LE BONHEUR EXISTE 1.7


Le temps était idéal, le ciel limpide, la fraicheur du haut plateau de l’Aubrac stimulante, les paysages des sommets du massif par où je passais d’une harmonie presque parfaite, les visions lointaines des monts du Cantal, puis des grandes Causses qui se découpaient à la perfection avant que la brume de chaleur ne les estompe servaient de modèle à la pensée pour qu’elle se porte elle aussi au delà de la sphère immédiate et proche. Bref, vivre ces instants, les ressentir, parvenir à être en résonance émotionnelle avec ses perceptions, amenait logiquement à se demander si c’était cela, être heureux ?

Après tout, même dans des périodes difficiles de notre vie, alors que l’idée du bonheur n’est évoquée que pour en déplorer absence, nous connaissons des plaisirs, ressentons des joies qui, pour bons qu’ils soient à prendre, ne suffisent pas à rendre heureuse la phase vécue de notre existence. Je pourrais avoir décidé de prendre le chemin pour fuir l’insupportable, avoir des sensations agréables, exaltantes tout en sachant que ce qui a provoqué ma fuite persiste, m’empêchant de me dire vraiment heureux. Plaisirs et joies sont des sensations où des états de l’esprit qui engendrent des émotions agréables, ils peuvent sans aucun doute, et doivent en fait, contribuer au bonheur, il est improbable que ce dernier s’y ramène.

En fait, si ma question de ce matin, empli de cette joie qu’induisent chez moi les émotions esthétiques, s’imposait avec insistance, c’est que cet “état de l’esprit” était induit par la réalisation d’un projet dont j’attendais exactement ce genre de satisfactions. Et aussi que ce projet était authentiquement le mien, qu’il ne m’était ni octroyé, ni le simple résultat d’une pulsion le cas échéant magnifique, voire sublime mais à tout prendre banale. Nombre de philosophes, des épicuriens à Voltaire, placent prudemment le bonheur dans l’acceptation satisfaite de l’inévitable et la capacité de s’y sentir bien. Cultivons notre jardin en serait la clé la plus sûre. J’ai quant à moi plus de difficulté à faire mon deuil du projet qui m’apparait le vrai signe distinctif de l’agir humain. Persister dans son être, pour paraphraser Spinoza, est à l’évidence une des composantes du bonheur, mais aussi bien animal qu’humain à moins que l’on ne spécifie que la manière humaine d’être implique la dimension du projet. Si tel est le cas, le concept spinozien devient compatible avec mon intuition. Selon elle, la capacité d’élaborer un projet raisonnablement personnel, projet dont on attend plaisirs et joies, dont on espère le bonheur ; la détermination ensuite de le réaliser, de surmonter ce qui s’y oppose, peut nous approcher au plus près du bonheur lorsque cela donne les satisfactions auxquelles on aspirait et que l’on escomptait, c’est-à- dire lorsque ce que l’on ressent est en bonne adéquation avec ce que l’on désirait et espérait.

Alors, bien entendu, il ne suffit peut-être pas de prendre le chemin et d’en éprouver, et au delà, tout ce pour quoi on l’a pris pour prétendre à la fois avoir découvert la clé du bonheur et s’en être servi pour y entrer. Cependant, il était inévitable que cette question me vienne à l’esprit, ce matin car, depuis deux mois, je crois être heureux. Reste à transformer le ressenti d’une phase en celui d’une vie….

 

Axel Kahn, le premier juillet 2013

 

Partager sur :

4 thoughts on “LE BONHEUR EXISTE 1.7

  1. Il est rare que l’on se pose la question: Suis-je heureux?
    Se la poser n’est ce pas justement y répondre. Merci pour ces pensées sur le bonheur. Nous devrions plus souvent dans des instants semblables nous questionner de cette manière. Vous êtes un optimiste dynamique Monsieur Kahn. Vous êtes de ceux qui sont doués pour le bonheur.

  2. Tout à fait d’accord avec vous Mr Kahn, il y a autant de bonheur que d’êtres humains et l’esthétique entre autre permet qu’il se révèle.

  3. Je ne suis pas sûr que vous puissiez transformer le ressenti heureux de ce voyage en celui de votre vie , car votre vie de retour à Paris(?) sera telle que vous l’y avez laissée … Quand je repense aux grands moments de Bonheur de ma vie j’y retrouve souvent la Nature ( un vol d’outarde dans l’aube silencieuse du Sahara , une plongée de 45mn “collé” à un banc de carangues coryphènes , un sublime paysage de Mongolie depuis un temple bouddhiste , etc) , la Perpétuation de notre Espèce (la naissance de mes filles), l’Amour et l’Amitié (rares, certes!…) de nos amours et amis passés et présents , bref , je ne suis pas loin de penser que mon ( votre?) bonheur n’est fait que de choses simples, dont nous sommes irrésistiblement éloignés dans nos vies citadines dont le tempo s’accélère sans cesse … Les peuples isolés et pauvres ne sont-ils pas (presque) toujours heureux ?

    • J’ai bien aimé votre commentaire, Christian. Le bonheur oui, picorons-le, mais pourquoi, pour qui, comment le transformer en essence qui nous porte et nous ouvre les portes d’un monde paisible?
      Mais pourquoi cette triste conclusion sur les peuples isolés et pauvres, rien ne vous empêche de vous isoler et d’être pauvre 🙂

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.