur que recouvre le terme de dignité. Même affaiblies intellectuellement et physiquement, elles restent dépositaires de leur pleine dignité, un attribut de l’humanité. Reconnaissons, puisque c’est là un sujet de débats polémiques, qu’il est par conséquent  mal venu de revendiquer un droit « à mourir dans la dignité », puisque cela sous-entend que l’on périrait sans cela dans l’indignité !

 Pour l’agnostique évolutionniste que je suis, la dignité n’est pas une valeur transcendante, elle est une idée construite par l’homme en société et la condition autant que la conséquence de son humanisation. C’est le fruit du respect réciproque qui compose la base ontologique de la pensée morale. Chacun est libre de son corps, il ne revient à aucune autorité extérieure, religieuse ou laïque, de définir à la place du sujet les limites au-delà desquelles il attenterait à sa propre dignité. En revanche, certains comportements individuels ou collectifs, sans conteste autonomes, peuvent être ressenties par d’autres comme des agressions et poser en cela une question au regard d’une morale fondée sur la réciprocité.

  • Dignité et liberté

C’est ici qu’apparaît la limite de la notion de « respect de l’autonomie ». Si l’on suit la logique de mon propos, en effet, chacun pourrait apparaître comme parfaitement libre d’agir sur lui-même tel qu’il l’entend, dès lors qu’il ne se comporte pas envers autrui de façon incompatible avec le principe de réciprocité.

Ainsi un nain peut-il déclarer vouloir être lancé en tant que projectile, un individu affirmer qu’il veut se livrer à la pornographie, etc. Reprenons la décision du Conseil d’Etat du 27 octobre 1995 concernant le lancer de nain. Le maire de la commune de Morsang-sur-Orge avait interdit des spectacles de “lancer de nain” qui devaient se dérouler dans des discothèques de cette ville. Il s’était fondé non sur les pouvoirs de police spéciale qu’il tenait de l’ordonnance du 13 octobre 1945 relative aux spectacles, mais sur les pouvoirs de police générale que lui confiaient les dispositions de l’article L. 131-2 du code des communes. Ces dispositions sont généralement entendues, lorsqu’elles sont appliquées à des spectacles, comme visant à garantir la sécurité du public ou à prévenir d’éventuels troubles matériels à l’ordre public. Toutefois, en l’espèce, le maire avait interdit ces spectacles non pour des considérations de cette nature mais en estimant qu’ils portaient atteinte au respect de la dignité de la personne humaine. Or, par son arrêt Commune de Morsang-sur-Orge 1995, le Conseil d’État a considéré que le respect de la dignité de la personne humaine devait être regardé comme une composante de l’ordre public.

La sauvegarde de la dignité de la personne humaine contre toute forme d’asservissement ou de dégradation avait déjà été élevée au rang de principe à valeur constitutionnelle par le Conseil constitutionnel (Décision n° 94-343/344 DC, 27 juillet 1994, p. 100). Elle était aussi visée par les stipulations de l’article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950, qui interdit les “peines ou traitements inhumains ou dégradants”. Le Conseil d’État a donc jugé que le respect de la personne humaine était une composante de l’ordre public et que l’autorité investie du pouvoir de police municipale pouvait, même en l’absence de circonstances locales particulières, interdire une attraction qui y portait atteinte. Une argumentation de cet ordre a de nouveau été utilisée par le Conseil d’État en 2014 pour justifier l’interdiction des spectacles de « l’humoriste » antisémite compulsif Dieudonné.

En reconnaissant aux autorités de police municipale le pouvoir d’interdire des spectacles susceptibles de troubler les consciences parce qu’ils portent atteinte à la dignité de la personne humaine, le Conseil d’État a montré que l’ordre public ne pouvait se définir comme purement “matériel et extérieur” mais recouvrait une conception de l’homme, que les pouvoirs publics se doivent de faire respecter. Il n’a toutefois pas consacré la moralité publique comme une composante de la notion d’ordre public, se gardant ainsi d’interpréter trop largement les pouvoirs de police de l’autorité administrative.

Aux yeux de certains, c’est la preuve que la référence croissante des juridictions à la dignité serait liberticide, et s’opposerait à l’autonomie de l’homme. En renfort de cette thèse, ses partisans donnent comme autre exemple le cas de l’affiche Benetton. La première Chambre de la Cour d’appel de Paris avait rendu le 28 mai 1996 un arrêt dit « Benetton » relatif à une campagne publicitaire portant atteinte à la dignité humaine. En l’espèce la société Benetton avait diffusé par affiches et dans la presse, lors d’une campagne publicitaire en automne 1993, trois séries d’images du photographe Oliviero Toscani, représentant un fessier, un bas-ventre et un torse humain marqués du tatouage “HIV positive”.

