LA GAUCHE SANS LES CLASSES POPULAIRES


 Ce n’est pas tant la défaite électorale des socialistes et de la gauche, ni la victoire incontestable de la droite et de Nicolas Sarkozy aux premières élections départementales que je commenterai brièvement ce soir : elles étaient attendues, inéluctables après les résultats du premier tour qui contenaient déjà tous les éléments de ceux du second. La principale information du jour est que la gauche, le parti socialiste et ses alliés habituels où circonstanciels, ont achevé leur divorce avec les classes populaires, les travailleurs manuels, les employés, les pauvres gens où ils puisaient depuis leurs origines leur légitimité. La perte du Nord, de l’Aisne, de l’Oise, de la Somme, du Cher, des Bouches-du-Rhône, de la Seine-Maritime et d’autres départements, de cantons emblématiques tels que La Seyne-sur-Mer dans le Var, territoires dans lesquels la tradition ouvrière socialo-communiste structurait la vie politique depuis la dernière guerre, parfois avant, en est un indice impitoyable. La question de savoir s’il est même possible à la gauche d’espérer l’emporter sans le soutien de sa base populaire historique se pose avec une cruelle acuité.

 La seconde leçon du scrutin est plutôt une confirmation : même si ce qui reste de réflexe de “front républicain” l’a empêché de gagner des départements, le Front National et le “Rassemblement Bleu Marine” constituent aujourd’hui le premier parti vers lequel se portent les suffrages des travailleurs manuels et des petits employés. Il conviendrait de porter attention à cette réalité. En effet, il a comme corolaire naturel qu’il existe un gradient concordant entre le niveau des études et la résistance au FN, et inversement. Déjà, cela a entraîné sur les réseaux sociaux un déchaînement de quolibets sur le vote FN vu comme une conséquence de la décérébration de ces électeurs. Le piège de cette approche est qu’elle était condamnée jadis par toute la gauche lorsqu’elle s’opposait à l’arrogance condescendante de la droite prompte à faire du vote socialo-communiste d’antan la conséquence de l’inculture crasse de la “populace”. On peut imaginer aussi la rage de tous ces citoyens de la sorte déconsidérés et méprisés contre des élites vite identifiées à la classe des privilégiés d’où viennent tous les maux qui les accablent et qui ont adopté les concernant le vocable de “populistes” à la place de populace mais en lui conservant la signification hautaine d’antan.

 Une fois pour toute, et veuillez m’excuser de me redire, la simple dénonciation – stigmatisation – démonisation des électeurs populaires (et des autres) qui se sont portés sur le FN n’aura aucune efficacité, voire peut, si ce discours est isolé, accroitre l’exaspération de cet électorat. La seule stratégie de reconquête de ces forces sans lesquelles il est difficile d’imaginer une victoire future de la gauche passe par l’écoute de ces citoyens, certes la discussion sans concession avec eux mais dans le respect de leur vie et de leur malaise, et surtout par des propositions qui cessent de laisser ces couches sociales sur le bord du chemin emprunté de plus en plus vite vers la logique de la mondialisation financière.

 Axel Kahn, le 29 mars 2015.

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8 thoughts on “LA GAUCHE SANS LES CLASSES POPULAIRES

