LA MADELEINE ET LE FOIN. Vingt-troisième étape, de Larochemillay à Issy l’Évêque.


 

 En partant de Larochemillay, château et bœufs blancs.

En partant de Larochemillay, château et bœufs blancs.

 Cela joue parfois des tours et il arrive qu’une idée fulgurante interrompe brutalement vos rêveries : mais au fait, depuis combien de temps n’ai-je pas vu de marques rouges et blanches qui indiquent le tracé des GR, sur lesquels je circule pour l’essentiel depuis Avallon ? Depuis fort longtemps, dans certains cas. Là, deux solutions. La première consiste à persévérer dans l’erreur lorsque cartes et boussoles suggèrent que même hors du droit chemin, vous êtes globalement dans la bonne direction. Cet entêtement peu s’avérer justifié…ou pas. Seconde possibilité, à privilégier lorsqu’une vérification rapide vous démontre que vous allez à l’opposé de votre route, au nord-est alors que votre destination est située au sud-ouest comme ce matin, rebrousser chemin jusqu’à la dernière marque. Elle peut s’avérer très éloignée, l’intensité de vos cogitations vous ayant conduit à marcher tel un zombie pendant fort longtemps, plus d’une demi-heure aujourd’hui. Pas de problème, alors, cela ne fait guère que rallonger l’étape d’autant.

Mais qu’est-ce qui pouvait bien me captiver au point de perdre toute attention prudente au cours de ma progression. Deux pensées ont habité mon esprit en ce jour, les Éduens….et le foin. Visitant le site de leur ancienne capitale Bibracte sur le mont Beuvray hier, je réfléchissais à la très grande modernité de cette importante nation gauloise. Leur chef était élu en tant que le mieux placé pour défendre leurs intérêts. Établis sur tout  le sud du Morvan, ils avaient formés, une confédération d’une dizaine de peuples dont l’intérêt principal était de les aider à résister à leurs ennemis, tout particulièrement les Helvètes et les Arvernes. C’est la même logique qui les avait amenés à faire alliance avec les Romains de César, jusqu’à leur fournir des troupes. C’est dire que ce n’est pas avec enthousiasme que, poussés par une vague patriotique qu’ils devaient juger suspecte des nations gauloises, ils s’étaient à contre-coeur ralliés en -52 av JC à l’Arverne Vercingétorix qui cherchait de plus à instituer une monarchie héréditaire contraire aux traditions des Éduens, même s’ils feignirent de soutenir ces ambitions. La défaite de l’Arverne ne les désola sans doute pas outre mesure, ils furent les premiers en Gaule du nord à se romaniser de manière accélérée, d’abord à Bibracte puis rapidement à Augustodunum, Autun, leur nouvelle capitale. En l’an 48 de notre ère, ils furent récompensés en étant aussi les premiers gaulois dont les élites purent officiellement devenir membres du Sénat romain. Très pragmatiques, vraiment, les Éduens.

La bonne odeur du foin, le temps des fenaisons.

La bonne odeur du foin, le temps des fenaisons.

Et le foin ? Toute la journée, l’odeur sucrée, florale, subtile et persistante du foin enfin fraichement coupé puisque la pluie avait cessé m’obséda. Il eut les effets de la madeleine chez Proust qui, à son odeur, revoit avec netteté des images du temps perdu. C’est exactement ce qui m’occupa une partie de la journée, je fus replongé dans les fenaisons de mon enfance et de mon adolescence. Le foin coupé, il fallait en faciliter le fanage en passant dans les champs avec des fourches, en principe en bois, et par un geste répété chaque mètre, soulever l’herbe, l’aérer, l’agiter et la reposer en l’ayant retournée. La procédure embaumait l’atmosphère de cette odeur que j’ai décrite, au centuple de ce que l’on sent avec les procédés mécanisés modernes. Lorsque le fanage était achevé, venait le temps du ramassage, manuel jadis. Les agriculteurs marchaient à côté de la charrette, que j’ai vu tirée par des ânes dans ma Touraine natale, des vaches de travail chez les paysans pauvres de Guyenne, des paires de boeufs et, avant le tracteur, des chevaux de trait. Les fourchées de foin atterrissaient dans la charrette munie de hauts bords tandis qu’un aide le distribuait et le tassait. C’était alors le retour, avec souvent un jeune paysan juché sur la meule, jusqu’à la ferme où c’étaient encore à grands coups de fourche que l’on déchargeait dans le local prévu pour l’entreposer, souvent au dessus de l’étable ou de l’écurie. L’un dans la charrette passait le foin par une ouverture en hauteur alors qu’un autre dans le local à foin le réceptionnait et l’arrangeait. Je me rappelle en particulier l’un de ces jeunes paysans, très bien fait de sa personne et aux succès amoureux de notoriété publique, me demandant sur le chemin du retour de bien vouloir conduire seul la charrette, juste le temps qu’il honore en passant une parisienne en vacances devant la fenêtre de laquelle nous passions.

Et vous voudriez que je sois attentif aux marques rouges et blanches ?

Axel Kahn, le quatre juin 2013

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