Le 22 avril 2009, le juge des référés du tribunal de grande instance de Paris a interdit l’exposition “Our Body, à corps ouvert”, au motif qu’elle présente “une atteinte illicite au corps humain”, après la plainte déposée par Ensemble contre la peine de mort et Solidarité Chine. Le jugement précise que cette exposition portait atteinte à la dignité humaine : «la détention privée de cadavre est illicite”, “les cadavres et leurs démembrements ont d’abord vocation à être inhumés ou incinérés, ou placés dans des collections scientifiques de personnes morales de droit public”, ou encore que “l’espace assigné par la loi au cadavre est le cimetière”. Le juge affirme également que “la commercialisation des corps par leur exposition porte une atteinte manifeste au respect qui leur est dû”. Surtout, ” la visée pédagogique (…) ne peut absoudre une illégalité manifeste”.

Les trois décisions de justice que je viens de rappeler reposent toutes trois sur l’interprétation du terme de dignité à la frontière entre son acception déontologique christiano-kantienne et sa dimension individualiste en limitant l’effectivité au respect d’autrui. Elles sont emblématiques de vifs débats qui traversent aujourd’hui la communauté des philosophes, des juristes et des éthiciens à ce propos.

De fait, dans les trois cas l’argumentation d’une interprétation normative illégitime de la dignité peut s’entendre. Le « nain lancé » était en réalité le propre producteur de ce spectacle qui constituait son seul gagne-pain. N’est-il pas discriminatoire envers lui de lui interdire de gagner ainsi sa vie alors que les personnes de taille normale peuvent sans difficulté, dans les cirques, jouer les hommes-boulets ou être projetés entre groupes d’acrobates ou de trapézistes par des moyens divers ? Dans le cas de Benetton, n’est-ce pas l’image de la nudité qui est en fait sanctionnée, au nom des bonnes mœurs, plutôt que la discrimination envers les personnes atteintes du Sida ? Après tout, des « pin’s » reliés à la séropositivité sont portés par des dizaines de millions d’individus vêtus dans le monde ? Quant à l’interdiction de l’exposition de corps « plastinés », n’est-elle pas contradictoire avec la vente de livres et d’ouvrages de planches d’anatomie, voire avec l’exposition dans nos musées de tableaux d’écorchés, de scènes de dissection dont on sait qu’elles reposaient parfois sur l’utilisation de corps suppliciés ? Enfin, pour revenir sur le cas Dieudonné, l’antisémitisme constitue sans contestation une atteinte à la dignité d’autrui, réprimée par la loi. Cependant, le risque que ce délit soit commis au cours d’un spectacle justifie-t-il l’interdiction préventive de celui-ci ?

 Haro par conséquent sur la dignité vue comme une menace envers l’idée libérale d’autonomie. La cible de cette opposition est la dignité conçue comme une norme impérative, contraignante, hétéronome. Du fait de l’équivocité de ce mot, on la rejette comme étant une norme opposable à l’autonomie, ce qu’elle n’est en rien. L’application de ce concept ne doit pas s’opposer à l’expression autonome de la volonté d’un être dès lors qu’il ne met pas en danger la liberté d’autrui. Personne n’est plus libre de son corps que chacun ne l’est lui-même, j’en conviens sans peine. Aucune autorité extérieure ne peut prétendre remplacer la conscience d’un être dans l’appréciation de la dignité de ses conduites, dès lors que son autonomie est raisonnablement assurée et qu’il respecte la valeur d’autrui.

L’emploi du vocable dignité est au total compliqué, puisqu’il entretient une confusion entre la dignité et la dérive qui découle d’un mauvais usage du concept. Les dérives d’une pratique ne suffisent cependant pas à disqualifier les principes sur lesquels elle est censée s’appuyer. Déplorer que l’amour se vende, et qu’en son nom on réduit en esclavage ou qu’on tue, ne nous oblige pas à supprimer le mot de notre langage !

Sur les frontispices de nos édifices publics, on lit « Liberté, Egalité, Fraternité », alors que vivent dans nos républiques des citoyens dont les revenus équivalent à ceux de plus de cent autres, que la fraternité dans les relations humaines ne crève pas les yeux et que pour tous ceux qui n’ont aucun moyen d’en jouir, la glorification de la liberté pose problème. Faut-il alors effacer cette fière devise ?

En réalité, la suppression de la référence à la dignité réelle recèle bien plus de dangers que son usage abusif, et d’abord celui de mettre en péril les droits de tous ceux qui n’ont nul moyen de les revendiquer et de les défendre, droits qui sont des devoirs que se reconnaissent envers eux les agents moraux et rationnels que nous sommes. En d’autres termes, le devoir de la société envers les nouveau-nés abandonnés, les grands vieillards esseulés, les malades isolées, est-elle une simple convention dépourvue de tout fondement, ou repose-t-il sur une qualité particulière liée à la commune humanité de tous ces êtres ? Une personne sans dignité est un homme sans qualité – pour reprendre le titre du roman de Robert Musil – un être dont les droits sont enracinés sur du vent. La dignité induit la solidarité : si l’on admet que « tous les hommes naissent et demeurent égaux en dignité et en droit », considérer que l’autre a la même qualité que soi implique le souci de l’autre, dans quelque situation qu’il se trouve. La dignité n’est pas opposable à l’autonomie, elle n’a pas de source hétéronome, elle interdit en revanche que quiconque soit discriminé en raison d’un doute sur sa dignité.

 Axel Kahn, le douze mars 2013

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