  1. Le PS, nous dit Axel Kahn, et il n’est pas le seul, a abandonné les classes populaires qui, du coup se tournent vers le Front national. Leurs électeurs se détournent d’une classe politique qui ne leur ressemble pas et dont ils ne comprennent pas le langage. Soit. Mais parmi les candidats présentés par le FN, vous avez vu combien d’ouvriers, de petits employés ? Les Le Pen père et fille eux mêmes sont les plus riches de tous les dirigeants politiques français, et même s’ils ont l’intelligence de ne pas étaler leur fortune, ils n’ont rien qui permette de les identifier aux “classes populaires”. Alors que reste-t-il ? Le langage, incontestablement. Mais si on les écoute attentivement, si on “réfléchit” au contenu de leur discours, qu’y trouve-t-on qui puisse concrètement améliorer le sort des dites “classes populaires”, pour faire simple ? Rien. Tout au contraire, sans être un fanatique de la mondialisation libérale, on est à peu près sûr qu’un retrait de l’Europe, de l’euro, le retour des frontières et quelques autres des points forts du programme du FN seraient des catastrophes dont les moins favorisés seraient les premières victimes. Alors ? Je veux bien ne pas mettre en cause le “gradient” socio-culturel évoqué par A. Kahn. Mais comment ne pas s’inquiéter de voir que ce sont les discours les plus simplistes et les promesses les plus démagogiques qui sont les mieux reçus ? Deuxième point, sur le fond : ce serait quoi, une politique pour “le peuple” ? Dites-le nous, ici, tout de suite. Augmenter massivement le SMIC ? Distrsubuer desri hesses qQuand on réinvestit dans l’éducation, quand on nomme des enseignants, quand on reprend à la base la question de la sécurité, quand on fait que les plus modestes ne soient pas touchés par les augmentation de l’IRPP – le fameux ” matraquage fiscal”, cheval de bataille de l’UMP, quand on défend à travers la “Sécu”, les allocations-chômage, le modèle social français qui reste solide même si l’ultra-gauche crie au scandale, à la trahison, à la moindre modification, quand on généralise le tiers-payant contre le corps médical quasi-unanime etc. etc… est-ce qu’on ne travaille pas aussi pour “le peuple” ? Mais voilà : pour les démagogues et les beaux parleurs, ce n’est pas “demain on rase gratis”, “c’est tout de suite… si vous m’élisez.”
    Et la politique “libérale” voire “ultra-libérale” du gouver- nement, la loi Macron ?

    • Mon texte est parti alors que j’étais en train de le corriger. J’écrivais ligne 33 :”augmenter massivement le SMIC ? Distribuer des richesse qu’on n’a pas ? Ce n’est pas sérieux, Ou bien décréter : “y a qu’à prendre aux riches ?” Même le PC a depuis longtemps abandonné ce genre de slogan. Ce qui ne veut pas dire que la répartition de la richesse nationale et l’explosion des inégalités ne soient pas en train de devenir un problème majeur de notre société, mais qui ne pourra se résoudre que par un long et difficile processus de discussion, d’affrontement et de compromis de tous les acteurs sociaux et politiques du pays. Ceux-là sont-ils prêts à une telle aventure ? On voudrait le croire mais on peut aussi en douter, et dans le présent immédiat on ne peut attendre d’un gouvernement, dans la situation où est le nôtre, qu’il puisse à lui seul résoudre cette question. Pour finir je citais la loi Macron pour dire que le citoyen et militant de gauche que je suis ne voit rien de scandaleux à ce qu’un gouvernement de gauche s’attache à restaurer, à dynamiser une économie dont les faiblesses sont évidentes et préoccupantes dans l’environnement de compé
      tion féroce où elle est plongée.

  2. J’ai beaucoup aimé votre intervention à 28 minutes d’Arte.
    Je vous suis dans votre analyse mais pas jusqu’au bout.
    Pour être cernée de près par des électeurs FN j’ai pu voir “en vrai” un échantillon assez représentatif.
    Une majorité est raciste, c’est malheureux mais c’est ainsi.

    Pas un seul repas où la conversation ne finisse sur les arabes…

    Après on peut toujours se dire que si toutes ces personnes n’étaient pas prise dans l’étau de la précarité avec zéro horizon devant eux, leur sujets de préoccupation seraient plus divers et ce racisme latent s’exprimerait moins et qui sait finirait par disparaitre.

    Cependant de ce que j’en ai constaté ils sont peu curieux, s’intéressent à peu de chose, lisent quasiment pas, ou pas du tout, ou alors des magazines qui poussent à la consommation ce qui augmente leur frustration.

    Les médias audio-visuels me semblent particulièrement responsables de cet état, n’incitant pas à la curiosité mais au contraire participant activement au “décérébrage” …

    Je ne sais pas si les études entre en ligne de compte mais si j’en juge mes propres parents qui avaient du quitter l’école à la fin du primaire pour aller travailler je n’y ai pas vu de relation directe.

    Il est urgent de remettre en place des lieux d’éducation populaire et de proposer des programmes audio-visuel qui permettent à toute cette population de se découvrir des passions qui aient un rapport direct avec leurs préoccupations afin qu’ils accrochent.

