LE SUD


 J’y suis parvenu, en fait, en visitant peu après mon départ la très intéressante église romane de Beauzac, à cinq kms de là, puis en profitant de mon arrivée à Retournac en milieu de journée pour explorer, l’après-midi, le versant nord-ouest des gorges de la Loire alors que demain mon étape débutera par le versant sud-est. Or, le site mérite incontestablement qu’on s’y attarde car il est fort différent de tout ce que j’ai vu jusque là. Les éminences et les monts d’origine volcanique, tout d’abord, prennent volontiers en Haute Loire et en Ardèche toute proche une forme de sein juvénile, régulier et harmonieux, ou de pains de sucre, dénommés dans la région les “sucs”. Le mont Gerbier du Jonc où la Loire prend sa source à quelques dizaines de kilomètres au sud-est du Puy, en Ardèche, en est à la fois une illustration magnifique par sa forme et constitue une exception car on l’appelle un “mont”. Ces mamelles sont posées sur un socle plane, un thorax basaltique en quelque sorte. La Loire qui prendra plus en aval ses aises dans de larges vallées, est enserrée en revanche dans des gorges en amont de Beauzac, gorges dans lesquelles elle dessine quelques méandres qui ne peuvent bien sûr pas rivaliser avec celles de la Meuse par lesquelles j’ai commencé mon périple mais qui se déploient dans un paysage tout différent. Ici, pas d’entaille à l’emporte-pièce dans un bouclier comme celui des Ardennes, un cours dans un relief plus évasé dont l’élément caractéristique est fourni par ces demi-oranges posées sur la tranche, pour prendre une autre comparaison. À une lieue environ de Retournac, sur la rive nord-est et au dessus d’une méandre du fleuve, on trouve les ruines du château féodal d’Artias perchées sur un mamelon arrondi dans la manière des sucs. Les murailles délabrées dont on pressent qu’elles abritent des oiseaux de proie se dressent à côté d’une chapelle guère mieux conservée au sommet du relief, hiératiques dans la lumière claire de cette région déjà méridionale. Elles dominent de plus de cent-cinquante mètres le fleuve qui miroitait en cette fin d’après-midi sous l’effet de la lumière rasante du soleil déclinant, en accrochait des reflets jouant avec l’illumination directe des vielles pierres pour produire une sorte d’irisation accroissant l’aspect fantomatique de l’ensemble. Et puis, cerise sur le gâteau de cette journée et alors que partout les orchestres donnaient, de façon très fugace mais alors que je levais le nez, un embrasement de gloire d’un ciel tourmenté sur la ligne des sucs dominant la Loire au sud-est; clic-clac, la photo était prise, elle ne ment pas.

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Une autre donnée de la contrée où je marche depuis quelques jours est qu’elle appartient sans conteste au sud, tout concourt à le démontrer : la lumière, la végétation lorsqu’on descend dans la vallée, l’accent des habitants et leur convivialité naturelle. Bien sûr, cela ne s’est pas fait d’un seul coup, sauf peut-être pour l’accent dont les fortes caractéristiques stéphanoises dominaient encore dans le sud du Haut-Forez. Passant en un millier de kms de l’extrême nord-est des Ardennes à la Haute-Loire j’ai franchi des frontières symboliques, celles des régions, de la ligne de partage des eaux entre la Seine et la Loire, de la langue d’oïl à la langue d’oc, de la plaine à la montagne, etc. J’ai vu aussi les comportements se modifier, tout en restant prudent sur ce point car cela a été de paire avec une amélioration du temps dont l’influence sur l’accès aux personnes et sur leur humeur n’est plus à démontrer. Il n’empêche, pour être moi-même champenois, je sais que les habitants des petites cités et des villages de ma région ne vont pas naturellement vers l’étranger, que l’on vit essentiellement chez soi et entre soi. J’ai raconté mes aventures lorsque restant des heures à marcher sous la pluie et réduit à avaler mon sandwich dans les abris-bus, personne ne m’a jamais dans le nord-est proposé une solution plus confortable. Dans le sud, le climat permet mieux  la vie à l’extérieur, dans l’espace publique, de se développer et la tradition a conforté cette pratique qui facilite les interactions avec les voisins et la plus grande proximité avec les étrangers (pas dans le sens ethnique, dans celui plus général de qui vient d’ailleurs, même du canton voisin). Ma relation avec des habitants croisés qui n’avaient jamais entendu parler de moi et du projet que je réalise a commencé de changer approximativement dans l’Allier où plus de personnes ont commencé à m’interpeller spontanément, à s’enquérir de mon état, à m’indiquer où me procurer de l’eau fraiche, à se déplacer pour me montrer plus surement le bon chemin lorsque je m’en inquiétais. Aujourd’hui, une étape a été franchie. Passant devant un monsieur sur une échelle occupé à ramasser ses cerises (mais oui, elles sont mûres), j’engageai avec lui la conversation en lui demandant si c’est par peur des nuées d’étourneaux ou des merles qu’il les cueillait juste mures, ce qu’il me confirma. Je sollicitai alors son autorisation pour prendre sur l’arbre un fruit à portée de ma main. Il me proposa plutôt de m’en donner une poignée. Sa femme sortit à ce moment là avec un sac en me demandant d’attendre, qu’elle allait m’en chercher. L’homme descendit de son échelle et mis dans le sac tout ce qu’il venait de cueillir. Il me fallut protester pour ne pas emporter toute sa cueillette complétée de ce que la femme avait rapporté. Bien sûr, ce sont là une chaleur et une générosité individuelles qu’il n’est pas question de généraliser. Pourtant, elles sont sans doute moins surprenantes, ici, au sud, qu’ailleurs, ce qui ne me conduit pas, cela va sans dire, à proposer que les qualités morales d’altruisme seraient fonction de la latitude. En revanche, oui, la spontanéité de l’interaction avec l’étranger n’est en moyenne pas la même au nord et au sud, de nombreuses exceptions confirmant sans doute la règle. Et je suis désormais au sud.

 

Axel Kahn, le vingt-et-un juin 2013.

 

 

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One thought on “LE SUD

  1. Mr Kahn

    Ayant découvert votre ” aventure ” … je me fais un vrai plaisir de vous suivre …peut-être rencontrerez-vous Mr Lassalle ?

    Bien cordialement

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