Il n’est hélas pas difficile de répertorier les centaines de millions de citoyens du monde auxquels peut s’appliquer le terme de « damnés de la terre », selon les paroles du chant révolutionnaire l’Internationale qui les enjoint de se lever. Les membres de castes inférieures du sous-continent indien, les nouveaux « boat peoples » qui fuient la misère, la guerre et la barbarie en Afrique sub-saharienne, au Moyen-Orient, en Afghanistan et ailleurs, les paysans d’Amérique du sud privés de leurs terres, les minorités religieuses de pays musulmans, les filles et les femmes dans encore tant de pays, la majorité des femmes prostituées victimes des réseaux mafieux, etc. La liste est si longue qu’elle ne saurait être exhaustive.
À l’origine, en pleine répression de la commune de Paris, Eugène Pottier, auteur des paroles de l’Internationale, entendait surtout par « damnés de la terre » le prolétariat français et européen en butte à l’exploitation capitaliste et à la violence d’État. De nos jours, les inégalités de revenus et de richesses persistent certes, voire elles augmentent à nouveau ; elles sont à la base d’importantes discriminations dans l’accès aux différentes fonctions de pouvoir. Pourtant, difficile d’assimiler aujourd’hui les salariés manuels et intellectuels stricto sensu à des « damnés de la terre », amenant les partis issus du mouvement révolutionnaire du XIXème siècle à adapter leur action aux nouvelles réalités sociologiques, parfois à se transformer en gestionnaires de l’existant dépourvus de tout souci de le transformer. Cependant, une gauche contestatrice, voire révolutionnaire persiste en France comme dans un certain nombre de pays d’Europe du sud et, bien plus encore, d’Amérique du sud.
En France, l’habitude a été prise de distinguer une gauche réformiste, pour l’essentiel d’origine social-démocrate, de celle qui aspire à des changements plus radicaux de la société. Au sein de cette dernière, les différents mouvements dits « d’extrême gauche » se définissent comme les plus attachés au modèle du socialisme révolutionnaire, soit marxiste, plutôt alors issus du trotskysme, soit anarchiste. La question s’est posée à ces groupes d’une transposition des catégories établies au XIXème siècle vers les entités du XXIème siècle. Pour l’impérialisme, pas de difficulté ; il est symbolisé par la puissance américaine et son allié au moyen orient, l’État d’Israël. On dénoncera donc « l’impérialisme américano-sioniste ». La réaction anti-keynésienne du libéralisme néoclassique des années 1980, la mutation financière accélérée de l’économie, les crises et les désastres engendrés permettent sans difficulté de leur appliquer certaines des analyses et critiques visionnaires de Marx au capitalisme de son temps.
Bien plus ardu est l’identification de ce qui tient lieu 150 ans après du prolétariat que les premières « internationales ouvrières » s’étaient fixées la mission d’amener à prendre le pouvoir. Les nouveaux « damnés de la terre », en somme. Tâche d’autant plus complexe que ceux qui avaient naturellement vocation à jouer ce rôle, les travailleurs manuels de l’industrie, se révèlent à la fois de moins en moins nombreux et fort peu intéressés, voire donnent aujourd’hui la majorité de leurs suffrages à la droite et à l’extrême droite. D’où un décentrement du regard vers d’autres catégories : les chômeurs, bien entendu. Mais aussi les « travailleuses du sexe », les sans-papiers, les populations immigrées en proie au sous-emploi, à la relégation dans des ghettos, au racisme quotidien. Concernant certains d’entre eux, les choses s’articulent bien puisqu’ils sont très naturellement opposés à Israël, et de la sorte des adversaires résolus de « l’impérialisme américano-sioniste et de ses complots ».
