LE DEVOIR


Très tôt, Jean Kahn a inculqué à ses fils que chaque être humain devait faire son devoir. Hors de toute référence obligée et contraignante à une parole d’autorité qui en spécifie les contours, le définir constitue l’effort d’une vie. Pour Jean Kahn, il s’agissait de la quête obstinée et épuisante de la Loi, notion complexe sans doute à mi-chemin entre l’impératif catégorique kantien et la loi religieuse, juive ou chrétienne. « Le ciel étoilé au-dessus de moi et la loi morale en moi », proclame Kant en conclusion de « Critique de la raison pratique. » Mais de quoi est-elle faite, qui l’y a installé, lorsque que l’on cesse de faire l’hypothèse qu’il s’agit de Dieu.

Cette question est au centre du roman « Le commis » (The Assistant) publié en 1957 par Bernard Malamud. Franck, un marginal émigré italien, participe au cambriolage violent de la minable épicerie d’un boutiquier juif de New-York. Obsédé par l’idée du rachat indispensable, il se mettra au service de ce dernier, deviendra son commis. Finalement, il se fera circoncire et « Après la Pâques, il se fait juif. » Derniers mots du livre, un ouvrage d’une qualité et d’un intérêt exceptionnels. Les interrogations de Frank sont à ce point en résonnance avec les miennes, depuis ma jeunesse, sans doute mon enfance, que cette lecture m’a bouleversé.

Quel chantier de répondre à la question de l’origine et de la nature du devoir que se reconnait un être autonome !  Ou du moins qui se proclame et se voudrait tel. Je ne l’aurai pas achevé, je le crains, avant de laisser la place.

Un premier élément en est la notion de responsabilité. C’est sans doute là le seul apanage spécifique de l’humain. Nous nous prétendons libres et avons à en assumer les conséquences. Lorsque nous agissons sans contrainte implacable, nous savons qu’il eût été possible d’agir de façon différente. Dès lors, notre action, celle de Franck, la mienne, la vôtre, nous engage et représente une partie de nous. Un saint qui agit comme un salaud est un salaud. Il s’ensuit qu’on ne peut s’exonérer des responsabilités que l’on a prises, au moins en partie librement. Vis-à-vis de son conjoint, de ses enfants, de la tâche que l’on s’est engagé à accomplir, des positions dont dépendent des gens et que l’on a accepté d’occuper, voire que l’on a atteintes de haute lutte. La responsabilité ne signifie l’abandon ultérieur de toute liberté, elle implique une obligation de non indifférence aux engagements pris et aux actions accomplies. Franck en est obsédé, je ne suis pas loin de l’être. Le sentiment de devoir écologique convoque lui aussi le concept de responsabilité, en l’élargissant de la dimension individuelle à la dimension collective. En tant que nous participons à la négligence de l’environnement, nous devons admettre notre culpabilité partagée dans toutes ses conséquences reconnues néfastes.

Évoquer le devoir d’un être responsable qui se veut libre est relativement aisé mais n’épuise pas la question. Ainsi, il n’est pas de devoir plus « sacré », pour les croyants et les autres, que de chérir ses parents, d’aimer ses sœurs et ses frères. Or, on n’est responsable que de ce qu’on leur fait, nullement de leur existence. D’autres notions se doivent par conséquent d’être ici convoquées. La reconnaissance pour ses parents, mais pas toujours. La question sensible de la fraternité, l’injonction d’aimer les siens, de surmonter la rivalité qui nous oppose si fréquemment à eux, de refouler l’inimitié que l’on peut ressentir d’abord. La familiarité que crée la proximité, la connivence qui en découle y aident mais sont insuffisantes pour fonder seules un devoir. Elles sont favorables en revanche à ce que chacun s’en fixe un librement, tenu alors de l’honorer. De plus, il est impossible de faire abstraction ici des répercussions psychologiques des « liens du sang », leurs racines sont innées. Père et mère au premier chef, fratrie et famille élargie ne sont pas des « autres » comme les autres, le devoir envers eux intègre aussi un peu du sentiment de soi.

L’application de la notion du devoir au cercle des siens dont l’existence ne dépend pas en elle-même de soi conduit à la prise en compte de tous les autres, vivant où qui vivront demain. Ici, rien de mécanique et d’évident dans la convocation de cette notion. Elle ne peut découler que d’une construction intellectuelle nous amenant à nous assigner un devoir envers autrui et ce qui lui importe, à généraliser le concept de fraternité ou, au moins, à introduire celui de solidarité. En ce qui me concerne, c’est là le fondement de la pensée morale. Un être biologiquement humain ne peut accéder à la plénitude de sa vie mentale, développer ses capacités cognitives que grâce à l’échange avec d’autres humains. Ces derniers se trouvent de ce fait dans un rapport évident de réciprocité avec lui. Cela l’incite à se fixer le devoir de leur permettre d’accéder eux-mêmes à ce qui lui semble essentiel, de l’ordre de la liberté, de la sécurité, des conditions d’épanouissement et d’expérience possible du bonheur.

J’ai conscience d’être loin d’avoir épuisé le sujet. « Faire mon devoir » est un donné que j’ai reformulé ma vie durant. Reste à s’y conformer.

Axel Kahn, le huit mai 2019

Partager sur :

2 thoughts on “LE DEVOIR

  1. Arbre à vent
    ———-

    Cet arbre à son devoir jamais ne se soustrait ;
    Son souffle merveilleux produit le vent qui vole
    Et fait aux alentours danser les herbes folles,
    Sublime inspiration pour des peintres abstraits.

    On l’entend, certains soirs, prononcer des paroles
    Comme pourrait le faire un promeneur distrait ;
    De la brise invisible il brosse le portrait,
    Ou chante les exploits du grand roi Picrochole.

    Branches de ce bel arbre où les vents font leur nid,
    Je sais que vos rameaux croissent à l’infini ;
    Encore vous avez de longs siècles à vivre.

    Végétal ou zéphyr, lequel plus longtemps vit ?
    La mort, c’est bien possible, ensemble les ravit,
    Quand la friche, autour d’eux, disparaît sous le givre.

  2. La famille c’est bien joli, mais quand vous voyez qu’une partie de sa famille se ligue contre une autre partie de sa famille pour des motifs ridicules et que vous êtes pris entre le marteau et l’enclume de leurs disputes, après quelques tentatives de calmer le jeu qui vous valent des remontrances, alors il ne reste plus qu’à prendre ses jambes à son cou.

    Ne pas oublier que meurtres et viols se situent en grande partie au sein des familles, quelque soit le bon vouloir que l’on peut y mettre et qu’on arrive en général après la fin de la bataille, comme la cavalerie.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.