LA RÉVOLTE, LA VIOLENCE ET L’ÉTHIQUE


Répondre à cette question des relations entre l’éthique, la révolte et la violence nous renvoie au débat posthume entre Kant et Hegel, au dilemme de la politique et de l’éthique, de la guerre et de ses « lois ». La violence ne respecte pas l’autonomie de ceux sur lesquels elle s’exerce, elle est malveillante, dépourvue de bienveillance et par essence injuste. Elle ne répond par conséquent à aucun des critères de la réciprocité qui selon mon analyse fonde l’universalité possible d’un socle moral. Pourtant, l’agressé, peuple ou personne, use aussi de violence à l’encontre de son agresseur ; la légitime défense tue ; la neutralisation de terroristes prêts à passer à l’action est éminemment bienveillante envers ceux qui en auraient sinon été les victimes. Le succès de l’attentat contre Hitler commis par le Colonel Claus von Stauffenberg le 20 juillet 1944 aurait épargné bien des souffrances au monde. On ne peut en ces matières négliger totalement la grille de lecture utilitariste de la légitimité éthique, celle qui prend en compte la somme algébrique des bienfaits et des méfaits pour considérer ce qui au total l’emporte d’une chaine d’actions et de conséquences. Si ce sont les effets heureux, alors peut-être faut-il se résigner parfois à agir. À la condition cependant d’au moins tout faire pour limiter l’usage de la violence à l’obtention de la fin heureuse poursuivie.

Et aussi, pour reprendre la réflexion d’Albert Camus dans La Peste et dans L’Homme révolté, que cette finalité soit « à hauteur d’homme », et ne poursuive pas des buts idéologiques et historiques sacrifiant en réalité la valeur humaine de femmes et d’hommes bien réels du temps présent au bénéfices d’un avenir aussi lumineux qu’illusoire. Aucun « lendemain qui chante » ne justifie l’oppression et la barbarie pour y accéder. Les massacres de la violence révolutionnaire comme ceux de sa répression n’ont jamais de légitimité éthique. On peut en étudier les ressorts historiques, socio-culturels, psychologiques, certes pas en décréter ni la nécessité ni le caractère éthique.

Pour résumer mon propos, la violence en soi représente le mal incarné, l’ensemble de ce qui nuit à autrui. Dans le monde réel qui n’est hélas pas celui du bien tout-puissant, l’usage de la violence peut s’avérer nécessaire pour protéger ou délivrer autrui, objectif lui éminemment éthique. La condition en est de ne jamais la valoriser pour elle-même et de s’efforcer avec ardeur et constance d’en limiter l’emploi et la durée à ce qui parait indispensable au service des personnes. La stratégie alternative dans des circonstances similaires est celle de la non-violence, bien entendu d’une indiscutable dimension éthique. Pas question de trancher ici, tout étant fonction d’un équilibre subtile entre éthique individuelle et responsabilité vis à vis des autres, entre action idéale dans un monde qui l’est lui aussi et souci de l’efficacité dans une société brutale. Contre les tyrans, la résistance violente et non violente peuvent s’envisager. Contre des terroristes sanguinaires, moins.

Axel Kahn, le quatorze février 2019

Extrait de “L’éthique dans tous ses états”, éditions de l’Aube, mars 2019  

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