Ce nouveau théâtre idéologique établi comme un calque fantasmé des oppositions de classe décrites par les pères fondateurs se révéle assez confortable pour ses concepteurs qui y enracinent leur pensée, leur discours et leurs combats, sans éviter souvent le plus schématique des manichéismes. La défense des femmes prostituées, les « prolétaires du sexe », l’emporte sur la dénonciation de l’effroyable esclavage qui leur est imposé par des brigands richissimes et sans scrupules, parmi les pires exploiteurs des temps modernes. La solidarité avec les populations immigrées amène à s’opposer à l’application les concernant des lois de la République, celles reposant sur le principe de laïcité. La condamnation de la politique israélienne débouche sur une peu contestable complaisance envers des manifestations dans lesquelles perce trop souvent un solide antisémitisme. La dénonciation de Charlie Hebdo lors de la publication des premières caricatures de Mahomet fut plus virulente que ne le fut jamais celles des exactions mondiales du fascisme salafiste alimenté par les pétrodollars de nababs nantis du golfe persique. Les publications d’organisations d’extrême gauche après le sept janvier 2015 et dans la perspective de la marche du 11 janvier condamnent certes les assassinats mais rappellent en creux la responsabilité de Charlie Hebdo, refusent l’union nationale et rappellent leur mobilisation contre « l’islamophobie », qui apparait dans ces textes constituer le péril principal. Rien, en revanche, sur le rôle joué par les puissances théocratiques et dictatoriales du golfe dans le recrutement des terroristes, peu de protestation, à ma connaissance, devant les atteintes au principe de la liberté d’expression et les émeutes sanglantes qui ont suivies la récente « une » du journal.
La cécité, pour ne pas dire la complaisance envers les méfaits de l’intégrisme salafiste n’est d’ailleurs pas l’apanage de groupuscules gauchistes. À l’occasion de conférences en Algérie, je rencontre des membres divers de la “société civile”, journalistes, artistes, enseignants, organisations de femmes, etc. Ils restent ulcérés par l’attitude en France d’une certaine intelligentsia de gauche et de leurs journaux (Le Monde, Libération) durant la terrible “décennie noire” qui vit périr plus de cent mille Algériens. Cette “élite” était prompte à l’époque à disculper les égorgeurs du GIA et à imputer leurs épouvatables forfaits à une soldatesque honnie, peu tendre il est vrai, voire aux groupes d’autodéfense isssus de la société civile. Plus récemment, rappelons nous la couverture dans notre pays de la sanglante prise d’otages dans une école du Dagestan. L’essentiel de l’opprobre pour ce drame fut dirigé non contre les islamistes intégristes du Caucase mais contre les forces russes. Il a été plus difficile d’adopter la même attitude il y a quelques semaines lorsque les talibans commirent un massacre de même type dans une école du Pakistan.
Si le combat contre l’exclusion et les manifestations d’intolérance dont sont victimes les populations immigrées de confession musulmane est juste, il ne peut passer par la confusion et le relativisme justifiant presque tout de leur part au titre qu’ils seraient les nouveaux « damnés de la terre ». Ne pas lutter en particulier, à la fois, pour leur meilleure intégration dans la République et contre l’influence et l’action de réseaux réactionnaires, haineux et violents qui contribuent à semer mort et désolation dans le monde est un bien mauvais service à leur rendre, une aide inespérée à leurs pires ennemis (après les terroristes salafistes), l’extrême droite. L’islamo-gauchisme est vraiment une maladie sénile de la pensée révolutionnaire. La complaisance de certains milieux intellectuels envers des terroristes à l’esprit formé et au bras armé par une idéologie intégriste réactionnaire et misogyne qui fait couler à flot les pétrodollars pour se propager procède d’une confusion décadente dont l’histoire nous a fourni d’autres exemples.
Axel Kahn, le dix-neuf janvier 2015.
Il y a “les damnés” de la Terre. Ce sont tous ceux qui n’ont sur le lieu où ils vivent que des conditions de vie extrême, sécheresse, inondations, catastrophes climatiques ou “naturelles” à répétition, ouragans tremblements de terre, raz de marée etc…
Et puis il y a les ‘damnés” que la société dans laquelle ils vivent crée. On devrait pouvoir y faire quelque chose si on a le courage de sortir des idéologies, des dogmes, des théories économiques ou des religions qu’on dit détentrices de la vérité, et celui ( le courage) de regarder le réel et de privilégier toujours la solidarité.