    • Christian, mon billet est d’abord une observation. Plus de 40 % des travailleurs manuels et des employés en bas de l’échelle hiérarchique votent FN, même si les dirigeants de ce dernier sont des millionnaires, là n’est pas le problème. Terra nova avait théorisé dans les années 90-2000 la nécessité pour le PS de se concentrer sur les classe nouvelles, intellectuelles, éduquées et urbanisées, si bien que la négligence par ce parti des classes populaires n’est nullement conjoncturelle. La seule question est que ces classes existent, que leur ralliement au moins partiel est l’une des conditions sine qua none d’un succès électoral de” la gauche. François Mitterrand et, de toute façon, l’histoire elle même, ont balayé le parti communiste qui retenait ces citoyens à gauches mais le PS ne s’y est guère intéressé, si bien qu’ils ont massivement rejoint une extrême droite, certes raciste et xénophobe, mais aussi au langage adapté à leur malaise et au discours d’apparence anti-néolibéral et anti-capitaliste. Puisque à droite, les électeurs préfèreront toujours la droite à un PS social-libéral (voir mon billet sur l’analyse d’un scrutin), cette situation créé une conjoncture extrêmement difficile pour la gauche.

    • Chani, les plus hauts scores du FN depuis 2012 (plus de 40% au premier tour) sont observés dans les villages et petites cités de Champagne et d’Alsace où on ne rencontre ni immigrés ni vraie insécurité. L’adhésion aux thèses du FN étant, étymologiquement parlant, réactionnaire, elle entraîne de façon automatique, là ou le problème se pose, le rejet de l’étranger et le repli nationaliste et xénophobe. Cependant, l’immigration en elle-même n’est pas le primum movens du vote FN. C’est bien l’incapacité des partis de gouvernement à convaincre les électeurs que l’avenir qu’ils proposent est désirable qui pousse les “sécessionnistes” à écouter les sirènes d’une formation qui propose de le remplacer par le retour au passé.

  3. Je suis admiratif sur votre facilité de langage, la façon d’exprimer simplement ce qui est complexe. Pour répondre à la percée du FN, pour moi cela à toujours existé, c’est un parti qui joue avec les réactions basiques de l’être humain. Il y a un humoriste dans les année 60 Fernand Raynaud, qui racontait l’histoire du boulanger, quand l’étranger est parti le village n’avait plus de pain.
    Pour moi le malaise est social et son évolution ne peut se faire en 5 ans de mandat, alors droite ou gauche ou autres..il nous faut une cohésion nationale, un plan d’évolution ouvert qui ne soit pas chamboulé en fonction d’un élu qui veut tirer la couverture à lui, il n’y a pas de revanche à prendre, c’est le devenir de 65 millions de personnes et pas d’une personne qui dirige en monarque.
    Je n’ai pas vos talents pour m’exprimer, mais ce qui me blesse personnellement dans tout ce fatras, c’est que les solutions existent mais que les ambitions personnelles (de quelques bords que ce soient) gâches l’évolution du bien être d’une population et que seul le raisonnement peut nous affranchir des extrêmes mais quand vous êtes au bord du gouffre, c’est l’instinct de survie qui prend le dessus

