Leurs motivations sont variées, mystiques, expérience personnelle, voeux, défi, curiosité mais l’objectif est sans ambigüité. Ils sont munis d’un carnet, le crédential, qu’ils font tamponner à leurs différentes haltes. La plupart d’entre eux ont été bénis au Puy et assistent aux offices et bénédictions qui se déroulent en général à 18h dans nombre des églises des villes-étapes. Beaucoup, compte tenu de leurs obligations professionnelles ou autres, font le chemin par tranches annuelles de huit à quinze jours. In fine, leur crédential apportera la preuve qu’ils ont fait le pèlerinage dans son intégralité. Un petit nombre de personnes, souvent seules ou en couple, parfois avec une mule ou un âne selon l’exemple de Stevenson dans les Cévennes, parcourent le chemin en une seule fois ; ils partent alors toujours de leurs lieux d’habitation, Paris, Bruxelles, Aix-la-Chapelle ou autres. Chaque année, quelques individus imitent leurs prédécesseurs, ils reviennent chez eux comme ils sont venus, à pied. À côté des pélerins, le GR voit aussi passer des randonneurs classiques qui joignent un point à un autre ou font un circuit, le plus souvent de quelques jours, rarement plus d’une semaine. Il n’est de la sorte pas question pour eux, pas plus que pour les pèlerins, de dévier de leur route imposée par le but qu’ils se sont fixés.
Hier, peu après Nasbinals, j’avise un marcheur assez lent que j’avais déjà croisé à l’hôtel où il prenait un café. Marchant de mon pas habituel, je le rattrape rapidement, nous nous saluons et parlons de nos chemins respectifs. C’est un grand allemand d’environ la cinquantaine qui vient de Aachen, Aix-la-Chapelle qu’il a quitté le neuf mai. Il a cousu la coquille sur son sac, il désire atteindre Compostelle. Puis nous reprenons notre marche, moi à mon rythme normal, lui pas du tout. Il change d’allure et me suit, j’accélère, il accélère ; je ralentis, il ralentit. Cet homme est sympathique, il s’est enquis de mon étape du soir et semble bien décidé à m’emboiter le pas. Au bout d’une dizaine de km, nous sommes toujours dans les pas l’un de l’autre mais le contexte a changé. Il est évident qu’il est lui aussi très entrainé et qu’il peut me suivre même quand je force en plat ou en côte. Comme hélas si souvent quand vous mettez deux mâles face-à-face, le défi et la compétition se sont invités dans notre relation. Il me dépasse dans une montée, sprintant follement. Mon désir étant de marcher seul, la sagesse eut consisté à le laisser aller, sans doute d’ailleurs sans efficacité car il tenait aussi à rester avec moi. Hélas, j’étais doté jeune d’une solide et puérile aversion à être dépassé et crains fort d’avoir gardé cette puérilité là. Je réplique donc, ne cède rien, contre-attaque, il tient, nous filons à une allure tout à fait déraisonnable. Dans le langage cycliste, nous dirions que nous nous “taillons des bourres”. Il faut se rendre à l’évidence, nous sommes soudés et partis comme cela jusqu’à je ne sais où. À la fois le grotesque de mon attitude et de la situation ne m’échappent nullement et je ne puis me résoudre à céder. L’impasse sera en fait levée par le profil de l’étape qui comporte 1000 mètres de dénivelé en descente parfois raide. Très jeune homme, je me livrais à un sport passablement périlleux mais que j’appréciais fort et dans lequel j’excellais : descendre en courant les pierriers glaciaires en sautant d’une pierre à l’autre ou bien, lorsqu’il s’agissait plutôt de “caillasse”, en me laissant glisser la pointe des chaussures relevée, comme je l’aurais fait chaussé de skis sur une pente neigeuse. En bref, hors tout esprit de compétition, je descends toujours les sentiers très vite et ne sais pas en réalité les descendre autrement. Mon compagnon allemand n’avait pas cette pratique, nous nous séparons.
Je le revis en fin d’après-midi alors que, douché, changé, je sirotais un Perrier-menthe à la terrasse d’un café de St-Côme d’Olt. Il s’arrêta, pris une consommation et me demanda ce que serait mon étape du lendemain. Il manifesta une totale incompréhension lorsque je lui annonçais mon intention de rester à St-Côme et de visiter en boucle le pays d’Olt sur les deux versants de la vallée du Lot. “Mais le chemin, alors, vous vous arrêtez?”. Lui, rafraîchi, décida de pousser de quatre km encore. Sûr, il sera à St-Jean-Pied-de-Port avant moi mais, en revanche ne verra pas le sublime tympan de l’église de Lassouts sur le versant sud de la vallée, n’aura pas la vision matinale au loin de l’Aubrac et du Mont Lozère au delà du Lot. Rien d’étonnant à cela, nos buts sont différents, ils sont honorables l’un et l’autre. Lui, déjà affuté par une longue marche, doté d’un volonté de fer et des moyens physiques d’en assurer l’efficacité dans l’action, a toute son énergie tendue vers l’arrivée à Compostelle. Pour ma part, mon énergie n’est sans doute pas moindre et ma forme physique n’en limite pas les manifestations mais mon objectif est l’émotion et tout ce qui peut la susciter, j’ai en chemin fait bien des tours et des détours pour l’atteindre. Si nous le méritons, merci de nous encourager tous deux.
Axel Kahn, le deux juillet 2013.
Scène cocasse que deux pèlerins faisant la course … Petite leçon d’auto dérision aussi, j’aurais aimé l’écrire …
Christian
Tout occupé à votre compétition de XY, vous n’avez pas photographié de fleurs et nous, les filles, nous aimons les fleurs. Bons chemins à tous les 2..
Qui dit que vous ne vous reverrez pas avec ce monsieur !..Dans le chemin de Compostelle, paraît que (oui, d’après ce que j’entends ou lis), sans cheminer ensemble, il arrive qu’on se retrouve souvent le soir ou au hasard de la marche..
Qui dit que vous ne vous reverrez pas avec ce monsieur !..Dans le chemin de Compostelle, paraît que (oui, d’après ce que j’entends ou lis), sans cheminer ensemble, il arrive qu’on se retrouve souvent le soir ou au hasard de la marche..
Qui dit que vous ne vous reverrez pas avec ce monsieur !..Dans le chemin de Compostelle, paraît que (oui, d’après ce que j’entends ou lis), sans cheminer ensemble, il arrive qu’on se retrouve souvent le soir ou au hasard de la marche..
Vous le méritez tous deux.
Le vrai but serait peut-être le chemin ? Et à chacun le sien…
En tout cas , merci de nous enchanter chaque soir.
Deux grands gamins jouant à ” qui pissera le plus loin ” , he ben c’est plutôt rafraîchissant !
Merci Mr Kahn et bonne route !
Pèlerin qui plane
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Volant vers les lointains sur ses ailes de lyre,
D’un astre qui l’observe, il obtient un sourire ;
Et les éclairs d’orage, ils le vont caressant,
Car il met de la joie dans tout ce qu’il respire.
Il ne ressemble pas aux démons rugissants,
Il ne demande pas qu’on brûle de l’encens ;
Dès que nous le voyons, c’est sûr qu’il nous attire,
Le vieux marcheur est fort, son amour est puissant.
Il ne s’égare pas dans des textes sans suite ;
Mais il peut s’emballer sur un minois charmant,
Il y voit un bonheur qui trompe rarement.
De Compostelle il eut la coquille bénite
Où l’éternel esprit du grand Saint Jacques dort,
Un pape pour cela lui donna son accord.