LA POLITIQUE ÉTRANGÈRE DANS UN MONDE COMPLIQUÉ


Hegel notait avec cruauté et cynisme qu’au nom de l’application universelle des principes moraux de Kant, bien peu de grandes choses auraient été accomplies dans l’histoire. Il est vrai aussi qu’à dénier toute signification et importance à ces valeurs, l’histoire se révèle d’une totale barbarie. En définitive, la politique, aussi bien intérieure qu’internationale, doit s’exercer dans un espace qui ne peut jamais se réduire aux limites du bien et du mal mais ne doit à aucun prix s’en affranchir totalement. L’univers ainsi défini est complexe, ne pas s’y perdre exige de la subtilité au service d’une vision claire du but poursuivi et d’une conscience nécessairement hiérarchisée des principes à respecter. Dans ce paysage tourmenté, les ennemis des méchants sont parfois encore plus méchants qu’eux, les situations désastreuses peuvent connaitre pire encore. Les amis de mes amis se révèlent à l’occasion des adversaires redoutables alors que l’on gagnerait à discuter, voire à s’allier avec ceux du camp adverse. Celui qui dénonce à bon escient des mensonges éhontés dit rarement lui-même la vérité, tout manichéisme est puéril, absurde, désastreux.

L’histoire, la récente comme l’ancienne, abonde d’illustrations de l’inanité de toute vision bicolore, noire et blanche, des événements et situations. L’URSS a joué un rôle déterminant dans la défaite de l’Allemagne nazie, son sacrifice a dépassé celui de tous les autres pays. À ce titre, l’absence des alliés occidentaux, en particulier de la France, aux célébrations à Moscou du soixante-dixième anniversaire de la victoire de 1945 est inélégante et injustifiée. Pour autant, Staline était bien entendu un horrible tyran sanguinaire qui avait d’abord signé un pacte avec Hitler, puis a conquis et opprimé les peuples de l’est de l’Europe. Il avait dans les années trente soumis pour la punir l’Ukraine indocile à une terrible famine, l’Holodomor, qui fit jusqu’à dix millions de morts. L’Ukraine avait des raisons objectives de détester les communistes et les Russes. Des dizaines de milliers d’entre eux combattirent l’Armée rouge avec l’envahisseur hitlérien. Les pogromes anti-juifs sont anciens dans ce pays. Dans Lvov envahie par les troupes nazies, à l’ouest du pays ce sont les civils ukrainiens eux-mêmes qui massacrent en 1941 près de quatre mille juifs du ghetto.

L’agression navale des États-Unis par le Nord-Vietnam le quatre août 1964 dans le golfe du Tonkin est un alibi inventé de toute pièce pour justifier le bombardement du pays et l’intervention américaine. En revanche, l’image colportée d’une révolution sud-vietnamienne autonome conduite par le seul vietminh est elle aussi de la pure propagande : des troupes régulières du Nord sont bien entendu engagées au Sud dès le début de la seconde guerre du Vietnam.

Nous sommes aujourd’hui presque tous conscients de ce que les tyrannies barbares et sanguinaires de Saddam Hussein et de Mouammar Kadhafi, la monarchie brutale du Shah d’Iran, le régime communiste et les troupes soviétiques en Afghanistan, l’occupation américaine à Phnom-Penh étaient hautement condamnables. Dans tous ces exemples, le renversement de ces pouvoirs déboucha sur bien pire encore.

Le rappel de ces évidences – non exhaustif, on pourrait y ajouter les bombardements de Dresde, Tokyo, Hiroshima et Nagasaki en 1945, les Balkans et le Kosovo plus près de nous, etc. – pourrait suggérer que, forts de ces douloureuses expériences, les diplomates des grands pays du monde, du nôtre et des autres, seront désormais préservés de prêter une oreille attentive aux chantres du manichéisme, en réalité partisan, de pseudo-ex-nouveaux philosophes dont Bernard Henri-Levy est le spécimen le plus redoutable. Ce matin, Jean-Christophe Rufin rappelait sur Europe 1 ce qu’il développe dans son article de la revue hebdomadaire « Le un » consacré aux migrants : après avoir accroché à son tableau de trophées le Kosovo et la Libye, avoir failli y rajouter la Syrie, BHL continue de souffler de toutes ses forces sur le brasier ukrainien et reste disponible pour tout autre engagement de cette sorte. Je puis deviner certains des ressorts psychologiques de l’attitude de BHL et de quelques-uns de ses semblables ; ils m’importent pourtant moins que ceux de leur inaltérable influence sur les gouvernants qui se succèdent. L’élément dominant en est sans doute la simplicité des solutions proposées pour répondre à des situations aux fils en réalité intriqués, ainsi que l’écho médiatique que les gouvernants peuvent espérer auprès de citoyens formatés à une communication binaire. Soutenir les gentils menacés – les Kosovars, les chiites irakiens, les anti-communistes afghans, les sunnites démocrates libyens et syriens, les Ukrainiens – et combattre les mauvais, ceux qui les oppriment – les tyrans, les Serbes, les Russes – obéit à un principe simple dont toute personne aussi bien intentionnée que mal informée peut être reconnaissante au pouvoir à l’origine de ces décisions. En revanche, la subtilité, l’exigence de prévoir les conséquences possibles ou probables d’une action à moyen et long terme, forment un corpus intellectuel bien trop compliqué pour entrainer un réflexe d’adhésion de la part de l’électeur.

