LE MARCHEUR ET SON CORPS


Il existe cependant un autre protagoniste de l’action de marcher, omniprésent quoique avec plus ou moins de véhémence : le corps du marcheur. L’évoquer au terme d’une étape moyenne (25 km) mais de reprise après cinq jours durant lesquels les parcours furent automobiles, de plus muni de nouvelles chaussures est, dirais-je en situation. De plus, le trajet  de ce jour comme celui très long de demain peuvent être considérés comme une transition de plaines agricoles avant les monts du Bourbonnais, du Forez puis du Velay ; ils sollicitent peu le randonneur par des spectacles grandioses et lui laissent toute latitude d’être à l’écoute de son corps qui, justement, est assez bavard.

Tous les adeptes des très longues marches, même les plus endurcis, rapportent cette étonnante succession de douleurs multiples et erratiques, le plus souvent fugaces mais parfois plus gênantes, qu’ils ressentent chemin faisant. La marche en terrain peu accidenté n’est pas un sport violent, le souffle ne vient jamais à manquer ce qui la différencie de façon radicale de la randonnée en montagne qui sollicite parfois des efforts extrêmes portant le sportif aux limites de ses capacités cardio-respiratoires et musculaires. Rien de tout cela dans la plaine bourbonnaise, la place est libre pour les autres manifestations de la machine-bonhomme qui, pour fonctionner presque à la perfection, n’en est pas silencieuse pour autant. Après quelques centaines de mètres le matin, une douleur vive dans le genou droit n’a pas le temps d’inquiéter car elle cesse presque aussitôt pour laisser place à une impression de tiraillement dans la cuisse gauche, elle même peu prolongée et cédant le pas à une lourdeur de la fesse homolatérale qui, bonne fille, redevient sans tarder légère ce qui permet de ressentir des élancements de la hanche droite, puis gauche. Tout se calme alors comme par magie à l’appel d’un claquement sec dans le genou gauche qui a le bon goût de ne se répéter qu’un petit nombre de fois avant de disparaitre comme il était venu. Cependant, la sarabande se poursuit, n’en vient à bout que la focalisation mentale sur une idée forte ou une intense émotion suscitée par la conjonction d’une perception et d’une évocation.

Au bout d’une quinzaine de kilomètres, ce sont les pieds qui se rappellent au bon souvenir de celui qu’ils supportent, provoquant chez lui toujours quelque préoccupation car un point commun existe entre chevaux et marcheurs, sans leurs pieds ils ne sont plus les uns et les autres rien que de misérables créatures. La chaussure est-elle trop serrée qu’une meurtrissure du coup de pied menace. Trop lâche, elle laisse le pied jouer à chaque pas et frotter contre la paroi, ce qui induit la menace d’ampoules. Tout n’est pas seulement dans le serrage des lacets, encore faut-il déterminer comment les serrer, plus vers le bas ou vers le haut du soulier ? Si la plante peut glisser sur la semelle en descente, les orteils rencontreront alors le bout de la chaussure, promesse d’hématomes sous-unguéaux menaçant l’ongle et d’ampoules à l’extrémité des orteils. On le voit, tout est question ici de réglage fin et adapté au terrain.

Je n’évoquerai qu’en passant les endolorissements aux points de contacts du sac à dos, bretelles et ceintures, les courbatures  et les raideurs, compagnons ordinaires du randonneur qui s’élance.  On se rend compte ainsi que, décidément, le chemin du marcheur solitaire est très encombré. Il y a lui, “Je”, ses perceptions et ses souvenirs, ses pensées par conséquent et, en plus de tout ça, son corps, un incorrigible bavard !

Axel Kahn, le onze juin 2013

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3 thoughts on “LE MARCHEUR ET SON CORPS

  1. contente de voir Cécile et ses deux petits
    la rose du Petit Pressigny est bien jolie et toute en simplicité.

    le soleil arrive bonne route et à bientôt Odette

  2. Bonjour,

    Suivez-vous le GR3 et dans ce cas passez-vous à Lavoine (commune de la Montagne Bourbonnaise)?

    Bonne route

    Pierre

  3. Tiens, qu’est-ce-que je disais ! Je viens de lire votre article sur les misères qu’une marche prolongée provoquent dans le corps…Ma copine, l’année dernière, aurait dû arrêter, un de ses genoux s’était bloqué, même le toubib vu lui déconseillait de continuer..Mais, elle a serré les dents et a continué jusqu’à la frontière espagnole, sa dernière étape française…J’espère vraiment que votre corps ne vous lâchera pas et ne vous obligera pas à interrompre votre voyage..Mais, si une petite bonne femme l’a fait l’année dernière, vous y arriverez aussi, que diable !

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