LE BIEN EXISTE-T-IL ?


Monseigneur Jean-Marie Lustiger, un ami, avait légué à son successeur à l’archevêché de Paris, Monseigneur André Vingt-Trois, le projet de remplacer les classiques sermons de carême à Notre-Dame de Paris par un dialogue entre un clerc – ou au moins une personnalité de l’Église – et un laïc. L’une des premières versions de l’exercice me vit donc dialoguer sur le thème de “La différence” avec Jean Vanier, le fondateur de l’Arche. Ce Canadien était une immense figure du monde catholique, sa vie dévouée aux personnes handicapées. Il fonde en 1964 la communauté de l’Arche dont « la mission est de faire connaître le don des personnes avec un handicap intellectuel et travailler ensemble à construire une société plus humaine. » La communauté est aujourd’hui une fédération de 147 communautés dont le rayonnement est considérable.

La foi et l’engagement de Jean-Vanier sont indissociables de la rencontre avec le père dominicain Philippe Thomas, auquel il resta sa vie durant fidèle. Docteur en philosophie de l’Université Catholique de Paris, Jean Vanier est aussi fondateur du mouvement Foi et Lumière qui accompagne les familles d’enfants avec déficience intellectuelle, et qui compte aujourd’hui près de 1500 communautés dans 82 pays. Il était de fait l’une des lumières de l’Église, beaucoup prévoyaient après sa mort en mai 2019 qu’il pourrait en être l’un des « bienheureux », voire être béatifié.

En ce carême 2006, le 4 mars, nous sommes Jean Vanier et moi dos au cœur de la cathédrale Notre-Dame de Paris, au centre de la nef centrale bondée. Des milliers de fidèles suivent l’échange sur le parvis, le soleil déjà bas est face à la grande rosace, nous nageons dans une émotion aux flammèches multicolores. Je parle, puis c’est son tour, avec sa voix douce et chaude. Je ne suis plus croyant mais quand même, quelle émotion que cet instant, ce lieu, cet homme.

Et pourtant, la communauté de l’Arche rendait hier 22 février le résultat d’une longue enquête, un coup de tonnerre, un cataclysme.  Comme avant lui son maître le Père Thomas, Jean Vanier a toute sa vie abusé de l’attente et de la confiance de femmes qui venaient chercher auprès d’eux le réconfort, « La foi et la lumière »

François-Xavier Maigre, rédacteur en chef du Pèlerin Magazine, résume : « Le choc de ces révélations est double : contrairement à ce qu’il a toujours clamé, Jean Vanier a su dès les années 1950 que son père spirituel, le dominicain Thomas Philippe, avait été condamné par l’Église en raison de ses pratiques sexuelles, et de la mystique déviante qui les sous-tendait. Pire : il y a lui-même pris part, et perpétué, jusqu’à une période récente, ces relations d’emprise avec des femmes auxquelles il imposait des relations intimes, sous couvert de justifications mystiques »

Nous sommes là dans la plus abjecte des sujétions de l’autre, de tromperie, d’abus de sa position, de dévoiement de la confiance, de perversion lubrique du mysticisme. Beaucoup de femmes – et d’hommes aussi, mon père par exemple – voient dans la communion sexuelle le signe du divin sur terre. Alors, c’est si facile d’abuser la religieuse fidèle à ses vœux, la fidèle éblouie par l’aura spirituelle du grand-homme, la femme en difficulté cherchant le réconfort de la parole du Maître. Des gourous sectaires à des ribambelles de religieux et, maintenant, à Jean Vanier suivant le chemin sordide de son mentor, un florilège de cette horreur peut être écrit. « Je suis Jésus, tu es Marie », avançait Jean Vanier à l’une de ses victimes, blasphémateur au regard de la virginité supposée de la mère et de plus incestueux. Lui ! Jean Vanier, celui de Notre-Dame, des communautés de l’Arche !

Si le bien n’est même pas, là existe-t-il ? Et alors, où ? Eh bien, je vais vous surprendre, je veux que le bien existe, je crois que le bien existe. Il est sur le chemin qui mène à l’autre, dans son évidence, dans son irréductibilité à ses désirs, à ses pulsions. Il n’a rien à voir avec la foi, il a tout à voir avec la certitude de l’humain, c’est-à-dire de ce monde de l’un et de l’autre, de l’un par l’autre, de l’un grâce à l’autre. Vous ne me croyez pas ? Eh bien tant pis. Ou alors, mieux essayez ! Essayons donc, ensemble. L’autre toujours aussi comme un but, jamais seulement comme un moyen.

Axel Kahn, dimanche vingt-trois février 2020

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3 thoughts on “LE BIEN EXISTE-T-IL ?

  1. Je suis d’accord avec vous, en tant que femme faisant partie de l’Humanité, il ne m’est pas possible de penser autrement. Il faut que le bien existe, il faut que la pulsion de vie qui nous anime trouve une résonance ailleurs que dans le matérialisme, ailleurs que dans la satisfaction égoïste des désirs de chacun dès lors qu’elle se fait au détriment des autres. Comment penser l’Humanité autrement ?

  2. Deuxième ligne :

    « André » Vingt-trois et pas« Jean » ;

    (cette confusion est explicable pour des gens de notre âge, qui ont connu le bon Papa Giovanni).

    🙂

  3. Sur le partage et l’affection
    ————–

    Fils du charpentier, dans les bras
    De ta mère dont le coeur bat,
    Assumant l’humaine faiblesse,
    Tu t’endors avec allégresse.

    Tu n’es pas fils d’un potentat,
    Modeste sera ton état,
    Mais de ta mère la noblesse
    Vaut bien celle d’une princesse.

    Ton esprit ne s’afflige pas,
    Tu fais bientôt tes premiers pas
    Et tu grandis pour la sagesse
    Que tu as prise pour maîtresse.

    Charpentier, quand tu grandiras,
    Vers le supplice tu iras,
    Te souvenant de ta jeunesse
    Au pouvoir d’une enchanteresse.

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