  4. Monsieur Raffali,

    Je vous lis avec plaisir, je suis entièrement d’accord avec vous et m’interroge sur ce que M Kahn pourrait bien dire au peuple qui vote FN. Ce peuple a certes raison d’être mécontent en raison du chômage endémique que nous connaissons depuis 1974 et surtout, après la chute du Mur et de l’avènement du couple dévastateur Reagan – Thatcher dont une des conséquences est ce que dénonce aujourd’hui Thomas Piketty, cette immense fossé qui s’est creusé dans les revenus. Qu’un type comme Carlos Ghosn ramasse 1 M d’€ par mois, soit 770 fois le SMIC est d’une totale démesure par rapport à ce que gagne son ouvrier. Ghosn vaut donc 770 ouvriers ! C’est proprement scandaleux, c’est d’une indécence crasse. Ou qu’un type comme Varin qui a mené Peugeot au bord du gouffre se retrouve à la tête d’Areva alors que cette société est en quasi faillite, comment va-t-il la redresser avec sa science de polytechnicien émérite ? Il est vrai que l’on se posait la question à une certaine époque comment les Allemands arrivaient à construire des ponts sans disposer de polytechniciens…
    Alors les partis de gouvernement ont perdu pied par rapport au peuple modeste. Je trouve excessif que M Kahn évoque le terme de populace dans l’esprit des gouvernants. En fait il y a là un peu de tout, du beauf à la Cabu à l’ancien combattant des fellaghs, raciste anti-arabe et au chômeur, victime réelle et dramatique du capitalisme à guichets ouverts, de l’informatique et du Net, grands pourvoyeurs de chômage. Et leur culture intellectuelle et économique est au ras des pâquerettes parce qu’on leur sert à travers les émissions télévisées de merde, ses publicités omniprésentes, répétitives atteignant des sommets de débilité, le Net, les réseaux sociaux à caractère totalitaire – soi-dit en passant – avec des faux amis, des followers inconnus, des fan(-atiques) baignant dans un monde hystérique, virtuel, sans prise sur le présent, le réel et surveillés par l’œil de Moscou des profileurs de consommateurs, pourvoyeurs de pub et dont les fondateurs sont parmi les plus grandes fortunes du monde. Normal, elles bâtissent leur fortune sur la bêtise humaine qu’Einstein considérait comme infinie. Voilà quel est l’horizon d’un bon nombre de Français et d’autres entre le boulot et le dodo.
    Mais qu’est-ce qu’un gouvernant, un président, un premier ministre, un ministre ? Il est certes de droite ou de gauche, avec des valeurs différenciées, mais il est avant tout confronté à la réalité. Que vaut votre promesse électorale d’aller tout droit quand vous rencontrez un platane dans un virage ? Que votre voiture tombe en panne sèche ? Bref qu’il faut continuer à aller de l’avant en raison de circonstances indépendantes de votre volonté, en particulier celles de l’évolution du monde et des sociétés ?
    Là, je critique Hollande. Pourquoi ne peut-il aller au tableau noir à la télévision, comme Giscard en son temps pour expliquer la TVA ? En indiquant noir sur blanc les rapports respectifs entre les actifs et les inactifs (retraités, chômeurs) en 1960 et 2015 ?
    Je ne connais pas les chiffres exacts mais c’est de l’ordre de 5-6 pour un à l’époque et de 1 – 1,5 pour un en 2015. Pourquoi ne fait-il pas un tableau comparatif des charges sociales des différents pays d’Europe pour constater que nous tenons le pompon et que la plupart des autres les ont fiscalisées en totalité ou en partie ? Comment peut-on encore vivre ainsi avec une couverture sociale proche de celle des Trente Glorieuses ? Et bien oui avec 95 % de dette par rapport au PIB. Voilà quarante ans que nous vivons à crédit pour continuer de payer le social au niveau des années 60. Une vraie politique de l’autruche sur laquelle s’est cassé les dents un des rares hommes de droite vraiment lucide, Alain Juppé en 1995. Quand je me fais rembourser avec un revenu confortable ma visite trisannuelle à 25 € à mon généraliste, je me pose des questions, non ? N’est-ce pas scandaleux que des couples de familles nombreuses à hauts revenus crient au scandale parce qu’on voulait leur sucrer une partie de leurs allocations familiales ? 100 € de moins et ils diminuaient leurs revenus de 7 500 à 7400 €.
    Il y a trop à dire, je m’arrête là car je ne veux pas encombrer le blog de M Kahn pour qui j’éprouve un profond respect.

  5. Merci à un penseur de gauche de rappeler, comme vous le faites dans Entre deux mers, que les territoires seront la meilleure antidote contre les dérives nationalistes, à condition qu’on reconnaisse les cultures régionales qui les structurent et qu’on ne craigne pas de revendiquer un enracinement, dont S. Weil disait qu’il était le besoin peut-être le plus important de l’âme humaine. Ces cultures populaires, au contraire de l’acculturation qu’ont produit bien des politiques socio-cul, permettent de mieux vivre la crise, comme vous le dites fort bien, et pourront peut-être redynamiser ce pays en exhaussant fierté et attachement…
    http://michel-poux-ecritures.blogspot.fr

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