Pourtant, le peuple finit par n’y plus rien comprendre. Le terrain libyen ayant été dégagé aux islamistes et aux trafiquants de migrants, on entrevoit la nécessité d’intervenir contre ceux dont on a déblayé le chemin. Daesh est le fils monstrueux des interventions en Irak, en Libye et de la guerre civile en Syrie, le combattre est nécessaire. Sur le terrain, les chiites constituent, avec l’appui de l’Iran, la force principale engagée contre eux. Ce nonobstant quoi, on est allié avec et fournisseurs d’armes à l’Arabie Saoudite et au Qatar d’où est issue l’idéologie wahhabite des groupes salafistes dans tout le monde musulman. On donne quitus à ces pays du golfe de leur intervention contre les rebelles houtistes du Yémen, cibles aussi d’Al Qaida et de Daesch bien implantés dans ce pays grâce à leurs soutiens dans les monarchies du golfe. Dans cette confusion générale où les arrières-pensées politiques et stratégiques, le suivisme occidental et les intérêts économiques se conjuguent pour dérouter tout amateur d’une maitrise de la rationalité dans la complexité, les citoyens voient leur scepticisme atteindre des sommets, ils cèdent souvent à la mode du « complotisme »…Il est vrai que les réalités sont à peine plus vraisemblables que les élucubrations idéologiques ou sectaires des tenants de cette mise en cause systématique des informations « officielles ». En fait, ce par quoi, les thèses des complots allégués sont peu crédibles est qu’elles obéissent en général à une logique fantasmée, celle d’un « deus ex machina » masqué, dont le cours des événements réels est bien souvent dépourvu.

Axel Kahn, le douze mai 2015

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5 thoughts on “LA POLITIQUE ÉTRANGÈRE DANS UN MONDE COMPLIQUÉ

  1. Où il est difficile, peut-être impossible, de définir où se situe la limite entre le bien et le mal. Vouloir le bien et obtenir le mal, s’arroger le droit de faire le mal au nom du bien qu’on pourrait en obtenir, rester indécis ou prudent et ne rien faire qui n’engage la responsabilité sur l’avenir d’un pays, d’un peuple dont on ne peut prévoir quelle en sera la réalité, est-ce le dilemme auquel est confronté celui qui gouverne?
    ” Tout manichéisme est puéril, absurde, désastreux”. Retiens cela toi qui n’es qu’un(e) petit(e) citoyen(ne), mais qui votes et choisiras les “décideurs” de ton pays. Sauras-tu reconnaître celui ou celle qui parmi les candidats à l’exercice du pouvoir aurait une fâcheuse tendance à porter des jugements manichéens sur l’un ou l’autre, sur l’une ou l’autre situation?
    Peut-être faut-il se raccrocher à des certitudes telles que celle-là pour sortir de la nuit et de la confusion.
    C’est cela d’essentiel que je retiens de ce texte qui sans nul doute porte à réfléchir, même si on n’est pas philosophe attitré.

  2. Merci, Michèle, votre réflexion est de celles que j’espérais susciter.

  3. J’apprécie les paroles, les écrits des penseurs “sages”, “humanistes” qui, au-delà de leur lucidité sur ce qui est, restent optimistes. J’y trouve toujours des lueurs d’espoir, des raisons de croire en l’avenir de l’humanité et de la vie sur Terre. Je pense à Edgar Morin, Michel Serres, Hubert Reeves, Albert Jacquard et Théodore Monod lorsqu’ils étaient encore là et vous-même. L’essentiel n’est pas d’être d’accord sur tout, mais d’avoir une parole qui donne à comprendre le Monde et à ne pas désespérer. C’est moi qui vous remercie de cela.

  4. Faut-il s’affranchir de l’éthique pour composer avec la réalité ,du fait de la raison d’état , ou est-ce par nécessité ?
    C’est cette dernière qui fait obligation en realpolitik et à ce titre finit par abattre les limites entre le bien et le mal, les deux piliers de l’équilibre qui permettent d’expliquer une politique intérieure tournée vers le bien être du citoyen et une autre extérieure versée dans la garantie de ce bien être .
    Toute manœuvre est alors soumise à une enveloppe conforme à l’objectif licite affiché en dépit d’une éventuelle incandescence dont les étincelles peuvent conduire à une terre brûlée et à entretenir celle-ci.
    il est nécessaire, comme le met en garde Axel, de se prémunir de toute vision simpliste binaire, et du jugement apparent,surtout si les données paraissent complexes et contradictoires et ne pas se contenter d’une divine explication relevant du miracle qui vient annihiler les fondements d’une pensée raisonnée .
    L’histoire étant remplie d’exemples de fourberies et de manipulations comme le montre ci-haut Axel khan et que les archivent remettent au grand jour en témoignage posthume de la recherche de vérité .

    Alors,toute proposition pour élucider la problématique demeurera digne d’être soumise au décryptage de la raison.

    • Je pense en effet, cher A.hajjar, que la lucidité et le rejet du manichéisme n’impliquent pas le désengagement, au contraire. C’est la successions des illusions dissipées qui risquent plutôt d’y mener.

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